Médecins de la Grande Guerre

Hommage aux fusillés de la Chartreuse de Liège

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Le bastion de la Chartreuse de Liège.

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La Chartreuse. (Photo F. De Look)

Vue d’ensemble du site de la Chartreuse, réservé à nos héros. (Photo F. De Look)

Monument aux fusillés. (Photo F. De Look)

Là où furent fusillés les héros. (Photo F. De Look)

L’endroit fatidique. (Photo F. De Look)

Bâtiment contenant les cellules où étaient détenus les prisonniers. (Photo F. De Look)

Bâtiment contenant les cellules où étaient détenus les prisonniers. (Photo F. De Look)

Quand les prisonniers quittaient leur cellule, pour se rendre sur le lieu d’exécution, ils devaient passer par le porche dans « le fond de la photo ». (Photo F. De Look)

Couloir où se trouvent les portes des cellules. (Photo F. De Look)

Une cellule avec le support qui servait pour le lit. (Photo F. De Look)

Porte de cellule avec son Judas. (Photo F. De Look)

Monument avec le nom des fusillés. (Photo F. De Look)

Le chemin qu'empruntaient les héros pour se rendre vers le lieu d'exécution. (Photo F. De Look)

Le cimetière des fusillés à la Chartreuse. (collection Michel Bedeur)

A Walther Dewez grand patriote et fondateur du Bastion. (Photo F. De Look)

Deux corps sont toujours inhumés à la Chartreuse, les frères Louis et Antony Collard. (Photo F. De Look)

Disposition des croix sur la pelouse d’honneur. (Photo F. De Look)

La « Villa des Hirondelles » en janvier 2006 – C’est là que furent arrêtés les frères Collard le vendredi 8 mars 1918. (Photo F. De Look)

La « Villa des Hirondelles » en janvier 2006. (Photo F. De Look)

L’écusson de la « Villa des Hirondelles » en janvier 2006. (Photo F. De Look)

Place St Barthélemy à Liège, la ville a dédié ce monument à Dieudonné Lambrecht. (photo F. De Look)

Détail de la première rosace. (photo F. De Look)

Détail de la deuxième rosace. (photo F. De Look)

Détail de la troisième rosace. (photo F. De Look)

Détail de la quatrième rosace. (photo F. De Look)



Commémoration à la Chartreuse.

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Avant la messe, ce 6 juillet 2003, les drapeaux dans le parvis de l’église de Robermont. (Photo F. De Look)

Le cortège venant de l’église de Robermont arrive à la Chartreuse. (Photo F. De Look)

Pour le salut au drapeau. (Photo F. De Look)

Hommage au Réseau Clarence (40-45). (Photo F. De Look)

Vue générale dans le Bastion. (Photo F. De Look)

Hommage aux fusillés de la Chartreuse. (Photo F. De Look)


Remerciements à mon ami Francis De Look qui m'a encouragé à réaliser ce travail et qui s'est chargé de son illustration. A mon frère Bruno Loodts qui fait passer le tout sur le Web !

Dédicace : A tous les descendants des fusillés de la Chartreuse.   

Introduction. 

Je ne crois pas que les fusillés de la Chartreuse seront un jour oubliés et, dans la chaîne de ceux qui ont gardé et garderont leur mémoire, j'ai  pensé avoir une humble tâche: celle de faire partager le témoignage de ces humbles héros au travers le média extraordinaire qu'est internet. J'ai  longtemps hésité sur le style à donner à cet article et le lecteur sera sans doute étonné de sa longueur.  A l'origine, je n'envisageais que de présenter sommairement les fusillés et de recopier quelques extraits choisis dans les dernière lettres que ceux-ci envoyèrent à leurs familles. J'ai cependant au fil de mes lectures fait un autre choix. Certes la vie et la mort de ces fusillés présente une grande uniformité: tous étaient des citoyens sans grandes particularités avant la guerre, tous connurent les affres de l'emprisonnement avant d'être condamnés à mort, et tous moururent courageusement après avoir écrit des lettres d'adieu dont la substance nous paraît imprégnée d'une même, unique et grande religiosité... Pourtant, si celui qui commence à  parcourir les biographies et les lettres des fusillés de la Chartreuse a le courage de s'attarder un peu sur ce sujet en surmontant ses propres sentiments éprouvés devant la mort et qui l'incitent instinctivement à s'éloigner de tout ce qui la rappelle, il éprouvera, au terme d'une lecture plus approfondie, le sentiment très vif que chaque fusillé lui livre un message tout à fait unique, personnel, intemporel, et paradoxalement se situant au-delà des liens familiaux, des conflits, des misères humaines...A chacun de nous de découvrir les messages que sont capables de nous adresser "personnellement" les fusillés de la Chartreuse à la plupart des étapes de notre vie...Les  fusillés qui écrivent leurs dernières lettres ont en effet des âges très différents. Certains sont jeunes, très jeunes  comme les admirables frères Collard, ils sont alors célibataires ou  fiancés;  la plupart sont mariés et pères de famille et plusieurs d'entre eux ont une épouse enceinte et ne connaîtront jamais leur dernier né, d'autres sont  veufs ou remariés après un veuvage. Parmi les fusillés de la Chartreuse, il y a deux femmes. Tous peuvent nous parler différemment selon leurs âges, situations sociales ou familiales  mais tous nous parlent, en définitif, de ce qu'ils ont découvert dans une longue détention et qui les a  préparés à la mort "malgré eux". L’unicité du message formulé par les condamnés à leurs proches et que vous découvrirez à votre tour en lisant leurs écrits, l'unicité de leurs convictions longtemps mûries et cela à  tous les âges de la vie est en soi une découverte, un  message très important qui nous est adressé. Pour percevoir ce message, il est évidemment nécessaire que vous, lecteur, puissiez au moins trouver ici une lettre écrite par chaque fusillé... Vous connaissez maintenant la raison principale de la longueur de cet article. Il en est une cependant qui est de nature différente. L'écriture est vraiment une chose très personnelle qui peut aisément caractériser une personne. Mettre ici sur ce site une lettre personnelle écrite  par chaque fusillé, c'est vraiment mettre un peu de leur personne sur un maillage qui "couvre" les terriens de 2003; c'est je crois le plus grand hommage que l'on puisse leur rendre, faire en sorte que leur sacrifice puisse encore aujourd'hui servir notre humanité!

Le lecteur trouvera utilement mes conclusions au terme de la rubrique concernant les frères Collard.


Un grand merci à la communauté des moines Bénédictins de Maredsous pour l’envoi de cette photo.

Les lettres, les biographies de chaque fusillé ainsi que l'historique des réseaux d'espionnage ont été tirés du magnifique travail écrit par Dom Hadelin de Moreau, moine à l'abbaye de Maredsous, intitulé "Le drame de la Chartreuse de Liège (1914-1918)" publié par la Librairie Delannoy, chaussée de Haecht, 79, Bruxelles en 1924 et comprenant 276 pages. Je me suis permis de condenser l'historique des réseaux et de simplifier parfois les biographies.

Dr Loodts P.

L'historique des réseaux d'espionnage et l’histoire tragique des fusillés de la Chartreuse. 

La plupart des fusillés possédaient des noms obscurs, ils étaient pour la plupart issus du peuple. Bury était un simple employé des chemins de fer, Lenders, installateur d'appareils de chaufferie, Charles Simon dessinateur, Lelarge, receveur à la compagnie du Nord-Belge, Deschutter, négociant, Bourseaux, voyageur de commerce, Paquay, chauffeur aux chemins de fer; Oscar Sacré était camionneur, Beguin agent de police, Defechereux, garde-barrière, Noirfalize, lamineur, Smeesters, père, cumule deux métiers: tailleur d'habits et barbier; Adrien Richter fait de la boulangerie et André Richter resta toute sa vie facteur des postes. La plupart des fusillés étaient de condition modeste. Leur histoire tragique commence, le 24 mai 1915, par l’exécution de Germain Bury et elle se clôt à la veille de l'armistice par celle des frères Collard. Entre ces deux dates, la Chartreuse ne va pas connaître de répit. Chaque année est marquée par de nouveaux sacrifices. Seul Gand l'emporte par le chiffre des fusillés; ils sont 57, tous belges à l'exception de deux. D'autre part les héros du tir National de Bruxelles, parmi lesquels se trouvent Gabrielle Petit et Miss Edith Cavell, sont au nombre de31, ceux d'Anvers 23, de Hasselt 20, de Charlery 15, de Bruges 13, de Mons 8, de  Tournai 8, d'Antoing 2, de Namur 1.

Mais qui furent ces Belges qui furent fusillés? La plupart avaient insisté pour qu'on les admît dans l'armée régulière, certains, comme par exemple Gilkinet, avaient au péril de leur vie traversé les lignes ennemies pour rejoindre l'armée belge repliée derrière l'Yser et dans le Pas-de-Calais. Là-bas, on les avait renvoyés à une besogne ingrate mais délicate, celle qui consistait à observer les armées ennemies. Ceux qui subirent le sort de la Chartreuse travaillaient tous pour les Grands Quartiers Généraux. Le Grand Quartier Général belge possédait des agents fixés à Flessingue, Maestricht et Rotterdam, en relations constantes avec leurs affiliés sur notre territoire. Le Grand Quartier Général français avait des organisations plus élaborées. A celles-ci  se rapporte le "Service Legrand" qui paya un tribut important puisque 9 de ses membres furent passés par les armes le 28 octobre 15. L'Angleterre possédait aux Pays-Bas et dans notre pays deux organismes indépendants. Le Grand Quartier Général Anglais et surtout  War-Office qui avait pris un essor extraordinaire. Ce dernier réseau avait été mis sur le pied militaire et son personnel observait une stricte discipline militaire. Le C. O. A., ainsi l'appelait-on officiellement, était plus connu sous le nom de "La Dame Blanche". Il comptait en novembre 1918 plus de 50 postes d'observation ferrée rassemblés au sein de trois bataillons ayant pour centre Liège, Namur et Bruxelles. Il comptait à la fin de la guerre plus de 1.000 membres. On peut dire que le C.O.A. naquit sur la tombe même de Dieudonné Lambrecht fusillé à la Chartreuse le 18 avril 1916. Les amis de Lambrecht jurèrent de se venger, offrirent d'abord leurs services à l'autorité militaire belge. Malheureusement des fausses manoeuvres firent échouer les débuts pleins de promesses et peu après l'ancien service Lambrecht se rattacha au Grand Quartier Général anglais. A partir de ce moment il prit une extension considérable et ne cessa de se perfectionner. Au début, il ne comptait que trois postes d'observation: à Liège, Jemelle et Stavelot. De février à juin 17 il s'augmentait de ceux de Namur, Charleroi, Bruxelles, Dinant, Arlon, et Tongres. De Juillet 17 à novembre 17, de ceux de Vielsalm, Gouvy, Marche, Luxembourg, Bertrix, Chimay et Fourmies. 

Mais en quoi consistait exactement le travail de l'observateur? Quand il s'agissait simplement de noter les mouvements de troupes par la route, on parlait des observateurs territoriaux. Quand il s'agissait d'observer les mouvements sur chemin de fer on avait affaire aux "guetteurs des voies ferrées". Il fallait que les observateurs et guetteurs se rendent compte si possible des numéros des régiments car cela permettait d'identifier le déplacement des divisions ennemies. En mai 1918, lors de l'Attaque allemande du Chemin des Dames, nos guetteurs avaient bien enregistré une pesante manoeuvre ennemie venant des Flandres et dirigée vers Laon mais on ne voulut pas se ranger à leurs observations. Le 31 mars 1919, le maréchal Haigh déclara aux délégués du C. O. A. "qu'il avait tous les matins devant les yeux un résumé des données d'observation du Corps et qu'il s'en servait pour la conduite des opérations militaires". Il assura que le C. O. A. avait rendu de très grands services. En conséquence, "tous les membres du Corps, enrôlés avant le 10 octobre 18 seront portés ensemble à l'ordre du jour de l'armée britannique en campagne".

Recueillir des renseignements ne suffisait évidemment pas, il fallait les faire parvenir à destination. L'observateur remettait alors ses rapports au courrier qui avait la difficile tâche de les faire passer en Hollande. Le rôle d'observateur est absorbant et c'est pourquoi les règlements défendaient aux observateurs tout autre travail, même plus patriotique. C'est donc pour de simples observations que furent fusillés la plupart des victimes de la Chartreuse et non pour un véritable espionnage dans lequel la notion de trahison est souvent présente. La peine encourue  est donc barbare, disproportionnée.

La plupart des observateurs travaillent en famille. Une famille qui guette le va-et-vient de la grande artère ferrée située à quelques mètres de la maison. Il n'est pas trop difficile de monter la garde derrière des rideaux mais jamais le travail ne connaît de repos. La nuit comme le jour il faut que le poste soit tenu en éveil et lorsqu'à certaines périodes  la circulation devient intense, il faut encore redoubler son activité. Pas de panache dans ce métier mais tous les hôtes de la maison le savent, le poteau d'exécution peut à tout moment surgir devant leurs yeux. Les membres du C. O. A  prêtent d'ailleurs un serment qui en dit long sur ce qui est exigé d'eux: "Je déclare prendre engagement, en qualité de soldat, au service d'observation des alliés, jusqu'à la fin de la guerre. Je jure devant Dieu de respecter cet engagement, d'accomplir consciencieusement les fonctions qui me seront données par les représentants attitrés de la direction, de ne révéler à qui que ce soit, sans autorisation formelle, rien de l'organisation du service, même si cette attitude doit entraîner pour moi ou pour les miens la peine de mort; de ne faire partie d'aucun groupement similaire et de n'assurer aucun rôle qui m'expose à des poursuites de la part de l'autorité occupante".

La prison.

Les fusillés de la Chartreuse, avant de répandre leur sang pour la Patrie, durent subir à la prison de Saint-Léonard à Liège un temps de réclusion plus ou moins long. Pendant la guerre ce bâtiment à l'aspect rébarbatif abritera une foule de citoyens et de citoyennes irréprochables, victimes de la part de leurs geôliers de la plus abusive interprétation du Droit. La prison Saint-Léonard deviendra de la sorte un grand foyer de patriotisme au sein de la tourmente. Ecroué, l'observateur ne sera pas abandonné par son réseau qui essaiera à tout prix d'entrer en contact avec le détenu. Une petite soeur belge, soeur Mélanie (Mademoiselle Boonen, de son nom de jeune fille, décorée de la croix de guerre française et citée à l'ordre du jour de l'Armée française pour avoir notamment aidé Mlle M. Birckel et M. Em. Fauquenot), préposée aux soins des prisonniers, jouera un grand rôle en centralisant les billets des détenus et en les faisant parvenir à destination. D'autres se montrèrent aussi admirables vis-à-vis de nos prisonniers: l'aumônier belge Coenen, Mademoiselle Delrualle, fille du directeur de la prison, le docteur Birlot, l'instituteur Lousberg, le commis Delhaise et les surveillants Lerusse, China, Chapeaux, Dierse etc... Malheureusement au cours de l'année 1917, l'ennemi alerté se débarrassa du personnel belge de la prison. A ce moment trois âmes, âmes véritablement de feux, les Français Emile Fauquenot et Mlle Birckel et le Belge Franz Creuzen  qui habitaientt la geôle de Saint-Léonard manifestèrent une terrible énergie doublée d'une incroyable imagination pour, malgré les nouvelles consignes, communiquer avec l'extérieur! Fauquenot surtout fut surprenant en étant un véritable virtuose dans l'art de manipuler les gardes-chiourmes. Finalement, sous le coup de l'arrêt fatal, il se laissera choir, ainsi que Creuzen, du haut des toits de la prison et cette évasion fut couronnée de succès. Le chef-d'oeuvre de ces trois associés fut d'entretenir du fond de la prison des relations suivies avec le Corps d'Observation Anglais, de sorte que cet organisme parvint à éviter de nombreuses autres arrestations. Les trucs employés seront souvent simples mais encore fallait-il les trouver: ainsi fermer sa porte bruyamment à plusieurs reprises, siffler des airs fixes, frapper sur des carreaux un nombre de coups déterminé, écrire sur les grilles du jardin avec une mine de crayon, se servir des personnes qui habitaient en vue de la prison, correspondre avec le dehors en écrivant sur le fond des plats, ou en insérant des missives dans le linge sale destiné au lavage. Des meurtrières ou des soupiraux, le soir venu, on laissait tomber, au bout de ficelles, des billets, et on en recevait d'autres par cette voie. Les prisonniers ont besoin d'un soutien moral immense car leur régime est tout simplement affreux. L'alimentation est plus que de famine: 250 gr de pain et 1/2 à un litre de soupe qualifiée d'eau de vaisselle à midi et le soir. A pareil régime, les santés s'étiolent et il arrive que des plus robustes finissent par appeler de leurs voeux la mort! Il y aussi l'angoisse d'affronter le lendemain: sera-t-on suffisamment résistant pour se maintenir continuellement sur ses gardes afin de ne pas trahir son serment? les policiers sont en effet astucieux pour leur arracher le moindre renseignement... Et puis il y a toute la famille qui attend au foyer...A qui confier les êtres chéris? Qui les défendra désormais contre l'adversité? Les questions sont lancinantes et même quand on arrive à prendre toutes ses dispositions devant la mort, cette dernière hésite, vous désire un moment puis paraît vous mettre en oubli! L'affreuse torture: Pour Dieudonné Lambrechts, son arrêt de mort est suspendu  pendant cinq jours; pour les Grandprez ce sera beaucoup plus long! 

Tous les exécutés de la Chartreuse moururent cependant l'âme apaisée. Il faut rechercher l'explication de cet état d'esprit à leur courage mais aussi à l'importante aide psychologique et religieuse que leur donna un homme extraordinaire: l'abbé Coenen. Quand l'abbé Coenen rentrait dans une cellule, il avait toujours quelque chose pour le détenu dans ses poches: du chocolat, des bonbons, quelque provende. Il accepta aussi les messages pour l'extérieur et jusque fin 1916 il a été véritablement l'ange qui console. A son contact, on voyait s'élever chaque jour les détenus dans la lumière par la voie du dépouillement. La plupart firent à Saint-Léonard l'offrande de leur vie, bien que plusieurs conservassent jusqu'au bout une lueur d'espoir dans un recours en grâce qui ne vint pas.

L'exécution.

Un soir le fameux panier à salade tiré par deux chevaux amène les condamnés sur le "Thiers de la Chartreuse". Ce transport particulier se fait comme à la dérobée afin d'éviter des coups de mains. Une fois la poterne franchie, sur la gauche s'étend un pavillon comportant un seul rez-de-chaussée avec un couloir sur lequel s'ouvrent les cachots. Au fond du couloir était dressé un autel. L'aumônier allemand, M. l'abbé Krüger, y célébrait la messe un peu avant l'aube. Toute la soirée était absorbée dans la préparation de l'acte final. L'aumônier allait de l'un à l'autre et se dépensait sans compter durant toute la nuit. Tous les condamnés louèrent aussi cet abbé qui assista à la mort de 27 fusillés du "Bastion". Dans les derniers instants, si tragiques, on écrivait des lettres, des précieuses lettres. Après l'audition de la Messe, on prend un peu de café, on grille une cigarette puis, répondant les uns aux autres, on égrène le chapelet. Sur ces entrefaites, les soldats surviennent, baïonnette au canon; ils encadrent les prisonniers et un cortège s'ébranle dans le cliquetis des armes. Sur le terrain réservé à l'exécution, les troupes sont déjà là. A leur tête, l'officier d'Etat-Major chargé de l'exécution, auprès de celui-ci l'auditeur militaire, le commandant de la ville, son secrétaire, un ou deux médecins pour constater le décès. A l'approche du cortège, les soldats se mettent en position, présentent les armes. Un son de voix sec retentit; c'est l'auditeur qui fait appel des noms. Chaque fois un "présent" bien énergique y répond. Suit la lecture de la sentence. L'aumônier s'avance au devant des condamnés et les exhorte au courage puis il les bénit. Les condamnés donnent à l'abbé une poignée de mains, un vibrant merci. Aussitôt, les gardes leur bandent les yeux et les attachent rapidement au poteau.  Quand le commandement "Feu" est donné ce sont dix balles qui atteignent un seul coeur d'homme. L'aumônier se précipite et recueille chez l'un ou chez l'autre un soupir, un dernier halètement. Sur les fronts, avec de l'huile sainte, il trace l'onction.

Tous les fusillés, les 48, sont morts en braves sans sourciller. Les uns ayant sur les lèvres un trait enflammé comme par exemple Elise Grandprez qui cria ""Vive le Roi! Vive la Patrie! Vive la Belgique"", d'autres laissant s'échapper de leurs poitrines des paroles de pardon pour les soldats qui les tuent.

L'abbé Krûger prit toujours soin que la sépulture se fît avec honneur. Les officiers présents et les employés assistaient à la cérémonie funèbre, courte mais émouvante. Après la bénédiction des tombes, l'aumônier disait tout haut trois Pater: le premier pour les ensevelis, le second pour les défunts en général, le troisième pour celui des assistants qui mourrait le premier, "afin qu'il décédât aussi bien préparé que ceux qui gisaient là". 

LES FUSILLES DE LIEGE.

Les dépouilles mortelles des héros, fusillés du chef d’espionnage par les Allemands, ont été ramenées le samedi 25 octobre 1919 à Liège sur des affûts de canons attelés de quatre chevaux et transportées au cimetière de Robermont. Sur tout le parcours une foule émue était massée.

Germain Bury (S.R.B.) fusillé le 24 mai 1915

Germain Bury, né à Obourg, le 27 juin 1865, le premier eut l’honneur d’être fusillé à la Chartreuse le 24 mai 1915
La mission de Bury reste un mystère. Les services de renseignements en étaient alors à leurs essais.
Il se rend fréquemment en Hollande à titre de courrier.
Ce qui s’affirme plus net que son rôle, c’est le caractère de Bury. Un patriotisme ardent, la décision, le sang-froid l’animent. Une possession de soi, très souveraine, jusqu’au bout, transpire dans ses lettres : « Si je devais recommencer ma vie, je la risquerais encore pour le bien de notre cher pays, torturé pour avoir toujours été trop hospitalier et confiant….. » 

A ma chère femme Hélène, à mes enfants, Anna, Guillaume et Marie

Ma dernière heure est arrivée! Demain, à cinq heures, je serai fusillé; c'est la conscience pure et confiant en Dieu que je quitte cette terre. J'ai reçu les dernières consolations de l'aumônier de la Chartreuse, qui veut m'assister jusqu'au dernier moment. Je suis condamné pour espionnage; j'ai donc servi mon pays. Ce qui est un crime aux yeux de nos oppresseurs, n'était pour moi que le plus grand des devoirs. Et si je devais recommencer ma vie, je la risquerais encore pour le bien de notre cher pays torturé. (...)

J’espère que l'Etat belge tiendra compte de mon sacrifice et vous aidera, ma chère Hélène, à élever nos chers enfants, dans la voie de la droiture et de l'honneur. 

Chère Anna, sois bonne et brave toujours, pour ta pauvre mère; adoucis-lui cette cruelle épreuve; toi Guillaume, deviens un homme franc, honnête, travaille et tâche un jour de venger ton père. Quant à ma chère petite Maria, ta mère te dira un jour, lorsque tu seras à même de comprendre, comment ton père est mort et pourquoi. L'aumônier me promet de vous remettre le peu d'argent qui me reste, et ma montre est destinée à mon fils; le chapelet béni dans ma cellule, le 23 mai, est pour Maria. Ne vous affligez pas; avant de quitter la vie, je vous crie de toute mon âme: "Au revoir!" et vous envoie mes plus tendres baisers. On m'a promis que mon corps pourrait être inhumé et enterré où vous voudrez; j'ai confiance dans la Providence, et j'espère qu'il ne vous manque de rien. Adieu! Mes êtres chéris

Votre père et mari
Germain Bury


Jean Legrand, (S.R.F. Legrand-(Lugen) fusillé le 28 octobre 15

Né à Liège le 10 octobre 1888, mécanicien, Jean Legrand fut chef dans cette seconde armée qu’était le Service de Renseignements, armée où pullulaient les héros. Il travaillait pour le Grand Quartier Général français lorsqu’il fut compromis dans une affaire qui coûta la vie à neuf de ses compatriotes. Il fut trahi par un faux courrier de Hollande et arrêté le 23 septembre1915. Les tribunaux militaires de Liège furent implacables et le 18 octobre 1917 il y avait dans le monde une veuve et une orpheline de plus. Le mois d'octobre 1915 dans l'histoire de la Chartreuse fut le plus tragique de toute la guerre. Après les victimes du 18 octobre au nombre de cinq, une nouvelle immolation eut lieu le 28 du même mois: ce jour-là huit Belges et un Français tombèrent sous les balles ennemies. Détaché de son corps dans l'immortelle défense de Liège et réfugié en Hollande, Jean Legrand se faufile à travers les mailles de la frontière, dans le dessein  de rétablir au nom du G. Q. G. F. le service Lugen dépareillé par l'ennemi. Il reconstitue ainsi plusieurs postes "ferrés", particulièrement sur les grandes lignes et crée deux voies de transmission vers la Hollande: l'une part par le ravitaillement des pains de Hollande, l'autre par le tramway "transfrontière". Pendant quatre mois, des renseignements purent arriver journellement à Maastricht.

Ma chère petite femme,
Ma chère petite "feifeïe"

Ma chère Elisa, quand tu recevras cette lettre, je serai probablement au ciel, où je prierai pour toi et pour ma chère enfant.

Pardonne à celui qui va mourir, si pendant le peu de temps que nous sommes réunis, j'ai pu te faire quelque peine. Voici mes voeux, chère femme, j'espère que tu les réaliseras. Tu iras chez moi, avec mon enfant, et tu les consoleras, le plus que tu pourras. - Soigne bien ma fille et fais en une honnête femme. Parle-lui de temps en temps de son père, qu'elle a à peine connu, la chère petite; tu lui diras plus tard, quand elle aura l'âge de comprendre, que son père est mort, bravement et honnêtement; mon crime n'est pas un déshonneur, c'est comme si j'avais été tué d'une balle sur le champ de bataille, en bon patriote, qui a fait son devoir pour sa Patrie. 

- La montre que tu as, que j'ai portée en prison, tu la garderas pour ma fille; c'est le seul souvenir que je lui donne, mais qu'elle le garde. 

Je ne t'en dirai plus long, car j'ai encore une lettre à écrire à mes parents, à mon frère, à mes soeurs Jeanne et Aline, et une chez toi. Adieu donc, ma chère épouse, ainsi que toi, ma chère petite "feifeïe"
Je vous serre toutes les deux sur mon coeur.

Je meurs en brave et en chrétien

Adieu...adieu...adieu...


Auguste Beguin (S. R. F. Legrand-Lugen) fusillé le 28 octobre 1915

Auguste Joseph Béguin naquit à Somme-Leuze, province de Namur le 13 décembre 1868. Il était agent de police de 1e classe lorsqu’il prit du service pour la défense de la cause sacrée de la Patrie. C’est au Quartier Général Français qu’il fournissait les renseignements territoriaux et de contre espionnage, renseignements qu’il obtenait par des relations de métier, qui – on le dira plus tard – contribuèrent à l’échec de maintes tentatives ennemies. Arrêté le 28 septembre 1918 et mis au secret jusqu’au jour de son exécution le 28 octobre 1918 sa mort fut celle d’un grand chrétien et d’un brave.

Chers fils et chers parents,

Courage à tous et priez pour moi. Je meurs pour la Patrie comme tant d'autres; j'espère que Dieu me pardonnera mes fautes, et que tantôt je serai auprès de mes chers parents qui m'ont précédé dans la cité céleste. Ne vous chagrinez pas, cela ne changera rien à la chose. Priez, priez beaucoup et puisez votre courage dans la prière. Je vous embrasse tous bien fort. Ferdinand, mon cher fils, sois un homme comme tu l'as toujours été, et quand ton frère reviendra, tu lui diras seulement la chose. Je vous bénis tous les deux, et vous demande pardon de vous avoir fait de la peine de temps à autre. Toi, cher Désiré, Augustine et mes chers neveux et nièces, je vous dis à tous adieu, et que Ferdinand reste avec vous. Renoncez au quartier de la rue Louvrex, vendez les meubles que vous ne pourrez installer chez vous, enfin, faites pour un mieux. Je demanderai à dieu de vous aider, car j'ai confiance en Lui.

Vous ferez part de ma fin aux parents, s'il vous plaît, mais sans trop vous étendre. - Je vous embrasse tous de toute la force de mon âme. Je réclame des prières, dites-le bien à tous; sans oublier mes beaux-parents. Donc un mot à chacun, et pas de trop surtout. Je laisse mon pardessus avec veston et gilet, ma montre et chaîne et mon porte-monnaie, 87 centimes, un paquet de linge sale et un chapeau; j'ai ma tunique et mon képi, cela me suffit. Vous pourrez revendre mon pardessus de tenue aussi; cela fera toujours quelques sous. - Ne travaille plus, désiré, pendant la guerre, et soigne bien tes enfants et le mien, et penses-y surtout. Je suis sûr que mon nom et d'autres seront affichés sur les murs de la ville, mais n'en rougissez - pas, je ne vous laisse pas une tache pour cela. Je vous recommande donc la résignation, la prière, beaucoup de calme, et pensez surtout aux fins pour lesquels nous sommes destinés. Priez, priez, priez pour moi surtout maintenant; si Dieu me trouve juste tantôt, je prierai aussi pour vous tous, à côté de nos chers parents qui m'attendent avec ma chère Elvire. Je dis aussi adieu aux camarades, à Victor, à sa famille, en un mot, à tous ceux que j'ai connus. Si dans le cours de ma vie, j'ai offensé l'un ou l'autre, soit par méchanceté ou tout autrement, je demande pardon; pardon aussi à tous ceux et celles que j'ai blessé soit par parole, ou scandalisé d'une façon quelconque. Je ne vois plus grand chose à vous dire, je vais me préparer. Je vous embrasse encore, et suivez bien mes recommandations. Ne vous faites pas malades, c'est bien inutile. Priez beaucoup et dites à Monsieur le Curé de Ste Marguerite qu'il ne m'oublie pas dans ses prières. Je meurs pour la Patrie. Vive le Roi, vive la Belgique!

Votre père, frère, parrain et oncle, qui vous aimait tant.
A la gloire de Dieu! Jésus, Marie, Joseph, secourez-moi !
Auguste


Joseph Gabriel Gilot

Joseph Gabriel Gilot né le 24 octobre 1868 faisait partie de la même section que Béguin dont nous venons de parler. Il était du Service français car bien que Belge il avait longtemps servi la France au Tonkin. Gilot se dépensa des plus généreusement pour notre cause. Toujours en « ballade », il établit deux postes ferrés, l’un sur la ligne Bertrix-Muno, et l’autre sur la ligne Muno-Messompré ; en même temps il recrute des observateurs territoriaux dans le Luxembourg. De plus, il est agent « itinérant ». Le même coup de filet qui ramassa Legrand et Béguin le fit également emprisonner. Il fut fusillé le 25 octobre 1918 à la Chartreuse. Il y eut, alors un brave de moins et une âme heureuse de plus.


Dieudonné Lambrecht, (S.R.A. LAMBRECHT) fusillé le 18 avril 1916

Né à Liège le 4 mai 1882. Dieudonné Lambrecht avait tout ce qui constitue une vie heureuse, une épouse adorable, une industrie prospère, une existence de calme labeur. Mais peut-on vivre heureux lorsqu’on voit sa Patrie foulée aux pieds ? Son ardent patriotisme lui fit créer un service de renseignements pour le War Office, et son admirable compagne partageait ses travaux. En l'espace de quelques mois il assure le service d'observation territoriale et ferroviaire des provinces de Liège, de Luxembourg et de Namur. Un de ses postes fonctionne à Jemelle, l'autre à Stavelot. La régularité de la transmission des rapports fait l'objet de tous ses soins; Liège sera le point où se concentreront toutes les communications. Mais pour mieux faire franchir la frontière à cette littérature d'occasion, à quels stratagèmes n'aura-t-on pas recours! M. Lambrecht n'entreprit-il pas lui-même plus d'une fois le voyage en Hollande, dissimulant dans les boutons de son veston les plis copiés sur du papier de soie?  Les résultats tiennent du merveilleux. L'offensive de fin septembre 1915, en Champagne, est déchaînée, deux jours plus tôt que la date primitivement fixée, "par suite des renseignements du réseau Lambrecht".  Malheureusement le 4 août 1916, on l'arrête chez lui. Un faux agent, Keuwers, en possession du mot de passe avait réussi à se glisser auprès de Dieudonné et à obtenir de lui un rapport révélateur.

Ma Jeanne Chérie  13 avril 1916

J'ai été jugé hier, et quoique ne connaissant pas la décision du jury, j'ai l'impression que la peine capitale, demandée par l'avocat-général, a été accordée. Je m'y suis toujours attendu, et n'ai jamais espéré qu'en Dieu et dans vos démarches. Une seule chance de salut me reste donc; c'est que Son Excellence von Bissing me gracie. Mais, ne voulant pas trop me fier à cela, et craignant de ne pas avoir le temps de vous dire à tous adieu et de mettre en ordre mes affaires, je me prépare dés aujourd’hui. Cette lettre te sera remise que si je suis fusillé. Ma bien aimée, est-il besoin de te dire toute la détresse de mon âme, lorsque je pense à notre séparation cruelle? J'aurais tant voulu me consacrer à faire le bonheur de ma pauvre petite Riette, qui aura demain cinq mois, de la compagne dévouée et aimante que j'aime depuis dix-sept ans, et auprès de laquelle j'aurais voulu passer de longs jours, celui de mes pauvres parents, à qui j'aurais désiré faire une vieillesse heureuse et tranquille, eux qui se sont toujours dévoués pour moi.  Et dieu, dont les desseins sont impénétrables, me rappelle à Lui. Que sa sainte volonté soit faite; Il vous protégera tous; j'espère en sa divine bonté. Il me pardonnera mes fautes passées. Il me fera jouir du bonheur suprême, et, près de lui, je pourrai veiller sur les êtres qui me sont si chers, et le prier de vous combler de ses grâces. Il m'a accordé, depuis le premier jour, le courage et la résignation. Il vous l'accordera aussi. Tu seras bien courageuse et vaillante, tu t'inclineras devant son décret, tu Le prieras beaucoup pour moi. Il nous a donné une fille peu avant ces événements, c'est pour t'attacher à elle, pour que ta vie ait un but, noble entre tous, celui de former une âme. Tu en feras, j'en suis sûr, une bonne chrétienne comme sa mère, simple et travailleuse, comme elle. Tu lui apprendras bien que la vie n'est pas faite de joies mais de devoirs, et que la véritable satisfaction, et le vrai bonheur, consistent à les remplir. C'est le coeur déchiré que je t'écris, et il m'est impossible de trouver les mots pour exprimer tous les sentiments dont il déborde pour toi et notre enfant. Réfugie-toi dans la prière, et que ma mort te soit moins pénible, en pensant que c'est pour la Patrie. Après notre Foi, c'est ce que nous avons de plus sacré, et c'est une grande consolation de penser qu'en lui offrant mon sang, je ne fais que consacrer le peu que j'ai fait pour elle, et ce que tant d'autres ont fait et feront encore. Oh! Mon adorée, accepte bien vaillamment cette épreuve, et puise dans les sacrements, en cette période de Pâques, la force nécessaire pour passer ces tristes jours. Je te confie mes parents; remplace-moi auprès d'eux. C'est une dette sacrée que je te laisse. Je m'arrête et ne peux continuer, tant les larmes abondent en pensant à leur atroce douleur .J'étais tout pour eux, tu le sais, et j'aurais voulu leur rendre un peu de l'immense affection qu'ils avaient pour moi. J'étais parfois un peu rude avec eux, mais comme c'était superficiel, et combien je les aimais! Ils sont trop rares, vois-tu les parents qui, comme eux, ne sont heureux qu'en se sacrifiant entièrement à leurs enfants; on pourrait dire qu'ils étaient trop bons, si, réellement, on pouvait être trop bon. Tu connais leur situation, ils ont besoin de beaucoup de consolations; moi disparu, François au front, faisant lui aussi son devoir, Marie un peu trop jeune. Va souvent les voir; sois leur fille, une fille aimante, et sur toi, l'amour qu'ils avaient pour leur Dieudonné. Cherche dans ton coeur ce qui peut leur être agréable, tu dois me remplacer, c'est te dire les nombreux devoirs à remplir envers eux. Je verrai de Là-haut ce que tu feras pour eux, cela me donnera une grande joie, et dieu te bénira! Adieu, ma femme aimée, je te donne rendez-vous auprès de Lui. La vie passe si vite ici-bas, ne l'oublie pas, elle ne dure qu'un moment. Nous nous reverrons dans un monde meilleur. C'est dans des moments comme ceux que je viens de traverser, que l'on apprécie bien quel bien inestimable donnent à leurs enfants, les parents chrétiens, en leur donnant une instruction chrétienne et la foi en Dieu. Oh! Quel réconfort de penser que si le Tout - Puissant nous frappe avec rigueur, ce n'est que pour mieux récompenser notre soumission à ses décrets. Ce n'est qu'en Lui que de grandes douleurs, comme la nôtre, peuvent trouver un apaisement. Il vous donnera tout le bonheur que je vous souhaite ardemment. Au - revoir, ma Jeanne, je te bénis, ainsi que notre pauvre petite adorée, qui n'aura pas connu son père qui l'aime tant. A toi les plus intimes pensées, à toutes les deux les plus affectueux baisers de celui qui fut 

Votre Dieudonné

Ma compagne dévouée, 

Ma lettre terminée, j'ai reçu la visite de Monsieur l'aumônier. Oh! Qu’il me permette de l'appeler mon ami, le dernier que j'aurai connu et aimé. C'est à lui que je dois tout l'adoucissement de mes derniers moments. C'est lui qui aura le pénible devoir de t'apprendre la pénible nouvelle, et de te donner les premières consolations. Prie souvent pour lui, pour que sa mission soit féconde ici-bas. Ensemble nous avons pleuré, il aura vu mes dernières larmes, il verra les tiennes, tes premières de veuve. Il te bénira pour moi, et te donnera sa sainte bénédiction, au nom de son Maître et Seigneur Tout-Puissant. 

Au revoir, ma bien-aimée, dans un monde meilleur, et alors pour l'éternité.
Dieudonné

Henri Montfort

Henri Montfort né le 27 novembre 1886 était chef du service d’espionnage anglais. Sa jeune sœur Eva qui avait 18 ans travaillait sous ses ordres. Pris tous les deux, c’est une lutte tragique d’abnégation entre le frère et la sœur. Celle-ci sauvée par les déclarations de son frère, échappe à la fusillade, mais elle est condamnée à 10 ans de travaux forcés. Et le 8 mars 1917, le pauvre Montfort s’abattait percé de balles, au pied des murs de la Chartreuse.

Jacques Wauthy (S. R. A. Montfort) fusillé le 8 mars 1917

Jacques Wauthy né le 18 février 1894, fusillé le 8 mars 1917, est tombé le même jour que Montfort. L’année 1917 s’ouvre par l’immolation de Jacques Wauthy. D’autres exécutions ne tarderont pas à suivre ; au mois de mai, les Grandprez, le facteur Grégoire ; vers l’automne, le commissaire Lejeune, en tout 13 pour ce seul 1917. Peut être la même heure a –t-elle marqué la fin de ces héros martyrs. Rien, chez ces braves, n’arrêtait le sentiment du devoir. Et pourtant Wauthy était fils unique, seul soutien de sa mère veuve. Le devoir au dessus de tout ! Et ce jeune homme de 22 ans, dans sa dernière lettre à sa mère, offrant sa jeune vie en holocauste écrit : « Adieu maman chérie ! Vive le Roi et les Alliés ! »
Aussi sublime que son fils, la veuve sans enfant répond : C’est grâce à sa mort n’est-ce pas, qu’on peut, maintenant, faire flotter les drapeaux !
Jacques Wauthy fut associé dans son travail patriotique à un certain Cassien Montfort, et tous deux opérèrent si bien dans l'ombre que cette ombre ne nous a pas livré tous ses secrets. L'un et l'autre tombèrent sous le feu d'un même peloton, unis indissolublement dans la mort.

Liège, le 24 février 1917

Chère Maman,

Je m'empresse de te faire savoir que c'est toujours la même chose. Je voudrais tant te revoir pour t'embrasser, chère Maman. Je ne sais plus dormir la nuit, tant je suis malade, et ne peux plus me retourner. 

Chère Maman, je te fais mes adieux; je vais mourir, et cela pour ma patrie; je suis fort, mais j'ai peur pour toi. Adieu mes parents, ma soeur, mon beau-frère et mes chers neveux .Je voudrais pouvoir sortir un seul instant, chère maman pour vous embrasser tous, mais je suis séparé de vous tous, de tout le monde. Prie pour moi, Maman, et demande à ma famille ainsi qu'aux gens du bâtiment, de le faire  également. Oui, prie Dieu pour moi, comme je le fais moi-même, pour qu'il prenne compassion de toi. 

Chère maman, vend les meubles et mes effets, et demande aux tantes qu'elles te prennent auprès d'elles. Chère maman, embrasse bien les enfants pour moi, et serre dans tes bras ma soeur, son mari et ses enfants. Prie pour moi, chère maman, que j'aille retrouver mon père auprès de Dieu, et embrasse Marie et Yvonne, et qu'elles ne t'oublient pas. 

Adieu, Maman, Vive le Roi et les Alliés !
Jacques Wauthy

Justin Lenders, (S. R. A. Lenders) fusillé le 7 juin 1915

Justin Lenders, industriel, naquit à Liège le 5 mars 1880.  Fonde des postes d'observation à Kinkempois, Haut-Pré et Statte. Est en relation active avec Afchain, agent anglais à Maestricht. Lui-même assure durant les premiers mois le transport des renseignements en Hollande. Il use dans ce dessein d'une automobile dont le réservoir a été truqué. Alors qu’il employait son intelligence intrépide et avertie au service de son pays, il fut arrêté. Condamné d’abord à 6 ans de travaux forcés il voit son procès révisé et après aggravation de l’accusation, il est condamné à mort. Le soir du 6 juin il est transféré à la Chartreuse. C’est de là qu’il écrit à sa famille les très belles lettres desquelles nous extrayons ces phrases : « Je vais mourir victime de mon dévouement à mon pays. J’accepte cette mort affreuse. Que la volonté de Dieu soit faite et que mon sang serve au pardon de mes fautes et soit profitable à mon cher pays. »
Le lendemain 7 juin il mourait au cri de : « Vive le Roi ! Vive la Belgique ! »
Son dernier adieu à sa femme est un trait sublime dans sa simplicité touchante : « Continue à vivre noblement, ma Laurette, et garde mon souvenir pur et vivace. Je veux mourir en chrétien, et t’attendrai, j’en suis sûr, Là-haut, dans ce beau paradis ! »
Faisaient partie du Service Lenders et partagèrent la destinée de leur chef: Charles Simon, Oscar Lelarge, Jules Deschutter, François Barthélémy, Louise Derache, Jean Bourseaux, Pierre Peiffer. Tous furent fusillés le 7 juin 1915

Ma chère Mère, mon très cher Père, Ma douce Laurette, mon petit chéri,

Soyez courageux devant l'adversité qui vous frappe; le Bon Dieu m'avait donné la vie, il me la reprend. Que sa sainte volonté soit faite. Au moment où vous lirez ces lignes, je ne serai plus de ce monde, mais je sens que je mourrai en bon chrétien, et que je vous attendrai là-haut, dans ce beau paradis que le Seigneur nous a promis. J'ai reçu la visite du prêtre, et tout à l'heure, je me confesserai et communierai avec toute la dévotion possible. Vous devez vous consoler, en pensant que la mort me glorifie; je meurs victime  de mon patriotisme, et si ma mort n'est pas nécessaire pour racheter le pardon de mes fautes, j'implore le Seigneur miséricordieux de la consacrer à votre bonheur à tous, et à celui de ma chère Patrie. Reportez tout votre amour, mes chers parents, sur ma Laurette et sur le petit Maxim...Evitez-leur les écueils de la vie, faites tout pour qu'ils restent de bons chrétiens, et puissent venir me rejoindre un jour. Faites tout pour que Maxim soit un homme droit et courageux, aimant sa famille et son pays. Si, comme tout me le fait présumer, un monument était élevé ultérieurement aux malheureuses victimes de cette affaire, il....

Encore une fois, courage à tous! Vive la Belgique et gloire à Dieu! Prière de donner ma montre à mon ami Lucien après avoir fait graver ce qui suit sur la cuvette intérieure: "A mon ami Lucien, en souvenir de notre impérissable amitié, Justin Lenders, fusillé le 7 juin 1915 

Jean Victor Bourseaux

Jean Victor Bourseaux tombait en même temps que Lenders. Né le 24 juillet 1864. Chef d’une famille brave entre les braves. Bourseaux dirigeait un réseau d’espionnage anglais. Sa femme et ses filles travaillaient avec lui. Quoi de plus beau que ce dévouement familial à la cause sacrée de la Patrie ? Hélas toute la famille ne sortit pas de la mêlée. Tandis que Madame Bourseaux réussissait à s’échapper, Bourseaux et sa fille aînée étaient pris et tous deux condamnés à mort. Seule la peine infligée à la jeune fille fut commuée en travaux forcés à perpétuité. Quant à Bourseaux il alla rejoindre 7 de ses compatriotes qui tombèrent le jour lugubre du 7 juin 1915. S’il faut les citer ce sont : avec Justin Lenders, Oscar Delarge, Pierre Peiffer, Jules Deschutter, Franz Bartholomez, Charles Simon et Madame Louise Derache.
Lettre remise à la famille par le prêtre de la Chartreuse.

Mes pauvres enfants,

Je vais tomber sous les balles des brutes allemandes. Je demande tous les jours au Bon Dieu la grâce de revoir mes enfants au dernier moment. De pouvoir leur dire combien je les aime, les presser sur mon cœur, cela me serait un soulagement.
Hélas ! Je n’ai pas été exaucé, car la mort est là qui m’attend. Adieu ; je vous quitte pour ne jamais plus vous revoir ; je prierai le Bon Dieu et la Sainte Vierge pour vous tous. (Suivent les conseils à chacun de ses enfants, qu’il exhorte à vivre toujours honnêtement et chrétiennement.)
Je quitte la terre pour aller vivre au ciel, heureux toute l’éternité. Ne vous chagrinez pas pour moi

André Garot (S.R.A. GAROT) fusillé le 18 octobre 1915

André Adrien Garot né à Glons, le 24 mars 1862. Voyageur de commerce, malgré son âge mûr faisait partie du service de l’espionnage français auquel sa bravoure intrépide rendit de précieux services. Alors qu'il travaillait pour un service anglais lui aussi tomba un triste jour d’octobre 1915 sur l’herbe sanglante de cette Chartreuse qui vit tant de meurtres semblables. 

Tel père, tel fils dit-on communément .Ce proverbe ne mentit point en ce qui concerne André Garot. La guerre éclate, Garot, père court s'engager comme volontaire; il avait alors 78 ans! On crut qu'il plaisantait. André demeure à la maison, il est vrai, car devenu veuf, il a plusieurs enfants, dont deux tout jeunes encore. Néanmoins, malgré tous les obstacles, il est de ceux qui veulent servir la patrie. Il semble avoir affectionné une forme surtout de l'apostat patriotique: colporter les nouvelles envoyées par les parents et en recueillir de leur fils. Son rôle ne se borne pas à cela: il fait parvenir à Maestricht, en même temps que ses billets, des plis de la plus haute importance, étant affilié lui-même à une agence de renseignements. L'existence avait été sévère pour le pauvre Garot: il avait perdu deux de ses enfants, vu mourir son épouse et dut trimer dur pour élever les autres.

Liège, le 17 octobre 1915

Ma bien aimée Raymonde, et mes chers fils Marcel et Raoul

J'ai passé hier au tribunal avec six autres détenus. J'ai été fortement condamné; ainsi qu'un nommé Paquay, de Renory. Le Ministère Public proposait pour moi et Paquay la peine de mort, pour Grandjean quinze de travaux forcés; Detilleux et Requille chacun dix ans, de même que pour un certain Léon Bertrand; Piedboeuf, trois ans de travaux forcés. Nous avons quitté le palais sans connaître le jugement. C'est seulement ce soir, à sept heures, que Monsieur l'Aumônier militaire allemand est venu me rendre visite, et m'apporter du papier pour écrire, et me faire savoir que le jugement a été prononcé, comme le demandait le Ministère Public .Je partirai donc cette nuit pour la Chartreuse et serai fusillé demain matin. Je suis calme, comme si cela ne me concernait pas et j'espère mourir avec courage; j'ai d'ailleurs la conscience tranquille; je vais donc aller retrouver mes chers morts. Oh! J’espère aller auprès d'eux dans le ciel de suite! Quand j'aurai écrit ma lettre, je vais remplir mes devoirs de chrétien. M. L'aumônier me consacre la nuit, qu'il passera avec moi et Paquay. Je dois te dire que M. Maillieux n'est pas venu. Les Allemands s'opposeront à ce que Maître Maillieux prenne la défense. J'ai été défendu par un soldat allemand avocat. J'ai eu beau avouer que j'étais coupable de transport de lettres, mais que je n'étais pas un espion, je suis quand même condamné comme espion. Je quitte cette malheureuse vie, où j'ai tant souffert et tant peiné. Je ne dirai pas que je la quitte avec plaisir, car il y a  mes pauvres chéris, les deux gamins, que je laisse sans leur avoir assuré de position. Oh! Quelle tristesse quand je pense à eux! Je te recommande de bien les surveiller, de leur servir de mère, et même un peu de père; quand Edmond sera de retour après la guerre, j'espère qu'il t'aidera pour leur faire une situation ou leur apprendre un bon métier, surtout pas dangereux ni malsain. Pour mon bon Marcel, consulte M. Lombard, et quelques personnes afin de connaître les bons métiers, où l'on gagne beaucoup, et tâche de les mettre en apprentissage. Vois - un peu si l'académie de dessin ne serait pas préférable à l'école du soir pour lui. Pour mon brave Raoul, tâche qu'il travaille bien à l'école moyenne et qu'il continue ses classes, car il est trop jeune pour le mettre en apprentissage....

- Huit heures du soir - Je suis interrompu dans mes questions d'argent par l'aumônier militaire qui vient m'informer que le gouverneur a ratifié le jugement, et que je serai fusillé demain matin. Je ne savais déjà depuis une heure .Je ne crois pas que tu puisses réclamer mon corps de suite, mais après la guerre. Tu avais reçu des instructions à ce sujet, si cependant on pouvait mettre mon corps dans un cercueil de bois blanc, comme Bertha; à peu près le même que ta mère. Demande à M. l'aumônier si ce n'est pas possible, et que j'aille à Robermont; va au besoin trouver Maître Mallieux. 

Je voudrais que tu places avec moi le contenu de la boîte "doux souvenirs", sauf les cheveux de ta mère que vous garderez pour vous quatre. Seulement, en mettre une petite mèche des deux, mais ceux de mon Maurice et d'Angèle, je les désire complets. - Tu feras placer mon cercueil à côté de celui de ma mère et celui de notre Maurice bien-aimé, sur nous deux, sinon entre nous deux. - C'est le plus grand chagrin de ma vie, et aussi de ta mère, car elle pleurait encore à son souvenir le 29 mai, jour anniversaire de sa mort, et "ma pauvre vieille" allait le rejoindre dans la tombe le 17 juin. Si tu dois mettre une inscription sur mon monument, je voudrais "Martyr pour la Patrie". Rends souvent visite à tous nos morts chéris, c'est si doux de s'entretenir en pensée avec eux; pendant ma captivité, ce que j'ai pensé à eux et prié pour eux, me fut une consolation et m'a diminué le temps de moitié. 

J'avais prié M. Engels, hier au tribunal de bien vouloir aller te prévenir que j'avais passé au tribunal; il me l'avait promis. Je suis revenu avec les autres dans l'auto, et j'ai crié aux gens qui étaient accourus, d'aller rue de la Sirène 15, dire que le jugement proposait la mort. Sans doute on n'est pas allé chez toi, car j'ai regardé à la fenêtre toute l'après-midi, et je n'ai rien vu. Je vais donc partir sans plus vous revoir, et j'ai bien du regret de ne pouvoir t'embrasser, comme je l'ai fait pour mes deux chéris et ma bonne Berthe; embrassez-moi tous au reçu de cette triste nouvelle, et faites-le à ma place, car, quand vous recevrez cette lettre, j'aurai cessé de vivre.  -Je vais demander à M. l'aumônier, de bien vouloir prendre ma montre, et deux francs 87, pour vous remettre en même temps que ma lettre. Je conserve dans ma poche le portrait de mes gamins, le tien, et ceux de Berthe et d'Angèle. Les autres photos sont dans mon portefeuille. - Je reçois à tous moments la visite du soldat Maryan qui vient causer avec moi, mais qui me distrait de ce que je veux dire. C'est un bon garçon, il est si triste, et bien plus triste que moi. Si ce n'était votre souvenir, et la pensée de vous quitter à jamais, sans soutien assuré, je quitterais cette vie sans regret aucun.  Bref, ce que je veux dire, c'est que je n'ai commis aucune mauvaise action en faisant ce que j'ai fait; j'ai rendu de grands services à des personnes qui étaient sans nouvelles de leurs parents ou amis .Enfin, chère Raymonde, ne rougis jamais de ma mort; je suis une victime. Reste toujours bien sage et honnête; aime et soigne bien tes frères; soigne aussi la maison, car c'est ton seul gagne-pain. Je ne peux t'écrire beaucoup de tendresse car je ne ferais que me répéter, et puis, je crains de redevenir triste.

Tu iras à Glons, et tu feras mes adieux à mon Père, à ma soeur, à grand-père, à Boirs, ainsi qu'à mes oncles et tantes. Tu leur diras que je meurs la tête haute, et sans aucune crainte. Quand tu pourras aller sans danger à Maestricht, mes adieux chez Fransen et autres connaissances.

Donc, ma chère petite blonde, je vais terminer ma lettre, conserve la précieusement, car ce sont mes dernières pensées. J'avais depuis le début le pressentiment que cela se terminerait de la sorte; c'est sans doute pour cela que je t'ai écrit tant de billets, tant de choses, que je ne pourrais te répéter, et le temps me manque, car je dois partit d'ici vers minuit. Ma chère Raymonde, pense souvent à ton père, pense toute ta vie que tu avais un père qui t'aimait bien tendrement, prie un peu pour lui, soigne sa tombe, ainsi que nos chers morts; je compte sur toi pour remplir toutes les demandes que je t'ai formulées en juin dernier. Adieu ma fille chérie, je t'embrasse bien tendrement

Ton malheureux père
André Garot

Mes chers enfants,

Je viens de faire la dernière étape. Je suis arrivé à la Chartreuse à une heure et demie du matin. - Nous sommes venus dans l'auto. Je croyais que nous n'étions que deux pour être exécutés, or nous sommes cinq: un français, très gros; un Verviétois du nom de Simon, et ce malheureux Paquay, qui voulait absolument défaire son tricot et ses souliers pour les remettre à ses enfants. Il a douze enfants, habite rue d'Ougrée à Renory. Le sous-officier n'a pas voulu accepter ce sublime dévouement paternel, il a dû conserver son tricot et ses souliers, mais il a enlevé son pardessus. C'est très drôle. Je croyais être seul à avoir du courage, à cause de mon bon droit, mais il n'y a aucune distinction, aucun n'est ému, et l'on se propose de se donner la main, comme pour un groupe photo. - Je suis passé rue de l'Université, en face de la Banque Liégeoise: j'ai mon coeur qui a battu un peu plus vite, car je pensais à mes pauvres enfants, qui dorment derrière ce bâtiment, sans se douter de la tragédie qui se joue en ce moment avec leur père chéri. - Nous entendrons la messe ce matin, et communierons. Je me suis confessé bien sincèrement, et je suis tranquille pour entreprendre le grand voyage. Monsieur l'aumônier ira vous porter mes dernières pensées, ce lundi après-midi. Il m'a dit que je serai mis dans un cercueil. Donc, allez à Robermont, demandez où je suis placé; demandez des instructions à M. l'aumônier; je lui remets ma montre, mes pinces-nez, le tout placé dans un enveloppe, qu'il m'a promis de vous remettre avec mes lettres. Je compte conserver mon pardessus sur le corps. Donc je suis comme vous m'avez vu mardi avec ma barbe grise sous le menton. Paquay a toute sa barbe noire; les autres des moustaches seulement. Je vous donne ces renseignements pour plus tard, quand vous devrez faire ouvrir, pour être certains de mon identité. 

Votre dévoué papa
André Garot  

Charles Simon, (S.R.A Lenders) fusillé le 7 juin 1915

Charles Simon naquit à Bankok, le 4 juin 1880. Il fut d’abord déporté en Allemagne à titre de sujet anglais, en avril 1915. Compromis avec Lenders, il fut condamné à mort, le 6 juin, et exécuté à la Chartreuse le lendemain.
Charles Simon avait assurément plus d’une raison de se plaindre de ses ennemis, or écoutez ce qu’il recommande à son épouse : « Apprends bien à nos enfants de ne pas haïr et de se fier à la justice céleste. » Et dans son adieu suprême à son fils Roger, adieu si émouvant, il insiste encore : « Ne sois pas rancunier, mais aie des sentiments nobles, soit juste, même envers tes ennemis. »
Cet homme, d’un cœur si haut placé, mais aussi si sensé, si judicieusement pratique, était anglais d’origine, bien que belge par l’adoption. « Tu es né en Belgique, dit-il à son Roger, ton père a vécu du pain belge, et ta mère est belge ; je ne t’y oblige pas, mais si c’est ton sentiment, tu peux opter pour ce fier pays. Arme-toi de courage, car dans la vie il en faut beaucoup. »
Madame Simon était namuroise et allait devenir mère pour la troisième fois, lorsque son époux fut mis à mort.

Ma dernière lettre à ma chère Léonie

Avant de mourir, je te demande de bien vouloir me pardonner de ma faute; si j'ai accepté la mission que l'on m'a proposée, c'était uniquement par amour de la Patrie, qui sera celle des enfants. Au dernier moment, ma pensée va vers toi, en priant dieu que toute sa puissance vous protège. Je me suis confessé et communié et j'ai recommandé mes enfants à Dieu, afin qu'ils se dirigent dans la bonne voie. J'ai remis ma montre au prêtre de la prison, pour qu'il veuille te la remettre pour Roger, ce cher petit innocent, qui n'a presque pas connu son père; quant à Margot, je n'ai rien sur moi pour elle, mai j'ai laissé à la prison certains  petits objets que tu pourras garder en souvenir. Pour le bébé qui vient de naître et que je n'ai pas connu, je prie dieu qu'il soit brave et estime qu'il est bien de lui donner le nom de son père, qui l'a aimé sans l'avoir connu, car je suis certain qu'il est né. J'ai prié le bon Dieu qu’Il me sauve la vie, mais ma destinée peut être tout autre. En tout cas, élève les enfants dans la voie chrétienne, et demande à ces chérubins, qu'ils prient beaucoup pour leur père. Sois courageuse, ma chère Louise, tu es encore jeune. Soigne l'éducation des enfants; j'espère qu'il y aura des coeurs nobles qui sauront comprendre mes actes, et t'aideront dans les devoirs de mère. Garde bien tous mes livres pour Roger, et le dernier, si c'est un fils. Ecris à ma soeur, et donne-lui les détails de ma vie. Dis-lui que j'ai aussi pensé à elle et à sa famille. J'espère qu'ils t'aideront. Dis-leur que je remercie tous ceux qui m'ont fait du bien, et prierai pour eux. Je meurs sans haine pour personne.  En ce qui concerne ta personne, je ne demande qu'une chose: élève les enfants, donne-leur une bonne éducation, fais de Roger un homme de marque, mais dans la carrière industrielle. A ce sujet, va trouver Monseigneur l'Evêque et lui demande conseil. De Margot, fais d'elle une brave femme comme toi, bonne ménagère et digne épouse. Quant à l'enfant que Dieu ne m'a pas permis de connaître, si c'est un garçon, inspire-lui l'amour du travail pour qu'il se crée une situation digne dans le monde. Et si c'est une fille, fais en une brave femme. Quant à toi, pense toujours à moi, car je t'aime toujours, et si dieu le veut, remarie-toi, par amour pour Lui et pour moi, mais,'oublie jamais nos chérubins qui sont innocents du sort. J'espère en Dieu pour leur inspirer le bon chemin à prendre.

Je t'écris de la prison de la Chartreuse à Liège. Il est maintenant sept heures du soir (allemande) et demain à cette heure, si dieu m'a pardonné mes péchés, je prierai pour toi au ciel. Inutile de te dire que les chérubins ne seront jamais oubliés. Encore une fois, chère Léonie, pardonne-moi comme une bonne chrétienne, et dieu t'aidera dans le chemin de la vie. Pour notre troisième enfant, chère Léonie, je ne sais si c'est un garçon ou une fille, mais de toutes façons, je l'aime de tout mon coeur; élève-le dans la bonne voie, afin qu'il puisse bénir sa mère; parle-lui souvent de son père, qui ne demandait qu'une chose: travailler pour les élever. Mais la volonté de dieu a décidé autrement. Apprends bien à nos enfants à ne pas haïr, et à se fier à la justice céleste. Sois courageuse, ma chère Léonie, et ne crains pas de faire les démarches pour l'éducation de nos enfants. Je crois que tu peux t'adresser à Monsieur M..., mon ancien chef de bureau; c'est un homme qui pourra te donner de précieux conseils dans la vie. En ce qui concerne  Monsieur B..., je te prie de lui dire que j'ai oublié nos différends, et que je regrette que nous ne soyons pas mieux compris. Mes intentions étaient de me créer une situation chez lui, mais je ne sais quel élément nous a conduits dans une direction opposée. Enfin, tout est oublié; va le trouver et exprime-lui mes sentiments qui étaient réels.

- Présente mes amitiés à Messieurs Mongit, Brumage, Vasse, Carter, Delvaux, Korrod, Weil, du bazar, Leir, et les amis de Bruxelles, à madame Odile et aux voisins, à Lafeire, aux Tilmant, et tous les autres que je ne puis, pour le moment, me remémorer, car mes instants sont comptés, et j'ai l'esprit très encombré.

N'oublie pas de réclamer mes affaires à la Kommandantur de Liège: j'ai laissé mon pardessus à la prison de la Chartreuse; il y a quelques objets dans les poches: la montre pour Roger, je l'ai remise au curé en lui priant de te la remettre ainsi que de l'argent pour le curé de Saint-Nicolas pour qu'il veuille bien dire une messe. Dis-lui que je suis mort en chrétien, et qu'il veuille bien me pardonner mes opinions, car je n'ai jamais oublié que j'étais chrétien et que, fidèle aux préceptes qui m'ont été enseignés au pensionnat du bienheureux de la salle, à Bordeaux, je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du tort, comme je demande pardon à ceux à qui j'en ai causé. 

Encore une fois, chère Léonie, sois courageuse, car tu peux être certaine que ton Charles est mort, d'abord en brave, qui pardonne même à ses ennemis. Ne fais pas de bêtises, songe aux enfants, car malgré que je ne serai pas avec toi, ma pensée y est, et dieu te protégera dans la vie. Le curé allemand ira te voir à Namur, il me l'a promis; qu'il bénisse les enfants, et les embrasse de ma part; n'oublie pas, chère Léonie, que la religion n'a pas de nationalité, et que c'est lui qui m'a réconcilié avec Dieu. Dans mes papiers, ici à Liège, j'ai un carnet dans lequel j'ai noté quelques impressions depuis mon arrestation à Namur. J'espère qu'à la Kommandantur, on voudra bien te les remettre, comme dernier souvenir de ton mari. Demande que mon corps soit transporté à Namur, près de toi; je crois qu'à Liège, on ne te refusera pas cela. Ne fais pas trop de frais pour moi, mais ne m'oublie pas. Ecris à ma soeur. Tu trouveras son adresse dans les casiers. Prends la plus récente lettre, elle pourra t'aider à trouver son adresse, car elle la met toujours au commencement de chaque lettre. Raconte-lui les détails et dis-lui que j'ai pensé à elle et à sa famille. Demande-lui de ma part de venir en aide à nos deux chers enfants, de conserver avec toi des rapports de bonne parenté, dis-lui que c'est moi qui le demande. Je termine la lettre parce que je n'ai plus le temps d'écrire. Je te recommande encore, pour la dernière fois, d'être brave et courageuse, pense aux chers petits enfants et supporte les peines avec amour pour eux et que Dieu te protège. Monsieur le Curé me promet d'aller te voir; j'espère qu'il embrassera les enfants pour moi et les bénira. En tout cas, je vous embrasse tous par la pensée, et jusqu'au dernier moment de ma vie. Durant ma vie je n'ai aimé que toi. Console-toi, je suis mort le front haut et l'âme en paix.

Ton mari qui t'aime jusque dans la mort.
Charles

Que Dieu protège ma famille.

Oscar Lelarge (S. R. A. Lenders) fusillé le 7 juin 1915

Oscar Lelarge était natif de la ville de Liège. Il vit le jour le 20 février 1868. Arrêté à Statte, le 2 mai 1915, il fut incarcéré à Liège et condamné à mort le 5 juin 1915. Fusillé le 7 juin 1915. 
Lelarge eut singulièrement à pâtir des traitements inhumains : arrestation des plus brutales d’abord, coups de pied, coups de poing, diète prolongée, régime étroit de surveillance, aucune amertume ne lui fut épargnée. Pour correspondre avec les siens, il usera d’une épingle, puis d’une mine de crayon qui lui glisse entre les doigts.
Monsieur Lelarge occupait en 1914 les fonctions de receveur en chef de la gare de Statte (Huy) et comptait 25 ans de loyaux services. Après l'invasion, il refuse de travailler pour l'ennemi, entre en relation avec Lenders et s'occupe à épier le va-et-vient de la ligne Liège-Namur dans son poste de Wanze. Il faisait de l'observation une industrie familiale: sa femme l'aidait et même son fils, un bambin de dix ans.

A madame Veuve Louis Lelarge, chez Madame Veuve Havelange, rue des Pierres, 38 à Seraing s/Meuse

Adieu, chère Louise, chers petits Léon et Renée, Henri, Léon, Lisette, Mathilde, Maman et Marcel; compliment à tous les collègues, amis et connaissances. Pensée spéciale chez Manout, Grinnée, Sapin, et à tous les intimes. 

- C'est malheureux de tomber ainsi sous les balles allemandes, et sans avoir le temps d'embrasser ma famille et lui dire un suprême adieu. Petit Léon deviendra comme son père, un homme travailleur, doux, aimable, charitable et juste. J'espère qu'on me considérera comme un soldat tombé. Louise remettra avec soin tous les livres de chemin d e fer, de caisse à M. Sapin. Mes outils seront graissés et remis en caisse. Ils viendront à point à Léon, s'il a des goûts pour la mécanique plus tard. Pauvres petits à qui je croyais faire un brillant avenir en leur inculquant toutes mes connaissances! 

Ma petite Renée deviendra une bonne petite femme de ménage; elle aidera sa maman, ainsi que Léon, autant que possible. Si Henri peut faire valoir mes idées, il aidera les enfants.

Louise, il faudra voir M. Philippe. Je crois qu'au besoin, ce cher M. Sapin ira avec toi. Tu lui diras la vérité, que j'ai été sollicité par M . D. .., sur un ton que j'ai pris pour un ordre, qu'ensuite il m'a bien conseillé de cesser, mais malheureusement, qu'ayant donné ma parole à la personne avec laquelle il m'avait mis en rapport, j'ai continué par patriotisme par la suite.  Jusqu'ici je n'ai pu écrire qu'avec un bout de crayon d'un centimètre, qui me glisse dans les doigts, et dans l'obscurité d'un cachot à la Chartreuse. 

- Voici qu'à huit heures et demie on me donne un peu de lumière, un crayon et un papier. Je continue donc, mais la nuit viendra vite. Je ferai tant que possible. C'est après une première visite à l'aumônier que je puis écrire un peu mieux, mais complètement à bâtons rompus, telles que les idées me viennent à l'esprit. Louise, tu penseras, dès que possible, à faire des démarches pour ta pension. Je crois aussi qu'on te donnera la prime de la mutualité, puisque j'ai versé autant que possible. Tu pourras peut-être faire un petit commerce. Renée grandira, et comme elle a la main au travail, elle t'aidera vite. Il y a aussi la Société fraternelle de Liège où j'ai versé autant que possible (250 francs), mais les carnets qui étaient dans mon pupitre sont perdus dans la guerre. Je ne sais, ma foi que te conseiller, tu feras pour le mieux, suivant tes inspirations. Je prie que dieu te vienne en aide. 

- Peu m'importe la sépulture; ne t'encombre pas de ma dépouille; je désire que mon corps n'aille pas à l'amphithéâtre pour servir à des expériences. Je manque de temps pour vous écrire à tous; tu porteras mes douloureux sentiments chez Léon, à Jeanne, chez tante, à Henri, à la famille Colette, chez Grignée, chez Sapin, et à tous les collègues et amis. 

- C'est bien triste de finir ainsi. 

Ne pas oublier non plus, quant possible, la pauvre petite Lisette et sa soeur Arsène. Quelle douloureuse surprise pour eux! La nuit dernière a été atroce pour moi; à chaque instant, on ouvrait le guichet à ma porte, et l'on m'envoyait un rayon de lampe électrique. En priant nos bonnes influences, j'ai néanmoins pu dormir quelques heures. On avait sans doute peur que je n'attente à mes jours. Je suis très calme. L'aumônier va venir, et demain, au petit jour, je serai quitte de mes maux; il m'allait pourtant fort bien, ma santé n'avait pas eu à souffrir en prison. Je croyais bien aller en Allemagne et on nous conduit à la chartreuse, où on est venu seulement m'annoncer la mort...

- Prends courage et ne pleure pas trop, va. Il te faudra du courage pour vivre; j'espère que les bons coeurs t’aideront, en souvenir de mon martyre. Je n'y vois plus et on vient de me dire de finir. Encore une fois, courage à vous tous. Je serai avec vous en esprit autant que possible. Ma pauvre Renée aura beaucoup d'ordre, et deviendra une demoiselle bien sage. Louise reverra tous mes papiers, et détruira tout ce qui n'est pas utile. Je souhaite que vous soyez heureux dans l'avenir autant que possible. Pardonnez mon griffonnage, et mes papiers de toutes sortes. Je crois vous avoir tout dit. Mes dernières pensées seront pour vous tous en particulier, et pour vous tous en général.  Courage, j'en ai. Il n'y a pas d'avance de pleurer, et je pars sans rancune pour personne et en demandant à Dieu de pardonner à mes bourreaux.

- Je ne peux pas avoir mérité la mort dans les conditions où cela s'est fait pour moi, mai j'ai eu beau expliquer, cela n'a servi à rien. La fatalité me poursuivait. J'avais cependant beaucoup prié Dieu et mes anges. Décidément, voilà qu'il fait noir; je ne vois plus du tout. Adieu à tout et à tous. Compliments aux familles; voyez Damdoux, Blursack, Grinnée, Sapin etc.

Adieu Louise, Léon, Renée, à vous trois mes derniers baisers. 
Oscar

Que dieu vous garde pour le reste de la guerre et vous protège! Priez souvent pour moi. Chère Maman, si vous recevez et lisez la première, communiquez doucement à Louise. 

Jules Deschutter (S.R.L Lenders) fusillé le 7 juin 1915

Jules Deschutter naquit à Aerschot, le 4 mars 1882. Il fonda le poste de Liers où il avait son domicile. Arrêté chez Madame Frenay Derache, le 30 avril 1915, il fut condamné à mort le 6 juin suivant. Fusillé le 7 juin 1915.
Ce qui blessera d’un fer si acéré le jeune Deschutter ce n’est pas tant la séparation, affreuse déjà, ce sera la perspective de l’avenir pour les êtres chéris : « Je souffre, je souffre en pensant aux tristes moments que vous allez passer. Je vous vois tous en deuil ! Oh ! Comme j’aurais voulu vous dire un dernier adieu ! » Il se rassérène pourtant dans la douce espérance que du haut du ciel il protégera les très aimés de son cœur. « Je meurs en vous embrassant. Là Haut, je veillerai sur vous avec notre maman chérie. » Qui pourrait lire cette missive si pathétique sans être touché ? Deschutter était négociant et faisait de l'observation sur les lignes Liège-Hasselt et Liège-Ans, jour et nuit, avec sa femme et sa fille. Il transmettait lui-même ses rapports à Liège.

Chère femme, petit garçon, petite fille, père, mère, frères et soeurs,

Voilà le sort en est jeté. Dans quelques heures, je vais mourir et dire que tu es toute seule avec papa! Pauvres, pauvres êtres chéris, moi, mourir, Pauline et Jeanne parties en Allemagne, qu'allez vous faire? Quelle agréable rentrée pour Gustave s'il revient! Et toi pauvre petite femme et Loulou, qu’allez- vous devenir dans l'avenir? Papa, Gustave, Arthur, Bertin, Pauline, et Jeanne, ayez pitié d'eux, ne les abandonnez pas! Elevez le petit comme si c'était votre enfant, songez qu'il n'a plus de père et que Laure est veuve. Laure, aie soin du petit; conduis-toi toujours comme tu as fait, et tâche de faire un homme heureux du gamin. Cause-lui souvent de moi, et ne cesse de lui dire que je l'ai toujours aimé comme un ange; je suis mort avec lui sur mon coeur. J'avais justement son portrait  dans mon portefeuille; ma montre que j'ai gravée cet après-midi, à l'intérieur, tu lui donneras le jour de sa première communion, ainsi que la chaîne, mon porte-monnaie quand il sera plus vieux avec les autres affaires qui sont dans un paquet. Allez réclamer ma canne chez le commissaire .Quelques heures avant de mourir, j'ai encore chanté "Mon Pierrot". Je mourrai comme un brave et en vous envoyant à tous mes derniers adieux et baisers, surtout pour toi et le petit. Pauvre petit orphelin, si jeune et plus de père, et toi, plus de mari! Ah comme je vous plains, et pauvre papa, qu'il tâche ainsi que toi, de surmonter ces coups si rudes. Songez que vous devez vivre pour élever ces pauvres êtres chéris. Pauvre femme, tu peux dire que la guerre ne t'a pas épargnée! Comme j'aurais voulu vous embrasser une dernière fois, mais, non, cette consolation m'est même refusée. Pauvres tous, comme je vous plains ! 

Pardon à tous, si parfois je vous ai fait de la peine. Je meurs avec la paix dans l'âme, en vous bénissant tous, pour que vous passiez encore des jours heureux. Et dire que nous aurions pu l'être encore. Enfin il est trop tard. Père, père, courage, et toi aussi petite femme, vous devez en avoir plus que moi, car, pour moi les souffrances seront bientôt finies, et pour vous elles vont seulement commencer. Et dire que je ne puis rien pour vous autre! Et que c'est à cause de moi que vous voilà tous malheureux! Pauvre Lily, sans père et sans mère, pauvre Papa, à cet âge tant de malheurs; qui aurait pensé cela? Et toi, femme chérie, courage; priez Dieu qu'il vous console et vous fasse oublier toutes ces peines. Comme je voudrais encore vous voir heureux ! 

Demain matin, le 7 juin, je serai fusillé, et mon tombeau sera probablement au cimetière de Liège. Venez me voir de temps en temps, et songez que là repose celui qui vous a tant aimés, et qui est mort en brave, pour sa Patrie. Plus tard, si les moyens vous le permettent, faites-moi alors mettre auprès de ma pauvre mère, laquelle j'irai retrouver bientôt Là-Haut. De là je veillerai sur vous, et ferai tout mon possible pour vous épargner les douleurs que cette vie vous réserve. Pauvres, pauvres êtres chéris, comme vous allez souffrir! Courage, courage !

- Dans mon porte-monnaie, tu trouveras mon alliance, j'ai encore une bague chez le cousin Octave. Tâche de l'avoir et de la réserver pour mon petit quand il sera grand .Que les enfants s'aiment comme frère et soeur, comme j'ai toujours aimé mon frère Gustave. Que Gustave songe à moi et qu'il n'oublie pas de protéger ma femme et mon petit chéri. Comme j'ai souffert en prison en songeant à lui, comme j'ai crié et pleuré Loulou, Loulou, Laure, Papa, Lily! Quand je priais et que j'invoquais la sainte vierge, je la voyais ainsi que Lily et Laure toujours à genoux, et priant comme moi, mais je les voyais toujours en deuil. - Ah! Depuis le commencement, je sens bien que je dois mourir. J'ai pleuré toutes mes larmes, et je n'en ai plus pour le moment. Je serai heureux de mourir, si je vous savais à l'abri de toutes les misères qui peuvent vous atteindre. Pourquoi ne sommes-nous pas restés tous les trois dans la cave? Nous serions morts ensemble, mais ce n'était pas notre heure sans doute; le bon Dieu ne l'a pas voulu, et sans doute, vous devez encore vivre. Que c'est triste de mourir ainsi en laissant derrière soi une femme et un enfant, dans de pareilles conditions! Pauvre petite femme que j'aimais tant! Je t'ai pourtant causé des peines mais pardonne-moi, je t'aimais plus que tu ne le pensais. - Soigne  bien notre petit. Pauvre petit fieu, je l'ai sur mon coeur, et je le garderai jusqu'au dernier moment.  - Enfin, si un jour vous avez de la peine, adressez-vous à moi, je vous consolerai de là-haut. Ayez confiance dans l'avenir, il vous réserve peut-être de plus heureux jours. Dire que je suis si jeune et que je dois vous abandonner! Bon Dieu que je souffre! Un prêtre allemand vous remettra mes derniers adieux, mes pauvres êtres chéris. Demain matin je fermerai les yeux pour toujours emportant avec moi vos chères images. Je demande encore pour le moment la clémence de Dieu pour vous autres; puisse- t- Il vous rendre heureux, et faire supporter toutes ces peines avec résignation et patience. Père, père chéri, tâche de te comporter comme un homme et songe que tu as la charge d'une femme et de deux petits-enfants! Père, père, courage! Un bon coup d'épaule. Pauvres petites soeurs, comme elles doivent souffrir, me savoir condamné à mort, et elles parties jusqu'à la fin de la guerre. Pauvre Gustave, que va-t-il dire de tout cela? Puisse-t-il avoir plus de chance que moi et revenir sain et sauf de la guerre! Dites-lui que je suis mort comme un vrai militaire, sans larmes dans les yeux, et bravant la mort en face. Dites-lui que j'ai pensé beaucoup à lui, et que j'aurais tant voulu le revoir. Hélas ! Le bonheur m'est refusé. 

- Aujourd'hui à cinq heures, on est venu me chercher de la prison; je croyais pouvoir encore crier adieu à Jeanne et à Pauline, mais on m'a dit que je partais pour la Chartreuse, pour être dirigé sur l'Allemagne. Hélas, j'y suis, mais pour être dirigé vers Dieu. Nous sommes au moins dix; enfin les affiches vous le diront. Mes derniers moments sont terribles, mais je les supporte avec courage, c'est pour vous que j'ai tant de peine! Pauvres, pauvres bien-aimés! Je souffre en pensant aux tristes moments que vous aller passe. Je vous vois tous en deuil! Oh! Comme j'aurais voulu vous dire un dernier adieu! Mon dernier portrait, vous le trouverez chez  les amis Lemain; dites-leur un suprême adieu de ma part; ainsi qu'à ma belle-mère, Désiré, Gustave et sa femme; Bévelard et sa famille, Fontaine, Némal, et enfin toutes les connaissances. Breton est mort, Michel est mort, et Egide se meurt le troisième. Toi, femme, tu perds tout. Pauvre âme chérie, pauvre petit Loulou, pauvre Lily, pauvre tous !

Enfin, nous espérons que dans de longues années, nous nous retrouverons tous. Dites surtout à Bertin, qu'il doit songer à la pauvre femme de son frère, et à son petit enfant, et qu'il tâche d'adoucir la peine et les souffrances dont ils sont affligés. Pourvu que les deux petites soeurs reviennent le plus tôt possible, et qu'elles puissent venir apporter un rayon de joie et de consolation dans la pauvre maison, jadis si heureuse. Mes pauvres chéris, je vais vous dire un dernier adieu maintenant. Puisse Dieu vous rendre la joie et le bonheur. Toi ma chère petite femme, et encore mon petit Loulou, au revoir et adieu. Puisse Dieu exaucer tous les voeux que je forme. Maintenant, cher petit songe bien souvent à ton pauvre père, qui meurt pour la Patrie, et te prie de lui pardonner de t'avoir quitté si tôt. J'aurais tant voulu te voir grandir, t'élever, te faire une situation, mais dieu me le refuse. Songe que je n'avais que toi et ta pauvre mère sur terre. Rends-la bien heureuse, car elle le mérite. Deviens un homme et soigne ta petite maman, et console-la dans ses moments de douleurs. Cher petit, écoute bien ta maman, sois toujours aussi sage, brave et bon, qu'elle et ton père! Songe à moi, prie pour moi, et aime-moi toujours. Envoie-moi tous les matins et soirs tes baisers, comme je t'ai envoyé les miens de prison. Prends soin de ta petite cousine, protège-la et aime-la et que Dieu t'épargne la douleur de faire pour elle ce qu'on sera obligé de faire pour toi. Si plus tard elle a besoin de toi, qu'elle trouve en toi un frère, pour la protéger contre tout, et si elle a besoin de tes secours, sacrifie tout pour elle. J'ai toujours formé ce voeu-là depuis que je t'ai vu en photographie avec elle. Protège- là, car elle est fragile. Console-la quand elle aura de la peine, et fais-la penser à son parrain qui l'aimait comme sa petite fille. Dis-lui que je la regrette presque autant que toi.

Ah ! Mes petits chéris, c'est pour vous que j'ai souffert le plus. Aimez-vous, consolez-vous, et priez pour moi qui aurais tant voulu vous voir heureux étant grands. J'aurais bien voulu vous voir faire votre première communion! Hélas! Tout cela m'est refusé. Enfin, je me console, faites - comme moi et supportez vos peines. Petits chéris,Loulou Loulou, adieu Lily chérie, adieu père, courage,, et adieu Bertin, Arthur, Gustave, adieu Pauline et Jeanne, pitié pour Laure et Loulou! Soignez-les, aimez-les, gâtez-les et consolez-les! Faites ce que vous m'avez promis quelques jours avant ma mort. Faites comme si Loulou était votre enfant. Faites ce que vous feriez pour vous. Faites de ma femme et de mon pauvre Loulou, comme si c'étaient vos deux réels enfants. 

N'oubliez pas ce pauvre père qui, toujours, vous a voulu tant de bien, qui vous aimait tant, et qui souffre tant en ce moment en pensant que vous devrez vous priver pour satisfaire ses derniers désirs. - Aimez ma chère femme, comblez-la de tous ses désirs car elle le mérite. Pitié surtout pour Loulou. Oh! Grâce, ne lui faites jamais de la peine. Pitié, épargnez-lui la moindre douleur; souffrez de lui ce que vous ne souffririez pas d'un autre; gâtez-le, tâchez de lui épargner la peine d'avoir perdu son père, son soutien, sa vie. Consolez-le, aimez-le et chérissez-le. Grâce, pitié pour lui, Gustave, je t'en prie; conduis mon petit, fais de lui ce que j'aurais pu en faire. Aime-le et sois pour lui un père comme je l'aurais été pour ta petite. Guide ses pas, conduis- le, élève-le et fais de lui ce que tu feras de ta petite; élève-les comme frère et soeur, et dieu te bénira. Je vous surveillerai d'En-Haut, et attirerai tous les bonheurs sur vous. Adieu. Et toi, petite femme, maintenant adieu, Pense beaucoup à moi, conduis-toi comme une vraie mère, sois toujours honnête, brave et bien sage. Oublie les tourments de la vie, en songeant à moi et à notre petit .Oh! Fais tout ce que tu sais, travaille nuit et jour s'il le faut, pour le rendre heureux et toi en même temps. Femme, Loulou, Lily adieu! Je meurs en vous bénissant, mourant comme un brave, avec votre image comme dernier souvenir. Vous tous, êtres bien - aimés, adieu! Songez à moi et venez prier de temps en temps sur ma tombe. - Je viens de causer avec un officier, qui me dit que vous pouvez réclamer mon corps; on fera tout ce qu'il faut pour le ramener. D'ailleurs, le curé allemand que je vous envoie, vous dira où je suis enterré. Je vais lui remettre, tout à l'heure en me confessant, deux derniers baisers pour mon petit. Adieu, adieu, vivez heureux! Consolez-vous! , aidez-vous, aimez-vous, et surtout songez parfois au pauvre Egide disparu! Une dernière fois adieu. 

Egide qui vous bénit tous, et vous aime tant. - Je meurs en vous embrassant tous. - Là-Haut, je veillerai sur vous avec notre Maman chérie. Adieu, adieu, adieu ! je vous adresserai mon dernier et suprême adieu jusqu'à la dernière minute !

Loulou, Loulou, Loulou, petit enfant chéri, Loulou, mon ange, Loulou, mon espoir, Loulou adieu ; Lily , adieu ; pauvre, pauvre femme, pauvre âme, pauvre chérie, adieu!

Et toi Papa ; oh ! Cher Papa que j'aimais tant, et que je respectais tant, pour qui j'aurais voulu mourir, adieu !

Jeanne et Pauline, mes petites soeurs, adieu! Mes chers frères, adieu ! Demain matin, j'aurais vécu. Je vais passer ma dernière nuit en pensant à vous tous. Adieu à tous mes amis et connaissances. Adieu, adieu à tous !

Egide

Vive la Belgique, et qu'elle reste libre ! Vive la France ! Adieu, je vais me préparer à mourir. Laure, conserve ces papiers pour que le petit, plus tard puisse les lire. Adieu c'est fini.

Louise Derache (Lenders S. R. A.) fusillée le 7 juin 1915

Louise Derache, épouse Frenay, était née à Liège, le 27 février 1888. Elle y vivait dans son domicile de la rue du Pont lorsque la guerre éclata. Justin Lenders l’avait décidée à entrer dans son service de renseignements, besogne pour laquelle elle ne semblait pas faite, étant de nature plutôt craintive.
Les noms de femmes sont plutôt rares dans le martyrologe de nos fusillés : Miss Edith Cavell et Gabrielle Petit à Bruxelles ; Prudence De Smet, Léonie Rameloo et Emilie Schatteman à Gand ; Louise Derache et Elise Grandprez à Liège, c’est à peu près tout !
Louise Derache, petite-fille du commandant Derache, combattant de 1830, remplit la périlleuse mission d’agent de transmissions. Afin d’obtenir des passeports pour la Hollande, elle se métamorphose en marchande de beurre et ainsi munie d’un panier à fond double, hebdomadairement, se rend à Maastricht. Un faux courrier l’entraîna dans un guet-apens ; elle y demeura prise.

Liège, le 6 juin 1915.

Ma bien chère mère,

L’heure fatale est arrivée, mais ne te chagrine pas, car je suis heureuse de mourir pour la Belgique. Je te recommande seulement de bien soigner mon petit Marcel, et je suis certaine que tu me remplaceras auprès de lui. Il ne faut pas lui dire que je suis morte ; il est trop jeune, plus tard, tu le lui apprendras.
C’est triste de mourir en laissant un pauvre petit de six ans, mais j’espère que mon frère reviendra, si Dieu ne la pas repris, et alors, à vous deux, vous l’élèverez bien.
Sois forte et courageuse, ma chère Maman, nous nous retrouverons au Paradis.
Fais mes adieux à toute la famille.
Ta fille qui t’embrasse pour la dernière fois.
Louise.

François Barthélemy
et
Pierre Peiffer

François Barthélemy et Pierre Peiffer: le premier avait vu le jour à Grivegnée le 20 février 1880 et le second à Fouches (Luxembourg) le 30 novembre 1888.
Ils appartenaient également au Service Lenders et ils ont partagé le sort de leurs héroïques associés.
Barthélemy s’employait à titre de courrier vers la Hollande. Tous les huit jours, il entreprenait ce voyage dangereux, via Lanaeken, ses plis roulés en forme de cigarette. On l’arrêta en 1915, mais on ne put saisir sur lui rien de compromettant ; impliqué plus tard dans l’affaire Lenders, il subit la destinée des sept autres inculpés.
Peiffer entra assez tard dans l’organisation de M. Afchain et fut mis sous les verrous le 30 avril 1915. Nous n’avons de ce patriote qu’une lettre assez courte dont voici le passage saillant : « Vous n’avez donc pas besoin de baisser la tête pour moi, car je n’ai pas été un scélérat, mais être fier de ma personne, car je donne et verse mon sang pour Dieu et la Patrie.
La destinée a voulu que je termine de la sorte mes jours ; aussi, puisque le Bon Dieu m’a donné la vie et me l’a reprise, que sa volonté soit faite. »

Amédée Hesse (S. R. F. Renier) fusillé le 18 octobre 1915

Naquit à Metz, le 26 juillet 1870, de nationalité luxembourgeoise, il avait à Spa une modeste demeure à l'avenue du Marteau ; il exerçait la profession de dentiste.
Il appartenait au Service Renier. Nous ignorons la mesure de sa participation dans cet organisme.

Ma chère femme aimée,

Ma dernière étape: nous sommes à la chartreuse. Je dis nous, car j'ai ici cinq malheureux compagnons de voyage. -On a beau être brave, c'est dur quand même, relativement jeune encore , avoir devant soi encore toute une vie, une femme que l'on aime et qui vous aime, des enfants charmants, en un mot une belle vie, et devoir là, en quelques heures, tout quitter, mère , frère, et tout, sans même avoir pu se donner un dernier baiser.

J'aurai bien aimé te revoir, mais il n'y a pas eu moyen; c'est vrai que le dernier moment aurait encore été, si possible, plus pénible: quand on y pense, il valait tout de même mieux pas; je serais mort en pensant à ton retour. Enfin, remettons-nous, puisque je suis là. Je veux être brave, mais ardemment, je demande que tu le sois, toi surtout; moi, en somme c'est un moment, quelques heures, et ce sera fait. Mais toi, hélas! C’est seulement alors que tu vas commencer. Comment vas-tu recevoir ce choc? Pourvu que tu ne sois pas totalement surprise, ni ma mère, par cette nouvelle. L'aumônier m'a promis de te porter lui-même la présente; j'aime mieux cela. En tout cas, il faut être brave; tu n'as pas le droit de ne pas l'être, tu te dois aux chers petits, donc, c'est entendu, moi, je ne dois plus compter, puisque je suis disparu, mais toi, et eux c'est tout autre. 

Je compte donc, ma femme aimée, encore une fois sur toute ton énergie et ton courage. Tu dois te dire que je radote à toujours répéter presque tout le temps la même chose. Enfin, je pense que je pourrai sans cesse te causer, et ce, sans arrêt, jusqu'à la dernière minute; enfin, si je ne te cause, sache que je ne cesserai de penser à toi. Embrasse encore et toujours mes chers enfants, pour moi et pour toi. Mon meilleur baiser. Ton mari encore un peu.
Amédée

François Paquay (S. R. F. Renier) fusillé le 18 octobre 1915

François Paquay vint au jour à Seraing, le 18 juillet 1871. Au début de la guerre, il s’engage dans un service de renseignements français. Après son arrestation à son domicile en juillet 1915, Paquay fut envoyé à la prison de Tongres, en même temps que sa femme, accusée, elle aussi, d’espionnage. Dans la suite Madame Paquay fut acquittée.
Oh ! Combien touchantes, attachantes, les quelques lettres qui vont suivre ! Que l’amour paternel y dévoile de profondeur, comme il se révèle plus fort que la mort même et aussi que d’exquises nuances chez cet humble père de douze enfants, qui meurt « d’excès d’avoir trop aimé les siens ! »
Il y a dans ces trois missives tant de traits admirables qu’on serait tenté de les citer tous, mais nous devons nous limiter.
Paquay voulait qu’on gravât sur sa stèle funèbre cette inscription : « Ici repose un père heureux d’avoir créé une nombreuse et belle famille, qu’il a aimée plus que lui-même. » Et il ajoutait : « Je voudrais que mon cœur qui vous a tant aimés soit extrait de ma poitrine et qu’il vous soit remis… ».

Liège, le 19/10/15, à 2h1/2

Ma chère femme et mes chers enfants,

Je veux vous redire une dernière fois encore, avant de mourir, combien je vous aime, et que j'ai de regret tout plein de ne pas vous avoir donné le dernier baiser, celui qui aurait été pour moi celui de l'infini. Il est triste autant que pénible de mourir à 44 ans, quand on n'a fait que du bien, quand on possède un amour aussi profond et aussi infini que le mien, pendant que vous vous berciez de l'espoir de me revoir encore une seule fois, pour me parler de vos projets d'avenir .A ce sujet je vous ai fait de magnifiques poèmes qui vous édifieront sur cette vie et espoirs vains qui nous bercent, et que, à un moment donné, la fatalité fait écrouler tout comme un  château de cartes, mais comme les flots que le vent berce, et chasse, tout s'efface. Excepté...ce cher souvenir attaché à mon coeur, et même dans la tombe, je ne pourrai jamais vous oublier, et plus tard, quand mon corps vous sera rendu, pour reposer au cimetière comme les habitants de notre localité, venez, s'il vous plaît, de temps à autre, jeter un regard et une fleur sur mon tombeau, et dire: "ici repose celui qui nous a tant aimés". - Faites-y une inscription de ce genre d'amour qui m'a tué: "Ici repose un père heureux d'avoir créé une nombreuse et belle famille, qu'il a aimée plus que lui-même". Parlez-en entre vous, avec les petits trop jeunes, et qui pourraient m'oublier. Aimez-vous, chérissez-vous, restez unis, et que pas une parole dans votre vie ne vous blesse ni ne blesse votre mère; qu'il vous suffise pour cela de penser: "c'est la volonté de mon Père".  - Adieu chère femme, adieu mes filles, adieu mes fils, et travaillez ensemble à votre bien-être, et tous ensemble aidez-vous. 

Encore une fois à chacun son nom: Elise, Joséphine, Nicolas, Lambert, Marguerite, Emma, Victoire, Joseph, Jean, Pauline, François, Louise, Adrien. Comme il m'est doux de redire vos noms, et au moment du coup de feu, je crierai: "adieu, ma femme, adieu mes enfants!" Votre père bien-aimé.
Paquay François, Adrien, Lambert

Constant Herck (Benazet S. R. F.) fusillé le 18 octobre 1915

Constant Herck né à Dolhain, le 1e janvier 1870, commerçant à Welkenraedt, fusillé le 18 octobre 1915.
Herck exerçait le métier, périlleux entre tous, de courrier, et il paraît même s’être mis à la disposition de plusieurs services. Sans contredit, c’était un brave. Avec quelle désinvolture, quel détachement souverain, il toise la mort qui s’approche : « Je pars dans l’autre monde sans la moindre peur, dit-il,…je suis d’un calme à étonner qui me voit. »  Cet héroïsme, il veut que son épouse qui le chérit, le partage : « C’est le courage que j’ai, que je veux que tu aies et dis-toi ceci : mon mari est mort en remplissant son devoir de patriote et j’en suis fière. »

Ma Bien-aimée Blanche

Il te faut beaucoup de courage, et je suis persuadé que tu en auras; les juges m'ont condamné à mort, et je préfère encore cette condamnation à celle des travaux forcés, parce que, avec la maladie qui me minait, j'aurais dû souffrir en Allemagne et je n'aurais tout de même pas survécu.  - Je sais bien que ce sera un terrible moment pour toi, mais sois bien persuadée que je pars dans l'autre monde sans la moindre peur: je t'écris quelques heures avant de mourir, et je suis d'un calme à étonner n'importe qui me voit; et du courage donc, cela me manque pas. Celui qui t'apportera cette lettre te dira comment ton constant est mort; c'est le courage que j'ai, que je veux aussi que tu aies et dis-toi ceci: "mon mari est mort en remplissant son devoir de patriote, et j'en suis fière." - Il y en a beaucoup, à Welkenraedt, qui seront étonnés, ce sont ceux qui me prenaient pour un espion allemand. - Un seul regret, ma bien-aimée, c'est de te laisser seule, mais je suis persuadé que tu auras tant de consolations, que tu finiras par te calmer; question patriotisme, je connais tes opinions, et c'est pour ce motif que tu dois être énergique. Tu as toujours été bonne pour moi. Quant à moi, à ton égard, j'ai beaucoup à me faire pardonner, mais c'était là ton défaut de me pardonner trop vite les ennuis que je te faisais parfois. Avant de mourir, je te demande encore pardon, ma bien-aimée; quant à moi, je n'ai rien à te pardonner, puisque tu as toujours été gentille à mon égard.  - J'ai écrit à Adèle aussi pour qu'elle fasse son possible pour venir rester quelque temps avec toi à Welkenraedt, et je suis persuadée qu'au reçu de ma lettre, elle arrivera aussitôt .Quand tu auras ta soeur avec toi, tu seras plus tranquille; seulement je te l'ai déjà écrit dans une autre lettre, ne quitte pas Welkenraedt avant la fin des hostilités; après cela , si cela te convient mieux, vends ce que tu as de trop, liquide ton magasin, et va habiter Bruxelles; tu seras mieux au milieu de ta famille .Quand tu seras un peu calmée, tu viendras sur ma tombe prier pour moi, mais je veux que tu sois accompagnée de Pierre. Tu devras d'abord aller chercher une autorisation à la Kommandantur au Palais, où tu recevras mon portefeuille, mon étui à cigares, environ dix marks d'argent, quatre billets de vingt francs et un canif. Celui qui t'apportera cette lettre te remettra ma montre et mon porte-monnaie. La monnaie, tu la conserveras bien comme souvenir, car c'est avec cela que je causais avec toi du matin au soir, pendant mes six semaines de détention; je faisais des demandes pour savoir ce que tu faisais, et c'était selon si cela tombait à pile ou face que la réponse se produisait. Le linge et mes effets te seront également transmis par le porteur de cette missive. Tu le remercieras, car il a été très bon à mon égard. Il est onze heures du soir quand je t'écris ces lignes; tu vois le calme et l'énergie que j'ai; c'est comme cela que je veux que tu sois. - Je vais me réconcilier avec l'Eglise avant de mourir, car les dix dernières années, tu sais que je l'ai délaissée; j'ai prié pendant ces six semaines beaucoup pour toi et je te le répète, le seul regret que j'ai, c'est de devoir te quitter. De tout ce que j'ai, je ne donne rien à personne. Je te laisse tout et tu en disposeras comme tu voudras. Ne crains rien pour l'avenir, ma chère aimée, tout sera soigné et tu vivras bien tranquillement. Je n'ai jamais voulu te dire que ma maladie était incurable, mais on m'avait déjà prévenu en Allemagne qu'il n'y avait rien à faire! Je ne crois pas que cette sentence m'abrège la vie de beaucoup, car j'ai souffert énormément ici en cellule. Le médecin venait souvent me voir, mais il n'y avait rien à faire. Rien qu'à cause de cela, je ne suis pas fâché de quitter cette terre de telle façon. Ma bien-aimée, j'ai pardonné avant de mourir, à mes juges, à tous ceux qui m'ont fait du tort, à ceux qui sont cause de ma condamnation, je désire que tu leur pardonnes aussi, et que tu ne portes rancune à personne. - L'heure approche où je vais partir  pour la Chartreuse, je fais mes adieux à ma femme adorée, je lui souhaite bonne santé, et surtout du courage pour supporter ce coup. Si j'ai le temps, je t'écrirai encore quelques mots de là-bas. Sois heureuse, et reçois mille baisers de celui qui part et ne regrette la vie qu'à cause de toi.
Constant

On vient de nous emmener à la Chartreuse; nous sommes à cinq qui allons être fusillés dans quatre heures; il y a un père de famille de douze enfants, un de cinq, un de trois. Tu vois que c'est encore bien plus grave pour eux de partir de cette façon; c'est pour ce motif que tu dois avoir du courage. Je voudrais que tu me voies, tu ne douterais pas de ce qui va se passer tout à l'heure. Donc, quand Adèle sera chez toi, tu viendras avec elle et Pierre, me dire adieu sur ma tombe. J'aurais tant désiré te revoir avant de mourir, mais c'est encore mieux comme cela; la séparation ne sera pas si cruelle. A présent ma chérie, je suis forcé d'arrêter; le prêtre arrive pour me confesser. Adieu, au revoir dans l'autre vie.
Constant

Trois heures et demie du matin. Chère Blanche, je viens de faire une bonne confession, on dirait que je suis une fois plus léger. Je vais communier tout à l'heure, et je pourrai mourir; tu viendras prier pour moi à la Chartreuse avec Adèle et Pierre. L'argent que tu devais réclamer au palais, avec portefeuille, étui à cigares, canif, te sera également remis par le porteur de la présente, c'est une somme de 74 marks, ce qui représente quatre billets de vingt francs et dix marks. 

Cinq heures du matin. -Ma bien-aimée, je vais assister à la messe et communier. Donc, un dernier adieu, au revoir là-haut. 

Orphal Simon (S. R. F. Benazet) fusillé le 15 octobre 1915

Orphal Simon naquit à Verviers le 22 avril 1887. Contremaître à la maison Noël. Fusillé le 18 octobre 1915.
Simon fut, à n’en pas douter, un sage. Sa correspondance nous révèle un esprit juste, perspicace, plein de mesure ; d’autre part, les sentiments tendres, qui ne lui font pas défaut, ne sortent point d’une note discrète et ne vont jamais jusqu'à l’exaltation. De plus ce père de six enfants, époux modèle, a su donner à ses derniers écrits un sens si profondément vécu, qui vient en partie de ses convictions de chrétien. Orphal fera entendre à ses enfants ce grave avertissement : « N’oubliez pas la paix des familles pour avoir toujours la paix des nations. »
On mit la main au collet de ce patriote magnanime au moment, où, chargé de documents compromettants, il s’en revenait de Spa. Il avait été un fervent de l’observation ferrée dès l’établissement de l'ennemi chez nous.

Ma Louise tendrement aimée,

Lorsque tu liras cette lettre, tu sauras, bien chère amie, que malheureusement pour toi, je suis parti pour le ciel. Pour moi, c’est un grand bonheur de mourir après une préparation de prières telle que j’ai eue, car j’ai grande confiance, et j’espère bien, au moment où tu lis, être auprès de Jésus et Marie, à prier pour toi et la famille. Mais je suis quand même parti avec un grand regret, en pensant à toi, à mes chers enfants, à mes parents, à toute ma famille, que j'allais plonger dans le désespoir. Dieu vous vienne en aide. Dans mes précédentes lettres, ma chère Louise, je t'ai dit toute la vérité; je n'ai pas souffert tout le temps de ma détention, à part les dix premiers jours; je t'ai donc écrit une lettre ce midi, qui part comme les précédentes, je crois, c'est à dire lentement. Celle-ci sera confiée à l'autorité allemande. J'ai été jugé le 14 et 15 octobre, et la sentence de mort a été rendue le 16 après-midi. J'ai été très courageux, mes lettres te disaient "Espoir". En effet, en priant, Jésus et Marie me laissaient entendre ma libération pour octobre. Mais c'était celle de l'âme. Ma bien-aimée femme, que cette pensée de ma mort en état de grâce, en paix avec Dieu, t'apaise quelque peu le désespoir. Je comprends toute l'étendue du malheur pour toi et les enfants; pense à ceux-ci et pour moi, je t'en supplie, prends courage en pensant que ces petits n'ont plus que toi, eux que j'aimais tant, et sur qui je te supplie de reporter toute l'affection que tu avais pour moi. Ma bien chère Louise, que j'ai tant aimée, je t'en supplie, pardonne-moi tout ce que je puis avoir fait, et te fais en ce moment; pense bien que je t'ai aimée seule, sans avoir jamais aimé d'autres, et garde mon souvenir. Je meurs en pardonnant tout. Que ta conscience, si tu crois avoir quelques peccadilles à te reprocher, soit en paix. Je sais quelle affection tu me portais, quel amour sublime tu avais pour moi. Ma bien chère Louise, console-toi bien par la prière à Jésus et Marie et par la pensée des enfants. Que toutes mes lettres soient considérées comme écrites en ce moment, surtout celle de ce jour, si tu la reçois, et servent de volonté" dernière ou plutôt de désir, que, je suis sûr, tu accompliras. Je désire vivement que mes enfants soient élevés très chrétiennement; prends bien vis-à-vis de cela toutes les précautions; veille, malgré les difficultés peut-être, à la prière du matin et du soir, à la maison, l'eau bénite avant les sorties, le bénédicité ou du moins le signe de la croix, avant et après les repas, les oraisons pendant la journée, et surtout messe et communion très souvent; aux moments d'épreuve, de fléau, tous les jours mêmes, pour toi et les enfants. Et surtout n'oubliez jamais vos devoirs de chrétiens: pardon, charité, demandes de grâce spirituelles d'abord, votre médaille miraculeuse pour tous, et votre prière quotidienne à Marie Immaculée. Prends bien conseil de ces choses, je t'en supplie, d'un prêtre ou de soeur Gabrielle, et inspire-toi toi-même, par la prière, dans tes difficultés. Souviens-toi de ce qui précède, toute ta vie, ma bien-aimée. Pour les enfants, tu es libre d'agir à ta guise. Pour toutes les autres questions, tu connais assez mes idées. J'ai confiance en toi, et en ton affection pour moi, pour savoir, en toute paix, que tu feras selon les désirs que tu me connais. Reste bien unie avec mes bons parents. Oubliez le passé; les mêmes malheurs vous frappent; unissez-vous et aidez-vous sans arrière-pensée, en supportant mutuellement vos défauts; près de la mort, on voit si bien le peu de raison de ne pas toujours tenir la paix. - N'oubliez pas la paix des familles pour avoir la paix des nations. Après la guerre, tu recevras des compagnons de mes derniers moments qui m'ont promis de te voir, et de t'aider par tous les moyens pour ce qui est des enfants. Prends bien courage, ma chère Louise, et dans la malheureuse situation où je te laisse, prends conseil de mes parents qui ont une bonne expérience, de Soeur Juliette, et du Père Raphaël, le cas échéant. Pour l'enfant que tu attends, si c'est un garçon, appelle- le Jules, du nom de ton père, une fille Louise, de ton nom, sauf obstacle du parrain et de la marraine. Je te renvoie du linge et des objets que tu garderas, je l'espère, en souvenir, mon rosaire, une petite croix, qui se trouvait à mon ancien chapelet, et qui est bénite; je l'ai portée tout le temps sur ma poitrine; ma montre, mes lunettes, de l'argent, ta correspondance, tes photos, dont celle signée que j'embrassais tous les jours, et combien de fois. Je désire que tu gardes pour toi le rosaire.

Sois toujours bonne, charitable, et pardonne toujours. Tâche de t'attirer les enfants par la force de Jésus et de Marie. Surtout sois courageuse et forte; au ciel où j'espère aller, je te soutiendrai. J'ai souvent rêvé de toi pendant ma détention, soit seule, soit avec mes parents, où mes frères Fernand et Félicien. J'ai causé hier une heure avec Anna, et nous nous sommes mutuellement pardonnés .Sa peine étant commuée à perpétuité, elle m'a promis de faire avec Fernand tout ce qui serait à faire pour les petits après la guerre. Je remercie beaucoup toutes les personnes qui, d'une façon quelconque, t'ont aidée et t'aideront, et je prierai pour eux tous. Fais bien mon au revoir à ma chère marraine, mes tantes, mes frères et beaux-frères, soeurs et belles-soeurs, neveux et nièces, cousines, etc. Aux voisins aux familles Junius, Géronio, à Florentine, à Messieurs Istace et Noirhomme, et demande-leur de penser à moi dans leurs prières. J'allais oublier Père Raphaël, Soeur Gabrielle, et Emerance. 

Et toi, chère femme tendrement aimée, combien j'espère en tes prières, et si tu peux faire prier. Oh! Je t'en prie, pas de deuil, pas de frais, les moments n'y sont pas. Une messe basse, au lieu d'un costume; mon souvenir au lieu de vêtements noirs. Et espère, ne m'oublie pas; tu as ma "photo", si je n'ai pas de tombe. Souviens-toi seulement, prie et console-toi, sois forte et courageuse, bien résignée à la volonté de Dieu, pleine de bonté et de miséricorde. Ce bonheur, pour moi quoique mélangé de regrets de vous quitter, qui est pour moi un malheur, a sa raison d'être pour Dieu, et sera peut-être utile pour toi et les petits. Apprends- leur bien, à eux, pourquoi je meurs et comment; fais-leur surtout souvenir de moi. Je compte sur toi, femme chérie, avec qui j'ai passé de si beaux jours, même dans nos misères; je meurs en Belge, et t'aimant plus que jamais, toi si bonne, si dévouée pendant ma détention, et en ne regrettant que toi, mes enfants et mes parents. Pendant ce fléau, sois prudente, garde-toi bien pour les petits; méfie-toi bien et observe les règlements. J'espère que tu trouveras du dévouement le cas échéant. Dieu te les suscitera. J'espère que les amis se montreront pour te consoler, pour te soutenir. Dites-leur bien à tous que cet espoir de la paternité apaise quelque peu mes appréhensions en te quittant, ma femme adorée, avec qui j'ai passé dix ans d'union si paisible, si fidèle de part et d'autre. 

Ma bien chère Louise, femme que seule j'ai jamais aimée, et aimée combien tendrement et combien fidèlement, combien à cette heure je te regrette et t'apprécie. Je t'en supplie, prends courage à mon souvenir, vis avec moi par la pensée, songe à mes recommandations, veille que les petits que je t'ai donnés, à celui que tu attends; pense à moi souvent. Confie toi avec foi et espérance, à Jésus et Marie, qui seront ta force, comme ils font la mienne en ce moment.

Souviens-toi souvent de ce que j'aimais et de ce que je désirais, pour agir comme si j'étais là.  - Ah! Ma bien-aimée, à toi surtout mon coeur de mari, de père, te crie un douloureux au revoir, car j'espère que tu viendras au ciel; aussi, au revoir chère amie, toi qui m'aimais si tendrement. Au revoir, mon amour, mon seul amour, ma joie et mon bonheur de dix ans! Au revoir, et mes meilleurs baisers! Je meurs en t'aimant, pour mon pays, avec Dieu et la paix, et j'espère, Marie et Joseph à mes côtés. Au revoir, chère Louise, coeur d'or qui m'a tant aimé, à toi, tous mes voeux, mes bénédictions, et mes meilleurs baisers! Que la paix de Dieu soit sur toi et la maison. Ainsi soit-il.
Ton mari qui t'aimait.
Orphal

Je me suis confessé et ai communié à cinq heures, pour mourir à six heures. Courage et espoir, ma femme. Prie, prie, prie souvent; ton mari t'aidera et fera intervenir le Ciel en ta faveur.
Orphal

Avec l'argent que je renvoie, achète pour chacun des enfants, donc six, un chapelet avec croix, sur laquelle à l'avenir, tu feras graver mon nom, et la date du 18 octobre 1915, sur le dos de la croix! Qu’ils se souviennent au moyen de la croix. Je note mes souvenirs, cela te fera peut-être plaisir? Pendant ma détention, j'ai pu me faire raser toutes les semaines pour vingt centimes, par un gardien belge. qui m'a aussi coupé les cheveux, une fois pour vingt-cinq centimes. Les gardiens ici sont très gentils. Ils pleurent et me souhaitent quantité de fois bon courage.- Je fume comme jamais des cigares à l'oeil. Je bois de la bière et mange du pain et du chocolat. On m'avait promis à la police de la clémence, on m'avait dit avec Anna et Peters que nous n'aurions presque rien. Mais j'ai eu beau faire valoir mon accident à l'oreille, demander l'indulgence pour toi et les enfants, pas d'écoute! Je n'ai même pas pu faire de recours en grâce. Je te demande de ne pas causer de tout cela, à personne d'autre qu'aux parents. Pense aux enfants, Louise ma chérie, pour moi, je t'en supplie, pense aux enfants. 

Je quitte Saint-Léonard pour la Chartreuse, à une heure du matin, avec Hesse, et Herck, et deux autres que je ne connais pas. Notre aumônier parait avoir un coeur d'or. Ah! Femme bien-aimée au revoir, dieu te garde, et la Vierge te protège.
Orphal  

Oscar Sacré (S. R. F. Legrand-Lugen), fusillé le 28 octobre 1915

Oscar Sacré naquit à Seraing, le 2 août 1888, fusillé le 28 octobre 1915. On l’écroua en septembre 1915 sous l’inculpation d’espionnage ; il faisait partie en effet du Service Legrand-Lugen.
C’est au cri de « Vive la Belgique » qu’Oscar Sacré succombe sous les balles de ses bourreaux. Cet ardent patriote vit s’assombrir davantage les derniers jours de sa captivité par l’effet d’un procédé barbare ; la police du Kaiser intercepta toutes ses lettres, celles notamment qu’il adressait à son père, brave homme âgé de 70 ans. Ainsi ses parents n’apprirent que par la voie des affiches le sacrifice que leur fils venait de consommer pour la Patrie. On comprendra aisément le ton d’amertume qui circule dans les quelques lignes que nous transcrivons ici.

Mon cher frère Joseph,

C’est avec la plus profonde douleur que je vous fais part de ma condamnation, car c’est la peine de mort que je dois subir. Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous revoir avant de mourir ; c’est malheureux.
Concernant mon argent et mes effets, j’ai donné la liste du contenu à mon frère Armand.
J’ai été condamné le 27 octobre, et je subirai la peine le 28. Je vous avais écrit à tous, mais il n’est venu personne pour me voir ; maintenant je suis à la Chartreuse, où je vais mourir dans quelques heures, et où je serai enterré avec mes compagnons ; alors trop tard pour me voir. Mon heure est sonnée, et si vous voyez encore quelque chose, ce sera un cadavre. Maintenant, je finis ma lettre en vous embrassant de loin de tout mon coeur et en vous disant adieu à tous. Recevez les derniers baisers de 

Votre frère qui vous aime. Oscar

Chers parents et amis,

A mes frères et sœurs,
C'est avec regret que je vous apprends cette triste nouvelle. Depuis mon jeune âge, j'ai toujours travaillé avec beaucoup de courage, et voilà que maintenant, il me faut cesser de vivre, et pourtant, je me suis toujours très dévoué pour vous, chers parents. Pendant mon service, j'ai toujours servi la Patrie de mon mieux...(suit alors trois lignes biffées à la censure). 

Vive la Belgique !

Je vous lègue tout, chers parents. Dites bien à ma chère fiancée qu’elle conserve mon portrait, et que je la souhaite bienheureuse avec un autre. C’est la servante de chez Plainevaux, Mademoiselle Rose Caranberghs. Je vous avais écrit à tous assez tôt, vous n’avez pas daigné venir me voir, maintenant il est trop tard, on me…(suit deux lignes biffées par la censure).
Je vous pardonne votre ingratitude. Je vais mourir, et c’est à la Chartreuse que vous viendrez pleurer sur ma tombe. Adieu tous ceux que j’aime. Je vous attendrai à bras ouverts dans l’autre monde. Ma montre et ma chaîne, frère Armand, faites en cadeau par souvenir de moi à votre fils Charles. Adieu à tous, adieu.
Votre frère qui vous aime en mourant.
Oscar Sacré. Fait le 27 octobre à la prison de ST Léonard à 10h1/2 du soir. Je suis âgé de 27 ans et trois mois. (suit deux lignes biffées)

Léon François (S. R. F. Legrand-Lugen), fusillé le 28 octobre 1915

Léon François, né à Virton le 24 novembre 1865, domicilié à Lanaeken. Fusillé le 28 octobre 1915.
Il remplissait l’office de chef de train au tramway vicinal de Glons.
A ses enfants cette phrase toute lapidaire, d’un tour antique : « Ne craignez rien, je saurai marcher en brave, et faire mon devoir de Belge, » et à son frère : « Je saurai marcher au poteau en vrai Belge. »

Liège le 27/10/15

Mes chers petits enfants

J'ai la douleur de vous informer que je viens d'être condamné à mort par le conseil de guerre de Liège. Je dois être exécuté demain à 7 heures du matin, cela pour crime d'espionnage. Ne craignez rien, je saurai marcher en brave, et faire mon devoir de Belge. J'ai avisé votre tuteur, l'oncle Paul d'Ougrée, de la chose; il se rendra sans doute incessamment à Lanaeken pour arranger mes affaires. Je n'ai pas besoin de vous recommander le respect et l'obéissance la plus parfaite à son égard, ainsi qu'à votre oncle Paul  de Liège. Si vous avez besoin d'un renseignement, il faudra toujours vous adresser à l'un ou à l'autre, pas aux étrangers. L'oncle Paul d'Ougrée a tous les renseignements au sujet de mes affaires; il trouvera à la maison, ainsi qu'à Liège, au palais environ 250 fr. , tout mon portefeuille et mes papiers à la prison St-Léonard , mon porte-monnaie contenant environ 10 fr. , une petite bague, ma petite valise, contenant du linge, et ma montre, mes deux pardessus, mon costume et un paquet divers; il faudra vous partager mes petits souvenirs, en remettre une partie chez l'oncle Paul de Liège. Maintenant que je ne suis plus, il faudra vous entendre et ne plus vous disputer; le respect et l'obéissance envers Germaine qui me remplace dès maintenant comme chef de famille. Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pu vous voir et vous embrasser avant de partir. Je vous demande de penser de temps en temps à votre pauvre père, qui n'était pas méchant après tout, et qui n'avait en vue que votre bien-être à tous. Je vous embrasse tous, au fond du coeur, et je vous dis adieu.
Votre Père Léon François

Félix Van Den Snoeck (S. R. F. Legrand-Lugen) fusillé le 28 octobre 1915

Félix Van Den Snoeck né à Ans le 14 septembre 1879. Fusillé le 28 octobre 1915.
Nature éminemment tendre, complexion sentimentale des plus fines, et de plus en possession d’une épouse qu’il pare des dons les plus aimables, d’une petite fille, Suzanne, espèce de fée charmante, non vraiment, le pauvre Van Den Snoeck, ne semblait pas destiné à la mort, une mort prématurée. Qu’il aimait cette vie « qui se présentait si bien, surtout depuis la naissance de notre chère « feïefeïe » en qui j’avais placé toutes mes joies ! »
Une grande leçon se dégage pour tous. A cette « Léontine adorée », à sa « Suzanne chérie », Félix Van Den Snoeck préfère qui ? La Patrie. « Je quitte en honneur et en honnête homme, et pour avoir fait mon devoir envers ma Patrie. »
Oui, il l’avait rempli jusqu’au bout ce devoir, admirablement. Tout d’abord il voulut rallier les nôtres, mais comme il n’y réussit pas, de toute sa nature enthousiaste il se voue à l’observation pour le G.Q.G. français. En collaboration avec Léon François, employé comme lui aux tramways, il transmettait en Hollande les plis révélateurs.
Il signa ainsi sa dernière épître : « Félix Van Den Snoeck – Mort pour la Patrie, pour crime de haute trahison. »

Saint-Léonard, le 2 octobre 1915

Ma chère Léontine, ma chère petite Suzanne et cher beau-père, chère belle-mère, ma chère Lambertine, chers oncles Joseph, Mathieu, Lambert, Georges, ainsi que mes chers tantes, cousins, cousines. 

Je vous écris pour la dernière fois, chère petite Léontine, le moment est arrivé de nous quitter pour toujours. J'ai le coeur brisé en pensant à l'état dans lequel je te mets, ma chère bien-aimée, aux douleurs qui vont suivre et qui vont t'atteindre; nous n'avons guère vécu ensemble, cependant la vie se présentait si bien, surtout depuis notre chère "feiefeie", en qui j'avais placé toutes mes joies et mes espérances. Pauvres petite, quel anniversaire, et qui n'aura pas connu son père, qui l'aurait tant chérie! Tu devrais m'en vouloir ma chère Léontine, car je t'aurai procuré bien peu de  plaisir et c'est ce qui me fait le plus souffrir en ces moments comptés. Pardonne-moi, mon ange, car si je quitte ce monde, c'est en honneur et pour avoir servi la Patrie. Tu vas me reprocher que j'aurais dû te servir avant tout; c'est vrai, je te comprends aisément, mais l'homme propose et Dieu dispose. Je prierai pour qu’Il te rende de beaux jours, et ne pense pas trop à moi. - en ces moments, pense à notre chère  enfant; c'est pour elle que tu dois vivre, car elle n'a plus que toi, la petite chérie; elle sera mieux gardée par toi, mon adorée, que par moi, c'est pourquoi tu ne dois pas te laisser abattre, et surmonter cette atroce souffrance avec un courage surhumain, comme tu sais en posséder. 

Mes dernières pensées vont à toi et à notre chère petite Suzanne. 

- Adieu, chère Léontine, adieu. -J'implore ton pardon; nous nous retrouverons un jour ensemble. Je ne puis en dire davantage. - cher beau-père, pardonnez-moi aussi avant que je quitte ce monde, car j'ai manqué d'égards envers vous, et cependant, vous ne le méritiez pas. Mais je disparais, en vous embrassant du plus profond du coeur, et certain d'avoir votre pardon.

Adieu, père, adieu!

Chère belle-mère, vous qui avez toujours été pour moi comme pour une mère, je regrette beaucoup les tristes moments que vous allez endurer par ma faute; vous ne le méritez certainement  pas car vous êtes la bonté même. Pardonnez-moi aussi, je vous prie. Ne vous alarmez pas trop, veillez sur Léontine, ma chère et tendre veuve que je vous laisse, ainsi que ma petite Suzanne. 

Mère, je vous embrasse de tout coeur, et donnez-moi votre pardon.
Votre cher fils Félix

Ma chère Lambertine, la bonté par excellence, qui avez toujours été pour moi comme une soeur, pardon, pardon des angoisses et des souffrances que vous allez endurer par ma faute! Ma chère Lambertine, ne pleurez pas pour moi, secourez et réconfortez, veillez surtout sur la chère femme que je vous laisse, et sur notre enfant chérie. -Ma chère Lambertine, adieu, Bertine, adieu! Adieu et recevez mes baisers les plus tendres! 

Cher oncle Joseph, je viens vous dire adieu. - Je n'aurais jamais dû vous quitter ainsi sans vous dire merci pour toutes vos bontés que vous avez répandues , mais je vous prie de faire en sorte de veiller à la situation de ma pauvre Léontine, vous qui êtes, et qui avez toujours été bon. Je vous quitte le coeur bien gros, mais, cher oncle, nous nous reverrons Là-haut. Donnez-moi aussi votre pardon. Adieu, cher oncle, mille baisers de votre
Félix

Mes chers oncles Mathieu, Lambert, et mes chers cousins et cousines, recevez les derniers adieux de votre neveu et cousin Félix, qui vous quitte, et vous laisse dans les peines et les souffrances. J'implore votre pardon de vous tous. Adieu, mes biens chers oncles et tantes, cousins et cousines. Veuillez aussi dire un dernier adieu à tous les chers voisins et voisines, connaissances et camarades, que pour énumérer, il me faudrait trop de place. 

Adieu mes chers, adieu !

Ma chère Léontine, je viens une dernière fois te dire adieu. Pardonne-moi, pardon. Je t'aime, ma chérie, je t'ai aimée jusqu'à ma chute; ma dernière pensée, les derniers souffles sont pour toi, et vont à toi, ainsi qu'à ma chère petite "feifeie" Suzanne. Je t'embrasse mille et mille, un million de fois, ainsi que ma petite Suzanne. Ton mari qui a trop peu vécu pour toi, et avec toi  - Adieu, chère Léontine, et adieu !

Léontine, je meurs en pensant à toi, et à notre petite "feiefeie". Courage, chère Léontine !
Petit papa Félix

Henri Defechereux (S. R. F. Legrand- Lugen) fusillé le 28 octobre 1915

Henri Defechereux, né à Esneux, le 1e avril 1891. Fusillé le 28 octobre 1915.
Sa mauvaise santé l’empêcha de prendre du service dès le début des hostilités. Il se dédommagea en servant nos Alliés à sa manière. De sa maison, sise à Kinkempois, il prenait note de ce qui se passait sur la ligne du chemin de fer toute proche. Il fut arrêté le 24 septembre 1915.
Ses lettres se terminent sur la même et glorieuse ritournelle : « J’ai fait mon devoir pour Dieu, le Roi et la Patrie. Adieu ! » « Pour Dieu, le Roi et la Patrie, je meurs ! »

Chère fiancée bien aimée,

Sois courageuse, chère Adèle, quand tu recevras cette lettre, justice sera faite. Le tribunal m’a condamné pour espionnage, pour crime de haute trahison envers lui. J’ai fait mon devoir et il a fait le sien. Je lui pardonne c’est la justice. Ma mission était là, je devais l'accomplir, c'est tout mon avenir qui paie cela, mais je suis heureux de mon devoir; je meurs content, j'accepte tout, et je pardonne tout. - Toi ma chère Adèle, j'avais toujours dit que tu serais ma femme, mais toujours j'eus un pressentiment que le malheur serait sur moi sous peu. Quand nous allâmes ensemble à Hamoir, mon coeur était triste, je pensais aux conséquences de ma mission, que je devais finir. - Oui Adèle, je vais mourir, mais courageusement, ou avec honneur, en honnête homme. - Je te demande comme à ma mère ton  pardon, ma chère petite Adèle bien-aimé. Accorde-le aussi pour me sauver, pour aller trouver Dieu qui m'attend là-haut, pour L'aimer et prier pour toi, et pour toute la famille. Mais prie souvent pour ton ancien ami, ton Henri, qui toujours aime sa petite Adèle; ah! Oui, je t'aimais, Adèle d'un vrai amour, car je te quitte, mais tu fus toujours une brave, et surtout une honnête fille. 

L’heure avance, 11 h. et demie. Pardon, Adèle, pardon aussi à toute la famille. Toi chère amie, tu es libre de ta parole, mais sois maintenant comme une bonne amie pour ma mère chérie, car je ne peux plus dire « une fille » je n’en ai plus le droit, car je dois mourir, mais j’ai ta promesse de secourir Maman dans tout. Sois bonne pour Maman, pour ma soeur. Ton grand amour que tu me témoignais, reporte-le sur Maman et sur ma soeur chérie. Fais comme si tu étais toujours ma petite fiancée chérie, plus tard  tu seras heureuse, je prierai pour que tu aies du bonheur avec un heureux mari mais pense souvent à ton cher ami, pour sa chère maman, et pour sa soeur aimée. - Pardon, Adèle, pardon pour le grand chagrin; priez beaucoup pour moi, ainsi que Léopoldine et toute ta famille (je n'ose dire "ma" famille). Mais je dirai tout de même: mon père, puisque je meurs sans l'avoir connu. Pardon à tous, oui, vous me pardonnerez, oh oui ! 

Amitiés à Fernande et Flore; à tous pardon.- Priez, croyez en dieu, priez beaucoup pour moi; moi je prierai beaucoup pour vous. Priez beaucoup. - Adieu, l'heure avance, je meurs en vous embrassant tous !

Toi, ma chère Adèle, adieu, console Maman dans tout; apprends-lui la nouvelle. Dis à Eugénie de rester quelques temps près de maman pour la consoler dans tout, et toi aussi, chère amie.- Je serai exécuté, je crois à 4 heures. - J'ai fait mon devoir avec honneur. - Adieu à tous, Pardon, Adèle, pardonne-moi. N'oublie pas ma mère, sois bonne pour elle. Prie beaucoup. Mes adieux chez toi, à tes bons patrons, à toute leur grande famille, chez Léopoldine. N'oublie pas maman et ma soeur. Fais tout pour moi, et chez moi, comme pour toi : avec Paul et Eugénie, et Léopoldine. - Ci-joint une lettre pour ma tante d'Esneux et Monsieur le Curé, et une lettre pour ma Mère et ma soeur chéries.

- Douze heures.- L'heure approche, je pars à Minuit.  - Adieu, pardon, mon Adèle, Léopoldine, Paul et Eugénie, tous mes amis, adieu à tous. J'ai fait mon devoir, pour Dieu, pour le Roi et ma Patrie. Ma Mère, ma Soeur, Adèle, pardon. Adieu

Votre fils, frère, fiancé bien-aimé, Henri Defechereux

Henri Noirfalize(S. R. F. Legrand-Lugen) fusillé le 28 octobre 1915

Né à Forêt, le 5 octobre1874, Henri Noirfalize, lamineur de son métier, paraît être surtout un esprit positif, ainsi qu’en font foi ses deux missives, et les rapports qu’il envoyait aux délégués des Etats Majors généraux en Hollande, rapports qui passaient à juste titre pour des chefs-d’œuvre du genre. La richesse, la clarté, l’exactitude de la documentation, rien n’y fait défaut.
Noirfalize eut une fin toute chrétienne. La providence lui ménagea la joie de voir son fils âgé de 15 ans, incriminé comme lui, échapper au dernier supplice.

Chère femme et cher fils Gaston,

C’est triste, mais c’est avec courage que je t’écris ces quelques mots, pour te faire savoir que, demain 28, je serai mort. J’ai été condamné hier à la peine de mort, et mon fils Camille à quinze ans de prison. Prenez courage, vous le retrouverez après la guerre ; quant à moi, c’est fini de cette vie. Fais-le savoir à toute la famille, et embrasse bien fort mon petit Gaston.
Nous étions une vingtaine pour passer, et c’est notre fils Camille, qui est le moins condamné. Il y en a bien dix à fusiller.
Chère femme avant de quitter ce papier, je t’embrasse de loin pour la dernière fois, ainsi que notre fils Gaston, et toute la famille. Reçois, chère femme, les mille baisers de celui qui t’aime jusque dans la tombe.
Henri Noirfalize.

La Chartreuse, le 28-10-15, 3 h.

Chère femme et cher fils Gaston, ainsi que toute la famille et les camarades.

Pour la dernière fois, je t’écris, chère femme adorée. - j'ai remis mon paquet avec bas, pardessus, essuie-mains, pantoufles, au soldat de garde. Viens-les chercher, ou bien envoie quelqu'un de la famille. Mon porte-monnaie est resté à la prison, avec ton portrait, et celui de notre cher fils Gaston; réclame-le. - Je meurs à 7 heures. Fais le savoir à toute la famille, ainsi qu’à tous mes amis ; qu’ils en fassent part au comité exécutif.
Quand à Camille, il rentrera après la guerre. Nous sommes juste neuf fusillés.
Maintenant, chère femme, modèle d’épouse, je meurs en t’embrassant, ainsi que notre fils Gaston, et toute la famille.
Si tu veux mettre Gaston au travail, va trouver M. Pahaut Emile, chef de fabrication des laminoirs de l’Ourthe, et dis que c’est moi qui t’ai envoyée, en lui disant le malheur qui nous est arrivé, et pour la dernière fois, chère épouse, au revoir, reçois les mille baisers de ton époux adoré.
Henri Noirfalize

Lucien Gillet (S. R. F. Legrand-Lugen) fusillé le 28 octobre 1915

Lucien Gillet, français d’origine. Fusillé le 28 octobre 1915.
Le rôle de Lucien Gillet demeure plus obscur. Quand on lui signifie la nouvelle fatale, Gillet manifeste sa mauvaise humeur de la façon la plus bruyante. L’aumônier s’efforce de le rendre au calme.
Deux heures après, la cause est gagnée ; notre condamné attend, la conscience rassérénée, l’heure du sacrifice.

Alphonse Ramet
et Victor Lemoine

Tous deux, belges de naissance, ils appartenaient à un service de renseignements français. Ce fut leur tour à la date du 19 mai 1916.
Nous n’avons pu recueillir les derniers écrits de ces patriotes, qui, ayant succombé pour la grande Cause, ont droit, ainsi que les autres, à notre vénération et à notre amour.

Le Père
et
le fils Smeesters (S.R.A. -M.S.) fusillés le 2 juin 1916

Augustin Smeesters naquit à Gossoncourt, le 8 mars 1854 ; Augustin Joseph Smeesters, son fils, était natif de Montenaeken ; tous deux avaient leurs domiciles à Landen. Augustin père, natif de Landen, cumulait deux professions: barbier et tailleur d'habits. Augustin fils était ouvrier industriel. Toute l'activité de ces deux hommes semble s'être renfermée sur le rayon de leur petit bourg. Ci-dessous, le dernier billet d'Augustin Smeesters, père.

Révérend Père,

Par la présente, je vous fais connaître une mauvaise nouvelle. Depuis que j’ai quitté Landen, j’ai prié tous les jours et surtout de 7 à 8 heures, pendant que vous disiez votre Messe. J’ai aussi assisté à la Messe ici, et reçu la Ste Communion.
Nous nous sommes attachés à une tâche difficile, pour sauver notre vie, et surtout pour servir la Patrie. Mais cela n’a pas réussi.
J’avais commencé, le 12 janvier, à noter le transport des troupes allemandes ; nous avons été pris et condamnés à la peine de mort. Ce matin à 5 heures, nous serons exécutés.
Mais cela ne fait rien. Nous prierons jusqu’au dernier moment pour entrer au ciel, où j’espère être plus heureux que sur la terre.
Je meurs, mais c’est pour Dieu et la Patrie.
Augustin Smeesters.

Amédée Gilkinet (S.R.B. Gilkinet) fusillé le 16 juin 1916

Le lecteur trouvera sur ce site un article complet sur Amédée Gilkinet.

Amédée Gilkinet né le 25 octobre1883 fut aussi l’un de ceux qui tomba avec dans le cœur et sur les lèvres cette Offrande : Pour Dieu, le Roi et la Patrie ! L’ardent patriote qu’il était prit une part active au service de la cause sainte. Chef de service pour le Quartier Général Belge il mena sa tâche ardue avec une intelligence avertie et une prudence extrême.
Pourtant un jour vint où les Boches l’arrêtèrent. Enragés qu’ils étaient d’avoir été si longtemps sans voir en Gilkinet un de leurs plus terribles ennemis, ils se vengèrent en le maltraitant. Rendus furieux par son silence, ses juges lui crachaient au visage. Impassible Gilkinet se taisait, et ce fut sur simple présomption d’espionnage que ce saint fut condamné à mort et exécuté le 16 juin 1916 à la Chartreuse. Il laissait quatre petits orphelins. (voir : Amédée Gilkinet, brancardier, chef de réseau, valeureux Liégeois !) 

Liège (chartreuse), le 15 juin 1916

A ma bien chère Marie, à ma chère maman, et mes petits anges. A mon frère Jules, à la famille. A mes bons et braves amis, en souvenir de vive affection, je dédie ces lignes.

Ma bien chère Marie

En recevant hier ta bonne lettre du 7 juin, j'ai éprouvé une bien douce joie. Quelle affection se dégageait de ces quelques lignes venant d'un coeur aussi aimant que le tien! Et qui donc eût pu mieux peintre cet heureux foyer qu'au prix de mille peines nous étions parvenus, enfin à auréoler d'un rayon d'espoir en des jours meilleurs. Je voyais tous ces gestes affectueux, j'entendais ces appels naïfs, je contemplais avec une sainte émotion vos âmes saintes et pieuses, adressant au Seigneur d'ardentes supplications en faveur de l'absent. J'ai goûté ce réconfort moral, je m'en suis délecté en lisant et relisant, comme mon pauvre estomac s'était réjoui de tes aimables envois de vendredi et de mardi. Tes bonnes prières, celles de maman, des petits anges et de la famille, comme des amis ont été entendues mais dans un tout autre sens que celui des aspirations humaines. Jésus m'appelle à lui; que faire, sinon me rendre à son invitation? Pas plus que moi, ma chérie tu ne t'arrêteras à des calculs humains. Avec moi, tu béniras le Dieu de miséricorde qui m'offre aujourd'hui l'éternelle récompense. Finie pour moi, cette existence pleine d'écueils; je vais à Dieu par la voie du devoir. Il paraît que ce chemin conduit directement à Lui; qu'Il reçoive donc mon âme. Puisse mon sacrifice, le sacrifice entier de ma vie et de mes plus chères affections, être utile au salut de ma Patrie! Je t'en prie, ma chérie, ne m'accuse pas d'égoïsme en me voyant aller au trépas l'âme si tranquille. Oh! Je le sais, ceux qui s'en vont ne sont pas les plus à plaindre: l’amertume est pour ceux qui restent. Sois sans inquiétude; la Providence, dont les desseins sont insondables, veillera sur toi et sur nos petits anges: Dieu laisse-t-il jamais ses enfants dans le besoin? Excelsior! Haut les coeurs! Courage et confiance en la divine bonté. Toi qui as partagé si vaillamment, par amour pour moi et de nos chers petits, les épreuves de nos dix années de mariage, toi si bonne, si courageuse, si pieuse toujours, ne t'abandonne pas à une vaine tristesse, ne verse pas de larmes inutiles. Que ton coeur réconforté par la Foi s'élève vers Dieu, que ton âme aimante se souvienne seulement dans ses ardentes prières de celui qui t'a devancé dans l'éternelle vie. Comme toi, ma chérie, je n'avais qu'un rêve: élever dans l'amour de Dieu les jeunes âmes qu'il avait confiées à nos soins. leur donner une éducation foncièrement chrétienne et une instruction solide. Ce rêve, dont j'avais ébauché la réalisation, restera le tien. Avant de quitter ce monde, je veux que toi, comme ceux qui composeront le conseil de famille, sachez que tel est mon désir le plus cher, ma volonté formelle. Mes enfants sont et seront élevés chrétiennement et, leur éducation sera confiée à des religieux ou religieuses, qui t'aideront dans la formation de ces petites âmes à l'amour de Dieu et du Devoir.

J'exprime aussi le désir formel que, sous aucun prétexte, personne ne t'empêche de jouir librement de tout ce qui nous appartient en commun. Tout ce qui est à moi t'appartient. Tu en disposeras en bonne mère de famille. Et quant à la question du loyer, d'accord avec maman et Jules, tu trouveras auprès de mon bon et si dévoué frère de Saint-André, conseil et lumière et, au besoin l'assistance gratuite d'un avocat du Comité de l'Association des Anciens Elèves  pour faire valoir nos droits auprès de la Banque. 

Te parlerais-je de ton avenir? Durant dix ans, tu as été ma compagne fidèle, affectionnée, dévouée jusqu'au sacrifice. Pour accomplir fidèlement ton devoir d'épouse chrétienne, tu as poussé l'accomplissement de toutes les obligations jusqu'à l'héroïsme, ne reculant devant aucune souffrance, acceptant tous les sacrifices. Tu m'as aimé d'un amour sincère, véritable, chrétien. J'emporte Là-Haut cet heureux et réconfortant souvenir et je t'en remercie de tout coeur. Mais tu es jeune encore. Je ne veux river ton amour à aucune chaîne. Sois heureuse, infiniment heureuse, en attendant l'heure où tu viendras me rejoindre. Maman qui t'aime beaucoup et adore les petits, sera pour toi la meilleure des mères, la plus douce consolation à cette heure si triste de la séparation. Reporte sur elle et sur nos petits  anges l'affection que tu avais pour moi. Ensemble, priez pour celui qui vous quitte. Pas de luxe, pas de fleurs, pas de lettres mortuaires: quelques messes seulement célébrées à mon intention. Avant de terminer, je tiens à te demander pardon de toutes les peines que je t'ai occasionnées jusqu'à ce jour, de tous les torts que j'ai pu avoir à ton égard. Avec l'assurance de mon entière affection, je t'envoie mon meilleur et dernier baiser. Pour Dieu, le Roi, la Patrie

Au revoir au ciel !
Ton Amédée

Louis Somers (S. R. F. David Somers) fusillé le 29 juin 1916

Louis Somers naquit à Hasselt, le 14 février 1878. Fusillé le 29 juin 1916. Au début de la guerre, son beau-frère, Simon Daenen avait été fusillé à Bilsen, comme franc-tireur.
Louis Somers laissait, en mourant, une orpheline, la petite Micheline : « Ma bien chère petite Micheline, lui demande-t-il, l’heure approche, je dois me séparer de vous, mais seulement de corps, car mon âme veillera toujours sur vous. »
Toutes ces lettres sont remplies d’une vision sereine de l’Eternité, et d’une Eternité non passive, mais où l’on ne cesse de vibrer aux choses d’ici-bas, de s’intéresser à ceux qu’on aime. « Nous nous séparons de corps, car nos âmes resteront toujours unies », répétera-t-il encore à Hubertine, sa sœur très chère.
Pour arriver à cette inaltérable assurance, à cette paisible vue paradisiaque, Somers avait dû passer par de broussailleux et épineux sentiers : « J’ai vécu des jours affreux et terribles, mais en pleine résignation à la sainte volonté de Dieu ». « Comme ravi par le vent, j’ai disparu à vos yeux, et je ne vous ai jamais revus. »
Le vaillant Somers opérait pour le compte d’une agence française. Il s’était ménagé des affidés à Hoesselt et dans les environs, à Hasselt et à Kimkempois. Un messager dans lequel il avait placé sa confiance absolue le trahit, lui mit la main au collet en pleine ville de Liège, place du Théâtre, le 6 avril 1916.

Ma très chère Hubertine

Avant de vous quitter et de me séparer du monde, je veux vous laisser quelques mots comme souvenir. Je dois avant tout, vous remercier pour tous vos bienfaits, et tous les soucis que vous avez eus à cause de moi. Je prierai le Bon Dieu pour qu'Il vous récompense. J'ai vécu des jours affreux et terribles, mais en pleine résignation à la sainte Volonté de Dieu. Rassurez-vous donc, car c'est le Seigneur qui m'a envoyé ces jours, pour que je Le prie, que j'obtienne sa Grâce, la rémission de mes péchés, et pour qu'Il puisse me récompenser en me donnant l'entrée de la Patrie céleste. 

La mort que je devrai subir est effrayante; cependant, combien n'y a-t-il pas de malheureux qui doivent quitter cette terre sans aucune préparation? Remercions donc le Seigneur de ce qu'il a bien voulu me donner une si belle et si longue préparation à la mort, un si grand courage pour quitter cette terre d'exil, en entière soumission à sa sainte Volonté, pour m'unir au ciel à ma mère chérie, à Micheline, mon épouse regrettée, pour aller demander pour vous le bonheur, la félicité, la santé. 

Oui, ma chère soeur, nous nous séparons de corps, car nos âmes resteront toujours unies, et demanderont l'une pour l'autre la grâce et la miséricorde de Dieu. Ma chère petite soeur, avant la séparation, encore un dernier adieu et ma dernière volonté: je vous laisse ma chère enfant, comme soeur cadette, en échange de votre frère aîné, qui vous a toujours aimée, et qui, en retour, a été comblé de votre prédilection. Aimez donc ma petite, comme vous m'avez aimé. Cette affection allégera vos douleurs. Au revoir au ciel.
Votre frère, Louis. 

Joseph Kerf
Guillaume Xhonneux
Joseph Hick
fusillés le 29 août 1916

Joseph Kerf, né à Montzen, le 21 juin 1872, domicilié à Bleyberg, était facteur des postes. Arrêté le 11 février 1916, il fut condamné le 18 août suivant et fusillé le 29 août, à la Chartreuse.
Guillaume Xhonneux, originaire de Montzen où il vit le jour, le 13 mars 1866, était de même domicilié à Bleyberg. Il fut employé aux chemins de fer.
Joseph Hick naquit à Hombourg, le 25 mai 1874, domicilié à Bleyberg, où il exerçait le métier de boulanger.
Tant de traits communs unirent ces trois patriotes que nous ne les séparerons pas devant l’histoire.
Tous trois en effet, étaient de Montzen-Bleyberg, à l’extrême Nord-Est de la province et à égale distance de la Rhénanie et de la Hollande. Un peu plus au Sud, à Welkenraedt, se trouve un nœud de lignes de chemins de fer. L’endroit offre de l’intérêt pour l’observation ; les transports sont relativement aisés, et de plus, la situation permet des regards indiscrets par de là la frontière.
Nos amis ne se firent pas faute de tirer profit de tant d’avantages. Ils se rattachent d’abord au service belge que dirige M. Barbasson, mais cet organisme étant venu à disparaître à la suite de la pose du fils électrisé, ils s’affilièrent à une agence française. Celle-ci possédait des postes ferrés à Bleyberg et à Welkenraedt. Une fois de plus la trahison d’un courrier détermina l’arrestation de Kerf tout d’abord, de sa femme, de sa fille aînée âgée de 15 ans. Enfermés dans la prison d’Aix-la-Chapelle, durant 6 mois, ils eurent à y endurer toutes sortes d’avanies.
Les deux autres, Xhonneux et Hick, qui n’en continuaient pas moins leur labeur pour nos armées, furent appréhendés, le 11 février 1916, et conduits également à Aix.
C’étaient de bons, de paisibles citoyens, d’honnêtes pères de famille, qu’unissaient le même clocher, des convictions pareilles, un genre de vie à peu près semblable.
Après avoir connu, pendant leur existence, tant de liens communs, ils partagèrent une même destinée dans le trépas.   .

Lettre de Joseph Kerf

Ma chère épouse,   Liège le 18 août 1916

Je dois te communiquer la bien triste nouvelle que Xhonneux, Hick et moi, nous ferons demain un voyage qui ne nous permettra plus de nous revoir ici bas. Je suis bien préparé pour ce grand voyage, je suis bien réconcilié avec le Bon Dieu, comme je l'espère; j'ai toujours bien prié. Maintenant j'espère en toute confiance, chère et brave femme, que toute ta vie tu penseras à moi, et prieras tous les jours pour moi. Prie pour que le Bon Dieu t'accorde une bonne santé, afin de supporter vaillamment, avec le secours de Dieu, le temps de ta captivité. Prie beaucoup pour la pauvre Victorine, notre brave enfant, afin que le Bon Dieu la garde en bonne santé et en patience dans sa prison; prie aussi pour les deux pauvres orphelins à Bleyberg, les petits Xavier et Lucien, nos braves garçons; prie et veille sur eux tous les jours, afin qu'ils restent pieux et purs. Fais-leur tes recommandations, dans les lettres que tu leur écriras, avertis-les de prier tous les jours pour moi, pour ma pauvre âme, afin qu'elle soit reçue au ciel près de Dieu. Recommande aussi aux enfants de prier pour la pauvre grand'maman, et pour tante Hortense, afin que le Bon Dieu garde la pauvre mère, jusqu'à ce que tu sortes de prison. Recommande bien à notre pauvre Victoire, d'avoir bien soin, au sortir de sa prison, de ses deux petits frères, et de prier beaucoup le Bon Dieu, afin qu'ils restent braves et gardent le bon chemin; moi, je ne puis plus veiller sur eux mais au Ciel, je prierai le Bon Dieu pour vous tous...

Ce qui me tourmente le plus, c'est de ne plus pouvoir dire adieu à ma chère femme et à ma chère fille, alors que je suis si près d'elles ; ce n'est qu'en pensée que je puis vous donner le dernier baiser, et vous adresser le suprême salut...

Allons, ma bien chère femme, je te prie, pour la dernière fois, d'avoir bon courage pour toi, et de beaucoup prier pour moi, et toute la famille. Je n'ai besoin de rien d'autre. 

Ah ! Que ne puis-je te donner le dernier baiser ! - Donc, ma chère femme, pour la dernière fois adieu ! - au revoir dans l'éternité, et surtout ne m'oublie pas, c'est là mon plus poignant souci. Je te salue et t'embrasse mille fois, mon bien cher et pauvre trésor.
Ton fidèle mari. Joseph Kerf

Que dieu vous bénisse, vous et moi! Comme souvenir, le chapelet que j'avais en allant à la mort.

Lettre de Guillaume Xhonneux 

Ma bien chère fille,

Je t'informe, ma pauvre enfant, que demain matin, le 29 août, je ferai le grand voyage que tu connais, vers ce Bon Dieu, qui, chère fille attend mon arrivée. Il le sait, voilà six mois que je le prie pour qu'Il m'épargne la peine de mort, ou qu'Il me reçoive au ciel près de ses anges. Maintenant, se dit- Il, il s'est bien converti, il s'est bien préparé, il vaut mieux que je l'appelle au Ciel; plus tard il pourrait peut-être encore oublier le Bon Dieu. 

Il ne faut pas pleurer beaucoup sur moi, ma chère enfant, le bon dieu le veut ainsi; il veut me rendre heureux. Mais il faut prier beaucoup pour moi ; dire tous les jours une petite prière pour ton pauvre papa, dévotement toute ta vie. Tu ne peux rien faire d'autre pour moi, ma petite; je ne te l'ordonne pas, parce que je te connais; je ne fais qu'exprimer le désir de tout coeur. Maintenant, ma bien chère Victoire, pense toute ta vie à ton papa et à ce que j'écris, alors tu resteras brave. Prie tous les jours pour ta pauvre maman, qui doit rester douze ans en prison, afin que le Bon Dieu la conserve en bonne santé, l'aide à supporter sa peine, la guérisse de ses maladies et te rende maman bien portante. Mon grand désir serait que tu puisses rester avec Maman pendant les trois années; ce serait bon pour sa santé et aussi pour la tienne, que tu dois chercher à garder, parce que tu en auras besoin avant le retour de Maman. Prie beaucoup pour tes deux frères pour qu'ils restent braves et suivent le bon chemin, et pour ta grand-maman, et tante Hortense, afin que le Bon Dieu les garde en bonne santé jusqu'à votre retour. 

Quand tu seras rentrée à la maison, tu auras bien soin de tout et tu veilleras à tout avec économie, comme une vraie mère. Tu te diras: "Je suis maintenant la mère de Xavier et de Lucien". Il faudra être bonne et douce; s'ils te dérangent, leur dire qu'ils font de la peine à papa qui voit cela du haut du ciel. Fais comme tu as fait jusqu'à présent, sois serviable, avec tous les gens; sois juste, sans tromperie; n'écoute pas les propos légers; sois travailleuse et propre et tiens bien compte de tout. Veille bien sur tes frères, afin qu'ils ne soient pas gâtés; dis-leur ce que je désire d'eux; qu'ils fréquentent bien l'Eglise et la Sainte Table, ainsi que les vêpres du Dimanche. - Quand tu retourneras à la maison, Xavier aura fini son école; aie bien soin de Lucien alors, pour sa classe et sa première communion. De sorte que je puisse espérer fermement vous revoir tous un jour au Ciel, qu'aucun n'aura pris le mauvais chemin. Donc, ma brave  petite, aie bien soin de tout, surtout de ton âme, et de celle de tes petits frères; prie bien pour tous, surtout pour ton papa. Pour la dernière fois, ma très chère petite, je te salue et t'embrasse de tout mon coeur. Comme souvenir, je te laisse ma bague, ma chère enfant; je n'ai rien d'autre que je puisse te laisser. Adieu ma chère petite Victoire, au revoir dans l'Eternité.
Ton père qui t'aime. Guillaume

Lettre de Joseph Hick

Ma bien chère épouse, et tous mes chers enfants,

Je vous écris encore quelques mots; demain matin, j'irai rejoindre ma chère mère et mon cher père, que j'espère trouver tout de suite au ciel, et mes autres parents qui ont toujours tant prié, et si souvent entendu la Sainte Messe. - J'aurais dû et pu être plus pieux mais le Bon Dieu a été bon pour moi. Il m'a fait connaître à l'avance l'heure de ma mort, et je me suis préparé le mieux possible pour le grand voyage, en sorte que je puis espérer, par l'intercession de la Bonne Mère de Dieu, de Saint Joseph et de Sainte Barbe, entrer de suite au Ciel. C'est ainsi la volonté de Dieu. Il l'a voulu ainsi, sans quoi, il était impossible, tout à fait impossible, qu'il en fût ainsi. Aussi, pensez-y dès maintenant tous les jours, que vous devez mourir tous un jour, mais où, quand et comment ?

J'ai prié immensément pour vous, très chère femme et mes très chers enfants, pendant ces six mois. Vous devez donc, maintenant faire quelque chose pour moi. Je ne demande pas beaucoup, mais ce que je demande, je le désire de tout coeur, et je vous en  prie, pour l'amour de Dieu, de ne pas l'oublier dans votre vie entière; dites chaque jour trois fois "Ave Maria" pour le repos de mon âme, et, si possible, allez au moins chaque mois à la sainte table. C'est tout ce dont je vous charge, mais pour toute votre vie; du haut du Ciel, j'aurai, moi aussi, soin de vous. Ma chère épouse, tu dois prendre cette charge sur toi, ce n'est pas beaucoup, et alors, tu me rejoindras un jour au Ciel. Je te demande pardon. Dieu n'abandonnera ni toi, ni mes enfants, j'en suis sûr, s'ils font le peu que je leur prescris.  - J'ai écrit à Pommé pour qu'il te vienne en aide, en tout, si possible, Dieu le lui rendra.

Cher Hubert, aie soin des petits surtouts, surtout sois bien d'accord avec maman, pas de dispute. -Toi aussi, Jean, s'il survient quelque difficulté, pense à Dieu, et à ton pauvre père.  Toi de même Joseph, pense souvent à ton pauvre père. - Maria doit aller si souvent à la Ste communion, et prier pour son pauvre père, que j'obtienne la première place, et Philomène devra aussi, plus tard, prier comme Marie; et tous ensemble, vous devez avoir soin de Franz, comme je vous l'ai déjà dit. 

Je ne vous ai pas imposé beaucoup, aussi j'espère que vous l'accomplirez devant Dieu, toute votre vie; communier et se confesser validement; c'est le principal. Conservez religieusement cette dernière lettre, et relisez-la de temps en temps. Il meurt tant de pauvres soldats chaque jour, priez aussi pour eux; j'aurais dû introduire cette habitude dès le commencement dans ma famille, mais j'en ai demandé pardon au Bon Dieu. - Saluez tous nos amis et parents, je ne saurais pas les citer tous nominalement. Vous les connaissez tous, et maintenant recevez ma bénédiction, au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit. Ainsi soit-il. 

Adieu ma pauvre et tendrement affectionnée Marguerite. Adieu, mes si chers enfants, au revoir au Ciel, près de la bonne Mère de Dieu. 

Votre père
Joseph Hick  

Constant Grandprez
Elise Grandprez
André Grégoire
fusillés le 8 mai 1917.(S. R. A. Lambrecht)

Constant Grandprez était né à Stavelot, le 10 juin 1870. Elise Grandprez le précédait de près de deux ans dans la vie : 19 septembre 1868. Les Grandprez possédaient à Stavelot une grande tannerie.
André Grégoire, domicilié à Stavelot était né à Fosse-sur-Salm, le 30 août 1859.
Constant Grandprez, engagé dans l’administration de sa petite cité, n’en oublie pas pour cela la grande cité, le Pays, mais au contraire la sert avec l’ardeur la plus intelligente. Son frère aîné, François, ne lui cède en rien pour l’activité, quoique Constant reste l’âme des entreprises les plus audacieuses.
A leurs côtés, dans un jour discret, infatigables à la tâche, se voient deux femmes, Marie et Elise Grandprez, les sœurs de François et de Constant ; Elise surtout, d’une âme robuste, à la romaine, tempérée pourtant par la piété, et dans le rayonnement de cette mâle famille, lui étant comme soudés par une fidélité inébranlable, Grégoire André et sa femme, types accomplis de notre vieille honnêteté belge, intacte, malgré l’ambiance montante des vices. Grégoire a trois de ses fils sur le front de Flandre, mais il ne croit pas que cela le dispense d’offrir à la Patrie tout ce qu’il a de plus cher.
Quelques instants avant le trépas, cette réflexion nous le dépeint au vif : « J’ai trois fils au front, dit-il à l’abbé Brépoels, ma femme en prison et je sacrifie encore ma vie pour la Belgique…j’ai tout de même bien donné ma part, n’est-ce pas ? Et je puis mourir tranquille. »
Constant Grandprez donnera l’aîné de ses fils à notre armée. Dès le début de la guerre, Constant s’occupe activement du passage des jeunes Ardennais en Hollande, s’intéresse à la destinée d’un groupe de Russes qui, fugitifs, errent dans les forêts du pays, mais surtout il recrute du monde pour observer la ligne stratégique de Stavelot à Trois-Ponts et celle de Trois-Ponts vers Rivage et Vielsam-Gouvy, c'est-à-dire un réseau dont l’extrémité atteint la Hollande et dont le point de départ se trouve dans les Ardennes françaises, au nord de Verdun.
Ainsi, à la veille du gigantesque assaut de cette place, Grandprez se fait le récepteur de toutes ces nouvelles qui, de poste en poste, à travers l’Ardenne belge, courent, filtrent, se transmettent, sous forme de plis, venant du Nord-Est français ou du Luxembourg méridional.
Transcrits à l’encre sympathique sur papier d’emballage, sur des fonds de boites en carton ou les pages blanches d’un livre, ces manuscrits d’un nouveau genre seront portés à Liège par quelque membre de la famille. Là, concentration de tous les rapports chez Dieudonné Lambrecht qui se charge de les faire glisser à travers la frontière.
Nous savons déjà que par l’effet de cette documentation miraculeuse, l’offensive française de septembre 1915 fut avancée de deux jours.
Mais nous voici en janvier de l’année 1917, et dans la coulisse apparaît l’ombre du traître. Du traître, il semble que ce vocable soit ici trop incolore pour caractériser le sommet de la fourberie ; un « satellite de Satan » serait plus exact. D’extérieur, c’est un frais, un pimpant jeune homme, aussi peu « boche » que possible ; il vient de Roubaix, assure-t-il, manie élégamment le français, sait ce qui se passe, ce qu’on dit à Paris.
Constant Grandprez reçoit l’inconnu avec courtoisie, sans rien livrer d’ailleurs de ses secrets. Mais enfin, les jours passent, les garanties s’accumulent, se corroborent ; hésiter devient presque ridicule.
Constant Grandprez fut enfermé à la prison de Saint Léonard ; François ne tardait pas à l’y rejoindre, puis ensemble, Marie et Elise, enfin André Grégoire et sa femme.
Le 27 mars, les six inculpés comparaissaient devant le Tribunal de Campagne, siégeant au Palais de Justice de Liège. Constant y fit cette émouvante déclaration : « Oui, je reconnais que, depuis deux ans au moins, j’ai fourni des renseignements aux Alliés. En agissant ainsi, j’ai fait mon devoir de Belge. Quand à vous révéler les noms de mes collaborateurs, non jamais! » Finalement, le 29 mars, Constant Grandprez et sa sœur Elise, le facteur Grégoire, s’entendaient condamner à la peine de mort ; François fut frappé de15 ans de travaux forcés, ainsi que Madame Grégoire ; Marie Grandprez, faute de preuve, était acquittée mais envoyée en Allemagne comme « indésirable ».
La mort de ces grands patriotes est digne de passer à la postérité. Telle avait été leur vie, ainsi le trépas qui la couronna.
Avril s’était écoulé pour eux en alternatives diverses ; on travaillait à les tirer d’affaire : le nonce à Bruxelles. Mai vint, avec lui les espérances qu’apporte la nature renaissante ; cependant le 7 de ce même mois, au soir, un véhicule vint les quérir, l’affreuse voiture cellulaire.
Son étape était : la Chartreuse. Elle conduisait à la boucherie ces innocentes victimes ; le frère et la sœur et leur modeste collaborateur, André Grégoire : coupable tous les trois d’avoir trop aimé la Belgique !
Quand l’heure fut venue, que résonnèrent sur les pavés les bottes ferrées des trente bourreaux casqués qui s’approchaient, Elise s’écrie, enthousiaste : « Du courage, en avant ! » et d’un geste de triomphe, elle tire de son sein trois drapelets, rouge, jaune et noir, qu’elle tenait serrés sur son cœur ; en garde un pour elle, offre l’autre à son frère, et le troisième à André Grégoire.
Et c’est en brandissant ce symbole sacré que ces amants fidèles de la Patrie tombèrent sous la fusillade.
Dès qu’elle eut les yeux bandés, Elise avait crié : « Vive la Belgique ! » et en même temps elle agitait son petit drapeau.
« Quels hommes ! » déclara l’aumônier allemand ; « Et cette fille, quelle femme admirable ! »

Lettre de Constant Grandprez 

Liège, 7 avril 1917

Bien chers neveux et nièces,

Lorsque vous recevrez cette lettre, j’aurai succombé sous une balle allemande ; j’aurai fait mon devoir comme Belge, je serai mort en servant mon pays.
Je tiens à déclarer publiquement que je n’ai jamais reçu de rémunération pour les services rendus ; je l’ai fait par dévouement à mon pays. J’ai accepté ma condamnation en chrétien et en Belge, sachant mourir pour mon Dieu, ma Patrie et mon Roi. Vive la Belgique !
Lorsque votre cher père et vos tantes bien-aimées seront rentrés de l’exil, faites-leur la vie la plus douce possible. Ayez beaucoup d’affection, afin de leur faire oublier le temps passé sur une terre ennemie.
Pensez de temps en temps à votre oncle Constant.
J'aurais bien aimé voir la fin de la guerre, et le retour de nos braves soldats, surtout de notre cher Paul, mais le Bon Dieu ne l'a  pas voulu; que sa sainte volonté soit faite. Je vous recommande d'être de bons chrétiens, Belges toujours, de ne jamais faillir à votre devoir, si pénible qu'il soit à accomplir. Pendant ma captivité, toutes les larmes que j'ai versées, c'est en pensant à vous, vous sachant seuls à la maison, - toute la famille arrêtée! Si j'avais été seul en prison, cela m’eut été beaucoup moins pénible. Il est heureux, chers neveux et nièces, d'avoir des amis fidèles et dévoués, dans de pareils moments. Dites au - revoir à tous les amis et connaissances, demandez-leur de ne pas oublier votre oncle dans leurs prières. Pour terminer, je ne vous dis pas adieu, mais au - revoir, espérant vous retrouver dans une Patrie meilleure, car Dieu éprouve souvent ceux qu'Il veut récompenser ensuite. Au revoir, chers neveux et nièces, soyez courageux, et priez beaucoup pour moi.
Votre dévoué Constant

La lettre d’Elise Grandprez

Révérend Père et charitable ami

En l'absence de la famille, permettez-moi de nouveau de recourir à votre dévouement. Je prie M. le Commandant de vous remettre" les sommes laissées par Constant et moi au bureau, soit à peu près 150 marks. Pour cette somme, nous désirons que vous disiez et fassiez dire des Messes le plus tôt possible, à votre couvent , cher Ami et par des prêtres de notre connaissance s'il y a moyen. Comme convenu avec ma soeur, demandez que notre dévoué, Monsieur Dufays, fasse chanter des obsèques, classe de 9 heures 1/2, et comme l'indique le testament, dise des messes, pour le repos des âmes de nos très regrettés parents, de Constant et de la mienne. - Nous sommes très courageux, cher Père.- Constant et moi, avons pu passer la veillée funèbre ensemble (grande consolation). A 2 heures, un prêtre belge nous confessera, puis un père capucin nous assistera. Nous aurons la Ste Messe et la Ste Communion vers 4hI/2 h puis le Dieu de justice nous jugera. Priez, faites prier, nous en avons grand besoin.  - Voilà pour nous la fin des affaires, de toutes les joies et certainement, pour nous chrétiens, la fin de toutes les peines. Voilà le moment où rien n'est bon que les oeuvres spirituelles, et nous en avons si peu à notre actif. Nous sommes très courageux, très résignés à la Volonté divine et acceptons la mort, en union avec les souffrances et la mort de Notre Seigneur, en expiation de nos péchés. Nous pardonnons de tout coeur à nos ennemis! Puisse le Dieu de miséricorde nous pardonner de même. Merci encore à nos amis si dévoués, avec notre affectueuse reconnaissance. Que ceux qui nous aiment ne nous oublient pas auprès de la Reine du Ciel, et vous cher ami, ressouvenez-vous de nous à l'autel, lorsqu'à votre voix, l'Auguste Victime descendra du Ciel sur l'autel. Si l'on pouvait obtenir que François passe en Suisse, vu son état de santé, et qu'il est père de trois enfants? Adieu, noble et vénéré Ami, croyez en nos sentiments respectueusement reconnaissants.
Elise Grandprez

Joseph Zilliox, fusillé le 23 juillet 1917

Joseph Zilliox, fusillé le 23 juillet 1917. (Pour sa téméraire croisière comme pilote du remorqueur « l’Anna », voir l’article dans les civils, sur :Joseph Zilliox; Aventure tragique et héroïque d'un Alsacien en Belgique.(Pommois l.)
Zilliox était Alsacien et servit tout d’abord dans les rangs de l’armée allemande. On devine avec quelles rancoeurs. Le 11 avril 1917, Joseph Zilliox est arrêté. La détention qui suivit fut horrible. Il la commence tout couvert d’horribles blessures, et comme ses bourreaux ne peuvent rien en obtenir, ils le maltraitent de toutes les façons jusqu’à « le rouer de coup plus de neuf fois ». La veille de l’exécution, il supplie qu’on lui donne un peu de nourriture, car la faim dont il souffre continuellement est un martyre.
Le 6 juillet il est amené au Palais de Justice pour y entendre la décision du tribunal ; ce ne fut qu’un simulacre de jugement, une parodie cruelle. L’accusé ne put se défendre, dire pourquoi, Alsacien, il avait agit de la sorte. Le verdict d’ailleurs n’était-il pas fixé à l’avance ?
Joseph Zilliox fut condamné deux fois à la peine de mort, pour « désertion » et « trahison », sans autorisation de recours en grâce. Si patient d’habitude devant ses tortionnaires, notre brave sortit de cette séance, bouleversé, l’âme en révolte, tant les procédés avaient été l’antipode de toute justice.
Ce ne fut qu’un nuage léger cependant ; il écrit presque aussitôt à l’un de ses amis : « Le 6 du 7e mois j’ai été condamné deux fois à la peine de mort. Je suis très fort en Dieu. Ce que j’ai fait, c’est pour l’Alsace et pour la France auxquelles vont toutes mes pensées .C’est pour cela que Dieu, je l’espère, me recevra dans son paradis. »
Joseph Zilliox, cet Alsacien d’une âme vierge si haute, à l’amour de la France si clair, si limpide, mourut sur notre sol dans ces admirables sentiments, mais afin qu’il absorbât jusqu’à la lie le calice des amertumes, les teutons le revêtirent d’une défroque de Landsturm, pour le mener au supplice et recevoir le coup fatal.

Liège, fort de la Chartreuse, nuit du 22 au 23 Juillet 1917

Mes chéris,

Mon cher Père tendrement aimé, M. et tous les autres, pour la dernière fois, je prends la plume pour vous crier un dernier adieu. En cette heure où vous espérez et croyez peut-être que je vais bien et que je suis auprès de ma femme, je suis ici en prison, soumis à Dieu, cinq heures avant ma mort, décidée par Dieu et mon juge. J'aurais voulu épargner à père cette grande douleur et j'espère qu'avec l'aide de Dieu vous la supporterez plus tard assez facilement. Comment je suis arrivé à cette situation, vous l'apprendrez sans doute plus tard. C'est le sort que Dieu m'a réservé et je pense qu'alors déjà j'avais un pressentiment certain, lorsque j'ai été pour la dernière fois en permission, quand nous nous sommes faits photographier. La séparation ne m'avait jamais semblé aussi dure qu'alors. Je croyais que tout devait aller selon mon désir. J'ai saisi l'occasion, dès qu'elle s'est présentée...il y a à présent trois ans que j'ai quitté A., et je dois maintenant quitter cette vie dans de telles circonstances. Je vous en prie, pardonnez-moi. Aucune grâce ne me fut accordée par la juge terrestre. Puisse Dieu m'en être d'autant plus clément! Je vous en prie, considérez A. comme votre fille et votre soeur bien-aimée. J'espère et souhaite qu'AL. est encore à la maison et que vous n'avez à souffrir aucun besoin. J'aurais pu dominer ma nature passionnée, mais je suis content de mon sort. Cher Père, c'est de l'avenir d'E. que vous devez encore et surtout vous préoccuper. Il est encore jeune. Je désire qu'il se choisisse pour compagne une pieuse et brave jeune fille, dont vous soyez content aussi. J’aurais volontiers assuré après moi une vie tranquille à A., et aussi pensé spécialement à ma belle-soeur. Mais, on m'avait fait de grandes promesses, et dans la suite, j'ai été abandonné et n'ai même pas pu aller à Paris. Maintenant; que la volonté de Dieu se fasse! Tôt ou tard, nous devons passer par là et l'on ne pourrait jamais être mieux préparé que je ne le suis maintenant. - Gardez-moi un bon souvenir et priez pour moi.  Bientôt je serai auprès de notre mère, où je reverrai aussi ma soeur, et alors nous prierons Dieu ensemble pour votre bien-être et surtout pour votre fin heureuse. Cher père, ne prenez pas la chose trop à coeur. Pensez que Dieu, dans sa toute puissance, désire une victime et peut-être, par mon sacrifice, protégera-t-il mon frère et vous le ramènera-t-il sain et sauf. Je dois terminer, car il sera bientôt temps et je veux encore écrire à A. Dans l'espoir de vous revoir bientôt dans la joie et la félicité éternelle, je vous embrasse tous du fond du coeur pour la dernière fois. 

Votre très cher fils, beau-frère et oncle,
Joseph Zilliox

Henri Wathelet (S. R. A. Wathelet) fusillé le 4 septembre 1917

Henri Wathelet naquit à Comblain-au-Pont, le 14 octobre 1893. Il se préparait à franchir notre frontière le 12 avril 1917, lorsqu’il fut « cueilli. »
Cette arrestation compromettait tout un service qui sans être bien étendu ne manquait pas d’une certaine solidité. Simple ouvrier carrier, d’une instruction rudimentaire, sans relations presque, Wathelet avait trouvé en lui-même les ressources et l’énergie pour mettre debout un organisme doué d’une vie bien réglée. Caché à Ougrée, il rencontra des collaborateurs pour le compte du War-Office et institua plusieurs postes ferrés sur la ligne Liège-Vivegnis et un autre à Ougrée-Marihaye, sur la ligne de Liège-Londoz-Namur.
Ses principaux collaborateurs, Adrien Richter et Jacques Lelarge, partageront son sort, figureront au livre des gloires de la Chartreuse de Liège.

Chère femme et chère tante,

Quand tu recevras cette lettre, j’aurai hélas ! Fini d’exister, car l’heure de ma mort est fixée au mardi 4, à 7 heures du matin.
Enfin que voulez-vous c’est la guerre, il faut bien se soumettre à toutes les peines que Dieu nous inflige, celle-ci est bien la dernière pour moi. Enfin, chère femme et chère tante, consolez-vous sans m’oublier. Je sais que cette peine vous conduira au tombeau, mais je ne peux rien pour racheter ma vie et les vôtres.
La vie est ainsi faite, il faut bien prendre courage, vous ne me ressusciterez pas en pleurant Priez pour moi toutes deux afin que dieu me prenne avec Lui dans le Ciel, car je crois que si Dieu donne le paradis à celui qui a fidèlement servi sa patrie, je serai bien venu au jugement éternel. - je sais que c'est malheureux pour vous autres, car mourir par les armes, est un sort bien malheureux, mais je préfère cette mort à une longue et pénible maladie, qui ruine bien souvent les familles. - Hélas! Chère femme, nos beaux rêves et nos espérances se sont envolés, mais ne m'en veut pas. Pardonne- moi, c'est ma faute tout ce qui est arrivé, mais tu dois me pardonner, car je ne m'attendais pas à des suites aussi funestes. Pour moi, l'heure de la mort doit sonner, car ici-bas nous sommes tous mortels, et Dieu veut nous classer parmi le nombre de victimes du devoir.
A présent, on ne me touchera plus qu’une seule fois, et ce sera pour me placer parmi le nombre des martyrs du devoir ; je vais joindre à cette lettre une autre, que tu remettras, la guerre finie, au Ministre de la guerre, ainsi que les autres papiers, pour te faire avoir une pension, car tu dois toucher pour moi une pension une pension de huit à neuf cents francs.
Je n’ai pas gagné un franc ; ce que j’ai fait, c’était par dévouement pour ma Patrie. Je vais te remettre ma montre et mes souliers; tu en disposeras selon ta volonté, ainsi que de mes effets; ils sont à toi. Que ta soeur Alice garde mon épingle comme souvenir, comme souvenir de moi; donne aussi quelque chose à mes parents comme souvenir de leur fils. J'espère que tu voudras bien me pardonner toutes les fautes que j'ai commises envers toi. Enfin, je demande un  pardon général, à tous ceux à qui j'ai fait de la peine, comme je pardonne à tout ceux qui m'en ont fait aussi. Je te remets aussi les lettres que tu m'as écrites en prison, et tu les garderas comme un précieux souvenir qui ma été si cher à la Chartreuse. Enfin chère femme et chère tante, prenez courage; vous me rejoindrez au Ciel, où je prierai pour vous; armez-vous de courage; et soyez forts, pour triompher de vos malheurs. Je ne saurai qu'exprimer mes regrets de vous avoir fait tant de peine, mais je vous demande pardon mille et mille fois. Consolez-vous tous sans m'oublier.
Après la guerre, tu pourras savoir où je suis enterré à la Chartreuse ; je serai parmi les grands défenseurs de la Patrie, parmi le nombre de ceux qui ont versé si noblement leur sang pour la défense du sol natal.
Je dois vous dire que je suis bien courageux, et que je ne crains pas de mourir. La seule chose qui m’attriste, c’est de vous quitter. Enfin, que voulez-vous ? L’heure de ma mort a sonné, et je dois mourir.
Recevez, chère femme et chère tante, les derniers baisers de celui qui vous a tant aimées.
Votre mari et neveu bien-aimé,
Henri Wathelet.

Adrien Richer (S. R. A. Wathelet) fusillé le 4 septembre 1917

Adrien Richter, né à Ougrée, le 1e août 1883.  Boulanger de son état. Il eut sa part dans la création et la direction du service Wathelet à la fin de 1916. De plus, il fit très souvent courrier entre Liège et Welkenraedt.
Nous transcrivons, pieusement, ce billet qu’Adrien Richter adresse à sa petite fille peu d’heures avant le trépas. C’est – avec sa mémoire si vivifiante – le seul bien que nous ait légué ce courageux citoyen.

Ma chère petite fille Simone,

Pardonnez-moi, ma chère petite fille, de vous avoir rendue malheureuse, pour votre vie, vous qui m’aimiez tant. Il faut que nous nous séparions pour toujours. Je vous recommande de bien écouter votre maman, car, quant à moi, chère petite, il faudra bien que je vous quitte pour toujours. Je sais que c’est un dur moment, chère enfant, mais en terre, où je serai déposé, mon cœur ne vous oubliera pas. Vous êtes gravée dans mon âme. Ce qui me coûte, c’est de ne pas vous embrasser avant de mourir.
Je vous fais mes adieux, chère fille, pour l’éternité.
Ton grand-père, qui va mourir pour toi.
Au revoir, chère petite.
Adrien Richter
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Jacques Lelarge (S. R. A. W. O. Wathelet), fusillé le 4 septembre 1917

Jacques Lelarge, né à Verviers, le 25 mars 1868.Fusillé le 4 septembre 1917. Il remplissait le poste de contre-maître aux hauts-fourneaux d’Ougrée. Il était à la tête d’un excellent poste d’observation à Ougrée-Marihaye, sur la ligne Liège-Londoz à Namur.
Appréhendé peu de temps après Henri Wathelet, condamné à être fusillé, le 22 août, il se montra plein de courage et de dignité dans son attitude.

Mes chers enfants,

En voyant l’en-tête, vous devez vous dire que j’ai été vite changé de résidence. Oui, on est venu me chercher à St Léonard, à 5 heures ½ du soir, me disant que j’allais au tribunal, mais c’était à la Chartreuse, pour le dernier jugement.
Je suis arrivé à 5 heures ¾ ; à 6 heures, on est venu m’annoncer que mon recours en grâce était rejeté, qu’il n’y avait rien à faire, et que je serai fusillé demain mardi, 4 septembre, à 7 heures et ½ du matin, donc dans douze heures. Ainsi ma chère Victorine, c’est la dernière lettre que je vous écris.
Quand vous êtes venue, lundi 27, avec ma sœur Isabelle, les deux dernières de la famille que j’aurai eu le bonheur de voir, vous m’avez recommandé d’être ferme ; je le serai jusqu’au bout, vous êtes venues me réconforter. -C'est bien dommage, ma chère femme, ainsi que mes chers enfants, de se quitter si tôt, nous avions encore quelques belles années à rester ensemble, mais la destinée ne l'a pas voulu. Ma chère bien-aimée, je vous recommande d'avoir beaucoup de courage; je vous lègue tout mon pouvoir, et je suis certain que les enfants ne vous abandonneront pas; c'est le voeu que je forme, et j'espère qu'il sera respecté. Pendant les longues journées que j'étais resté seul, j'avais fait une quantité de châteaux en Espagne, mais tout est renversé .Je vais mourir pour la Patrie; j'espère que l'on ne vous abandonnera pas, ainsi que les enfants; je vous ai recommandés ainsi que Louis, à Monsieur Pierre; je crois que vous pouvez aller trouver Madame. Quand vous aurez terminé vos affaires à Ougrée, allez rester chez les soeurs à Bruxelles, puisqu'elles vous ont offert de rester chez elles jusqu'à la fin de la guerre.

Ma chère femme, je vous demande pardon du mal que je puis vous avoir fait; j'espère que vous me pardonnez ce qui me donne la consolation de mourir en paix. Faites mes adieux aux connaissances .Adieu ma bien-aimée, mes chers enfants, frères, soeurs et amis; n'oubliez pas les nièces. Je meurs en brave, je n'avais personne à accuser. 

Celui qui n'a jamais cessé de vous aimer.
Jacques

Je n'ai pas dormi, ma chère et bien-aimée, j'ai pensé à vous et aux enfants toute la nuit ; c'est dommage que je n'ai pas eu ma grâce. Je m'étais promis que nous aurions une belle vieillesse.
Jacques

Ma chère et bonne femme

Je vais partir à la mort, il est 7 heures. Je serai enterré au cimetière de Robermont ; il y aura une croix avec le nom.
Jacques

Jean Lejeune (S. R. F. ) fusillé le 4 septembre 1917

Jean Gérard Lejeune, né à Forest-Prayon, le 16 octobre 1863. Fusillé le 4 septembre 1917.
Jean Lejeune compta parmi les derniers suppliciés de la Montagne Sainte.
Il était entré, en 1887, dans la police liégeoise où il fit une carrière rapide jusqu’au grade de Commissaire Adjoint de 1e  classe, le 13 janvier 1913.
La guerre le trouva fièrement résolu à embrasser tout son devoir, et l’on put apprécier par la suite toute la valeur qu’il donnait à ce petit mot de deux syllabes si gros d’immensités. Depuis les mauvais jours jamais il ne connut de repos. Avant de se rallier à cette forme perfectionnée, et nous dirons classique, de l’espionnage : l’observation, il exerce, peut-on dire, tous les métiers nuisibles à l'ennemi : passage de jeunes gens, cachettes qu’il leur procure, renseignements de toutes sortes, excitations à s’engager, fausses cartes d’identité, transport de documents, relations fréquentes, quotidiennes avec les agences établies en Hollande, perturbation dans les lignes télégraphiques allemandes, enfin préparation d’une machine infernale pour faire sauter le pont du Val Benoît, projet qu’il ne put mettre à exécution – notre commissaire a tout imaginé, tout tenté, tout encouragé pour le profit de notre grande Cause, jusqu’au jour où lui-même il s’embrigada dans un service de renseignements français. Nous le voyons alors en rapports constants avec Zilliox, Lecoq et Henrot.
Mais il était écrit que ce citoyen si courageux verrait bientôt son élan brisé. Les 10 et 11 avril 1917, ses collaborateurs sont mis sous les verrous. Il n’a plus qu’à fuir désormais, à vivre en proscrit durant des mois, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre – une dame l’héberge pendant plusieurs semaines – tantôt dans les bois où il passe quatre nuits à la belle étoile. A ce régime de « qui-vive ! » perpétuel, sa pauvre santé se délabre, sa maladie de cœur empire…et puis il est sans nouvelles de sa fille malade, une enfant de douze ans ! Harassé, épuisé, ce vaillant rentre chez lui pour quelques heures ; il y est pris comme dans une souricière.
Le caractère, la mâle énergie de Lejeune firent impression sur les agents de la sûreté. Il n’eut pas à endurer de leur part tous ces tourments qu’ils infligeaient si libéralement à d’autres, mais il éprouva pendant longtemps le cruel martyre de ne rien apprendre au sujet de sa pauvre infirme.
L’acte de condamnation de Jean Lejeune ne signale que deux chefs d’accusation : avoir fourni une fausse carte d’identité et un refuge à Henrot, un domicile à Zilliox.
C’est peu pour entraîner la peine capitale, mais sa qualité de commissaire de police a probablement aggravé son cas. Jusqu’aux derniers moments Lejeune conserva ses illusions, eut foi en sa grâce.
« Je dis deux chapelets à haute voix, accompagné par cinq détenus qui seront exécutés en même temps que moi. Nous demandons avec ferveur qu’un contre-ordre arrive au dernier moment, et, si nous devons réellement succomber, que Dieu nous accorde son appui pour mourir bravement et qu’il protège nos familles. »
Le lendemain de son exécution sa fille décédait, ignorante de la destinée de son père. Ce père, Dieu le reprenait d’ici-bas juste à temps pour qu’il retrouvât le sourire de son enfant si aimée sur le seuil de l’Eternité.

Liège, le 3 septembre 1917, à 7h

Ma bien-aimée Odile,

Le sort en est jeté, mon pourvoi en grâce n'a pas été admis. ce soir, à 4h.1/2, j'ai été extrait de la prison et conduit en voiture cellulaire à la Chartreuse, où je dois être exécuté demain matin à 7 heures, d'après ce qui m'a été signifié tantôt par l'auditeur militaire. Monsieur l'aumônier m'a rendu visite tantôt à 7 h. Il doit revenir demain, 4 courant, à 5h. du matin, pour me confesser et communier et entendre ensuite la messe. J'espère aller au Ciel rejoindre ma regrettée Marie qui m'a donné 27 ans et demi de bonheur et mon cher petit-fils, dont le souvenir ne m'a jamais non plus quitté, ainsi que tous mes parents qui ont tous été de braves gens. Il y a aujourd'hui 15 mois ma chère Odile, que nous nous sommes mariés et je t'ai causé dans ce court intervalle, bien des ennuis dont je te demande bien sincèrement pardon. Je t'aimais bien... Tu n'as aucun reproche à te faire, tu es la bonté même et tu as soigné ma petite Titine comme la meilleure des mères. Continue, ta tâche n'est pas terminée, mais, elle, ne tardera pas à venir me rejoindre, le cher Ange.
                                                                                                                             - Tu feras dire une messe à Ste Foy, à 9 heures, pour le repos de mon âme et une autre, huit jours après, à la même heure à Prayon, où je suis né, où j'ai été baptisé et ai communié et où reposent mes ascendants. Tu donneras à Jeanne tout ce qui peut l'intéresser en fait de livres ou d'autres objets, ainsi que l'alliance que j'ai au doigt que je remets à Monsieur l'aumônier, avec mes lorgnons, le chapelet de la petite, le nécessaire de toilette, la montre et la chaîne, les photographies et lettres, une relique et deux médailles. Tu réclameras mon corps après la guerre et tu me feras mettre dans le caveau modeste que tu auras fait construire pour Marie, ma tante Françoise Pire, enterrée avec elle et qui m'a servi de mère et mon petit Coco, ainsi que ma petite Marie. Tu viendras si tu veux me faire plaisir, nous y rejoindre le plus tard possible. Je veux que tu sois raisonnable, que tu te dises qu'avec tous mes "méhins", je n'aurais quand même pas vécu longtemps! Courage encore quand Marie s'en ira et consolez-vous encore en disant qu'elle vient me retrouver ainsi que sa mère et son neveu. - C'est Jeanne, si éprouvée, si vaillante, dont j'ai toujours été si fier à bon droit, qu'il faudra soutenir. Le plus grand plaisir que vous puissiez me faire, c'est de vivre toujours ensemble, dans la même maison  et de vous aider mutuellement. Tu diras à X. . et à X... que je leur ai pardonné depuis longtemps et tu leur remettras un souvenir sérieux, ainsi qu'à mes beaux-frères...et mes cousines...Quand à mon frère Alphonse, tu lui laisseras la chaîne en or de mon frère qui, après lui reviendras à mon gendre...
- Tu laisseras un souvenir (livre de préférence) à mes meilleurs amis, par rang de préférence. A. G. B ., tu donneras mon code pénal (qui est au bureau). Enfin, tu répareras les omissions que j'ai pu faire... J'ai eu des illusions jusqu'au dernier jour; je n'aurais jamais cru que le jugement serait exécuté dans toute sa rigueur, mais puisque c'est ainsi, il n'y a qu'à s'exécuter et dire: "Que la volonté de Dieu soit faite", mourir chrétiennement et en brave, comme je compte le faire. - C'est en somme une belle mort, surtout pour un patriote ardent comme moi. Je me dis que ce n'est qu'un mauvais temps à passer, et j'espère, sans bravade, le passer en soldat, sans qu'il soit nécessaire de me bander les yeux, en criant: "Vive le Roi! Vive la Belgique! "Après, c'est le sommeil dont on ne se réveille pas. - Pour moi, qui crois à l'immortalité de l'âme et qui ai toujours cherché le bien en m'attachant aux humbles et en leur rendant service autant que je pouvais, cela n'a rien d'effrayant. Ce qui m'afflige le plus, c'est de ne pas voir la fin de la guerre qui a fait souffrir mon innocente et malheureuse patrie qui a été si vaillante.
Bien-aimée femme, sois donc courageuse, oublie-moi; je te laisse une pension qui te permettra de faire face à toutes tes obligations; veille sur ceux que j'aime, mon frère surtout à qui je comptais, après la guerre, trouver une place suivant sa santé. Il est maintenant 10 h., j'achève cette lettre pour en écrire deux autres plus courtes, dont une à Alphonse et une à M. le bourgmestre.  J'irai ensuite me coucher et j'espère dormir jusqu'à 4 heures. Je t'embrasse, ma chère Odile, de toute l'ardeur de mon âme et te souhaite, en te bénissant, tout le bonheur que tu mérites. Sois surtout courageuse; bonne, c'est inutile de te le recommander, et reçois mes suprêmes regrets de te quitter, malgré que la vie m'a été si cruelle depuis deux ans. 

Ton bien-aimé mari, Jean

Liège, Chartreuse le 3 septembre à 10 h. 1/2 du soir

Ma bien-aimée Jeanne

Je vais te quitter, ma chère enfant, sans avoir pu t'embrasser ainsi que mon cher petit Albert. Je ne saurais et ne voudrais te décrire combien il est triste de s'en aller ainsi, sans avoir revu ceux qu'on aime, et malgré tous les chagrins qu'on a eus en si peu de temps, sans compter ceux qu'on attendait encore avec Titine. La vie n'est pas toujours rose mais il faut avouer que j'ai déjà eu une bonne part de bonheur, et que, vu mon état de santé, je ne pouvais pas vivre longtemps. Quelle responsabilité pour ceux qui prennent une décision pareille, à celle qu'on prend envers moi, alors que tant de coquins courent les rues! Rien ne sert de récriminer et il vaut mieux prier et se résigner. - Sois courageuse, ma chère enfant, dont j'ai toujours été si fier et qui ne m'a jamais donné que des satisfactions. Remplace-moi vite avec Odile auprès de ta soeur qui ne tardera pas à venir me rejoindre, la pauvre petite. Heureusement qu'elle ne sait rien. Courage, toujours, prie malgré tout, car si Dieu paraît parfois dur, c'est qu'il a ses raisons devant lesquelles il faut s'incliner, sans murmurer. Pour les questions matérielles, tu t'en rapporteras à la longue lettre que j'adresse à Odile et tu t'y conformeras rigoureusement... Comme tu le verras, je serai exécuté demain 4, à 7h du matin, avec Henrot et cinq hommes à la Chartreuse. Dis bien à ton mari que je l'aimais comme un fils, et qu'il doit s'arranger pour te donner le bonheur qui, à ton âge, est encore possible, malgré toutes les épreuves. Tu ne pleureras pas longtemps; je crois que Dieu me rend service en me retirant de cette terre en ce moment où je souffre de différents malaises, sans compter toute la souffrance morale. Sois bonne aussi pour Phina, comme pour Alphonse et aide Odile à exécuter mes dernières volontés. Sois avec Odile mon interprète auprès du clergé de Sainte-Foy, pour l'assurer de mes meilleurs sentiments qui sont ceux d'un chrétien fervent. J’ai beaucoup prié depuis deux mois, et le ciel ne peut manquer de me donner, au moment suprême, le courage nécessaire, comme doit l'avoir un vaillant soldat. Inculque à ton fils Albert et à tes autres enfants à venir, des sentiments d'honneur, de franchise, de loyauté et de bravoure dont j'étais sans me flatter Ninie qui viendra bientôt me rejoindre au Ciel, auprès de ta mère que je n'ai jamais cessé d'aimer.  

Ton père qui te bénit autant qu'il t'a toujours aimée. Je finis cette lettre à 11 heures du soir centrale. Je vais un peu me reposer pour me lever à 5 h , communier, entendre la messe et mourir ensuite.

N. B. Je n'ai plus de papier pour écrire à Alphonse et à d'autres auprès desquels tu me serviras d'interprète avec Odile. Je conserve les portraits jusqu'au dernier moment pour vous embrasser encore tous avant de mourir. M. L'Aumônier vous les remettra pour vous les partager. Continuez à gâter ma petite Ninie et surtout cachez-lui vos larmes: il ne faut pas qu'elle ait le moindre doute. 

De 3h. 1/2 à 4 h., je dis deux chapelets à haute voix aidé par cinq co-détenus qui seront exécutés en même temps que moi. Nous demandons avec ferveur qu'un ordre arrive au dernier moment et, si nous devons réellement succomber, que Dieu nous accorde son appui pour mourir bravement et qu'Il protège nos familles. Il m'a si bien aidé jusqu'ici que je n'ai pas encore tremblé une seconde depuis mon arrestation. Mes compagnons qui, outre Henrot, sont les nommés Lelarge et Wathelet et deux inconnus, occupant des cellules voisines, sont aussi très courageux et je les exhorte à mourir en Belges, ce qui est tout dire. Je pense d'ailleurs qu'ils y étaient décidés sans cela.  A 5 h. M. l'aumônier arrive et je lui remets les objets, indiqués dans l'enveloppe ci-jointe. Il m'apprend qu'aucun contre-ordre ne peut plus être espéré. Soumettons-nous donc. Résignation et courage, ma chère enfant, et remplace-moi auprès des plus faibles. 

Ton père qui t'aimait à l'adoration
Jean

L’hécatombe du 4 septembre 1917 qui comptait parmi ses victimes : Henri Wathelet, Adrien Richter, Jacques Lelarge, Jean Lejeune, comprenait aussi un Hollandais, Godefroid Wiertz et Camille Henrot, un Belge.
Henrot se dépensa au service d’une agence anglaise, bien qu’il entretint des relations avec Lejeune inféodé, lui, à une organisation française. Les billets que nous avons sous les yeux ne nous révèlent presque rien de sa vie intime. Il insiste auprès de son épouse, de ses parents, pour qu’ils viennent prier sur sa tombe au cimetière de Robermont. Camille Henrot ne parait pas avoir été un sentimental : tous, il est vrai, ne peuvent être des Van der Snoeck ou des Defechereux.

Clément Lecocq

Quelques jours après cette tuerie en masse, le 11 septembre, était encore exécuté Clément Lecocq.
Celui-ci ne nous a laissé aucune sorte d’écrit. Carrière plutôt agitée, aventureuse, semble-t-il.
Lecocq arrive cependant à établir cinq postes d’observation à Liège.
On eut recours à d’odieux traitements pour le contraindre à des aveux.
Qu’il repose maintenant à l’abri des orages de cette vie dans le sein de Dieu.

Louis Collard
et Antony Collard (S. R. A) fusillés le 18 juillet 1918

Les frères Louis et Antony Collard naquirent dans la province de Luxembourg à Tintigny, le premier en décembre 1896, le second en février 1898. Ils avaient donc respectivement 20 et 22 ans lors de leur exécution à la Chartreuse. L'aîné avait achevé ses études au petit séminaire de Bastogne lorsque éclata la guerre. Nés dans une famille très croyante, la souffrance frappa à la porte de cette famille à des dates très rapprochées: le décès de Madame Collard fut suivi de peu par l'invasion ennemie qui à Tintigny fit une centaine de victimes. "Pendant ces journées du 22 et 23 août, écrira plus tard Antony, nous avons vraiment traversé les angoisses de la mort, nous avons compris ce que c'était que la vie". Pendant les années qui suivirent, les Collard vécurent sous un hangar d'abord puis sous un léger abri dressé parmi les pommiers. 
Il y a tant de choses à dire sur les frères Collard qu'un article complet devrait leur être consacré. Louis et Antony brûlaient de rejoindre l'armée belge. Leurs démarches étaient sur le point d'aboutir, lorsqu'ils furent sollicités par le service de renseignement anglais et acceptèrent de devenir des membres actifs de la "Dame blanche".  Lors de leur arrestation, les deux frères se trouvaient à la "Villa des hirondelles" à proximité de Liège. Transportés au Palais des Princes-Evêques de Liège, ils furent enfermés peu après à la prison St- Léonard où ils subirent une longue détention dans des conditions très dures.

Monsieur Collard, leur père chéri, avait partagé le sort de ses fils; les lourds verrous de St-Léonard s'étaient refermés sur les enfants et sur leur père. La sentence du 2 juillet les enveloppait tous les trois dans le même verdict de mort, ainsi que Monsieur l'abbé Arnould et Madame Goessels. Dans la suite, on obtint une commutation de peine pour les trois derniers, les travaux forcés; Antony et Louis seraient les seuls soumis à la peine capitale. Restaient à la demeure familiale Marie-Thérèse, Anna, Madeleine et Jean. Marie-Thérèse, en tout l'égale de ses frères, après avoir repris leur labeur patriotique et subi l'emprisonnement, devait mourir dès le début de 1920.

Sans crainte aucune, d'un pas assuré et le regard limpide, les deux frères marchèrent au supplice .Ainsi qu'ils l'avaient prédit, sur le chemin du "Bastion", l'hymne de la reconnaissance et de la victoire jaillit de leurs coeurs: "Magnificat anima mea Dominum". L'escorte les fit taire. Alors Antony et Louis prirent leur rosaire qu'ils récitèrent jusqu'au lieu de l'exécution. A l'aumônier qui leur disait ces paroles: "vous ne souffrirez pas beaucoup", ils répondirent: "nous voudrions souffrir encore pour être plus dignes de Dieu qui nous appelle à Lui".  Et ce fut tout; la mort moissonna ces deux  belles existences.

Comment le père Collard dit adieu, à ses deux fils, dans la prison Saint Léonard.

(Extrait du livre de Laurent Lombard « Le drame de la villa des Hirondelles », éditions Vox Patriae 1930)

Le père des Godefroid (nom de code des frères Collard) a soixante-deux ans. C’est un beau vieillard à longue barbe grisonnante. Ses deux fils, c’est lui qui les a formés et leur a forgé un caractère de fer. C’est lui qui leur a pétri l’âme de ces admirables principes qui les rendent si forts devant la mort. C’est lui qui avec sa noble épouse, morte en 1911, a guidé leurs premiers pas sur la dure voix montante de la perfection chrétienne.

Entre les trois hommes réunis là sous le regard de témoins ennemis, il y a parfaite identité d’aspirations et de pensées. Un même idéal : souffrir et mourir avec joie puisque telle est la Volonté du Seigneur. Pas de récrimination, pas de plainte, pas de pleurs, mais une joyeuse résignation.

« Mes deux fils vinrent à moi d’un pas ferme, le regard serein, racontera plus tard l’héroïque patriote... Les rayons du ciel illuminaient déjà leurs fronts purs quand ils me disaient d’être heureux, plus heureux que je ne l’avais jamais été... »

Heureux... est-ce possible qu’il ait été question de bonheur dans ce pathétique entretien ? Oui, toujours la même et impressionnante formule : « Mourir avec joie ». C’est pourquoi, au grand étonnement des Allemands, qui observaient les moindres gestes des condamnés, aucune larme ne fut versée. Les deux jeunes gens parlaient d’une voix calme. Pas d’emphase, pas de gesticulation dramatique, mais toute leur attitude dénotait une prodigieuse maîtrise de soi.

Les précieuses minutes passaient... « Mes enfants, continue le père des Godefroid, prononcent avec affection le nom de chacun et demandent des nouvelles de tous. On dirait que c’est le sort des autres qui les préoccupe. Avec un à-propos et une précision admirables, ils me font leurs suprêmes recommandations...

Au signal de la séparation, ils se jettent à genoux : « Papa, donnez-nous votre dernière bénédiction. »

Je les bénis, puis me prosternant à mon tour : « Vous aussi, mes enfants, avant de mourir, bénissez votre vieux père. »

Nous étions tous trois à genoux.

On donne un nouveau signal. J’embrasse mes fils. Ils s’en vont, sans verser une larme, la démarche fière, me laissant un dernier mot de consolation et d’affection.

Déjà ils ont quitté la salle. Je me rends compte alors de ma cruelle situation. « O mon Dieu, m’écriai-je, ils sont partis, je ne les reverrai plus ! »

Je me précipite vers le couloir. Les soldats me laissent passer. J’aperçois Louis et Anthony sur le point de tourner l’angle du corridor.

Mes enfants se doutent-ils de ma présence ? Ils jettent un regard vers moi et s’écrient d’une voix forte, en me montrant le Ciel : « Au revoir, Papa, au Ciel ! »

Au revoir, mes enfants, au Ciel ! »

Extraits de la lettre écrite la veille de son exécution par Antony

A mon cher petit papa,

(...) Papa chéri, aimez bien nos petites soeurs et nos petits frères, comme vous nous avez aimés, reportez sur eux l'affection que vous auriez pour nous! J'ai dit que les vivres et les vêtements qui nous restaient vous soient remis; cependant, si vous êtes remis en liberté, faites-en ce que vous voudrez; peut-être nos chers amis d'infortune seraient-ils heureux de les avoir; ce que vous ferez, Papa chéri, ce sera bien! N'ayez aucun souci pour l'avenir matériel de notre famille, cher papa, nous arrangerons cela avec le bon Dieu. 

"Mets ton souci sur le Seigneur et lui-même prendra soin de tout". 

"Cherchez avant tout le Royaume de Dieu, et le reste vous sera donné de surcroît"

"Les païens se préoccupent de toutes ces choses; pour vous, votre Père céleste sait bien que vous en avez besoin. Lui qui nourrit les petits oiseaux et qui donne au lis des champs un vêtement plus riche que celui de Salomon"

Mon cher papa, courage donc et confiance! Le coeur de Jésus est là. Il nous voit tous, Il nous entend, il nous écoute, il nous protège. Il est là près de nous, près de vous, papa, près de nos petits! Qu'il vive toujours béni, aimé, glorifié, remercié, dans notre malheureux foyer, le Coeur triomphant de Jésus et que son règne arrive! Gloire et merci au Coeur de Jésus! 

Oh Papa, plus que quelques heures! Oh! Déjà je vois le Ciel! Oh! Le ciel! Le Ciel! Papa! (...).

(...)

Papa bien aimé, pardon encore une fois des peines que je vous ai faites! Demain avant de mourir, je vous bénirai une dernière fois, ô mon Papa chéri! J'aurai le Bon Dieu dans mon coeur, oh! Je n'ai pas peur papa; non, je n'aurai pas peur! Puisqu’il sera avec nous pour mourir: et je chanterai en quittant cette terre: "Gloire à Jésus qui nous a tant aimés" et Vive le Bon Dieu, c'est Lui qui est le maître et je veux mourir pour Lui et près de Lui nous nous retrouverons tous. Au revoir, cher petit Papa chéri. Au ciel!

Liège fort de la Chartreuse, nuit du 17 au 18 juillet 1918

Voici le dernier billet que  Louis Collard adressa aux siens à 3 h 1/2, deux heures à peine avant l'exécution

Oh mon Jésus, que je vous aime! Vous me comblez de bonheur; je viens de faire ma confession générale; tout est pardonné, je vais au Ciel tout droit. Oh! Réjouissez-vous avec moi, avec nous, et ne pleurez pas! Nous allons partir pour la Sainte Messe et communierons; c'est à cinq heures que nous partirons pour le Ciel, tous les deux ensemble. J'aurai mon rosaire en main. Monsieur l'Aumônier y a appliqué l'indulgence plénière et en allant au lieu de l'exécution, nous le réciterons tous deux, tout haut, puis au dernier moment, le Bon Dieu nous donnera sa bénédiction par la main du prêtre. C'est un prêtre belge qui nous a confessés. Nous servirons la Messe tous les deux. O Bonheur! Maintenant, au revoir, au Ciel, en Jésus!...

Je vais ne plus penser qu'à lui, maintenant, au bonheur qu'il nous donne. -Que notre bonheur vous console, mes chéris: je vous aime grandement en Jésus, pour Jésus, et je vous bénis tous et vous embrasse du plus profond de mon âme en Jésus: Papa bien-aimé et chéri, bien-aimés petits frères et soeurs, Marie-Thérèse, Anna, Raphaël, Madeleine et mon petit filleul Jean. Tous en Jésus, tout pour Jésus. 

Fort de la Chartreuse, 18 juillet 1918, 3h 1/2 du matin

Remarque: et conclusion: une  réflexion de l'auteur de ce site sur les frères Collard

Les  deux jeunes gens étaient des jeunes intellectuels qui avaient acquis une foi capable de déplacer les montagnes! Mais ne nous trompons pas, derrière cette immense foi qui les aidèrent à se "sacrifier librement", il y a simplement deux garçons à peine sortis de l'adolescence, deux garçons qui pouvaient tout espérer de la vie et qui durent entreprendre un terrible cheminement avant d’accepter la mort qu'on leur imposait. La foi en Jésus  leur donna l'espérance que leur mort ait un sens mais ce cheminement vers "leur  certitude" n'aurait sans doute pas été possible sans un courage et une lucidité extraordinaire. Manifestement, les frères Collard, malgré leur jeune âge, avaient su acquérir les plus hautes qualités morales. Celles-ci leur avaient permis d'aborder avec un immense sang-froid une réflexion au sujet de leur propre mort. Que cette réflexion ait pris un forme, une orientation plus religieuse que philosophique ou morale n'enlève rien ou ne rajoute rien à l'étoffe des héros. Avec ou sans Foi, les frères Collard furent de véritables héros parce qu'ils gardèrent jusque dans la mort leur espérance, leur dignité et leur esprit d'abnégation.

Ce 11 novembre 2003

Ces Patriotes furent fusillés à Hasselt.

Monsieur Wauters, Célestin

Monsieur Wauters Célestin, né le 10 janvier 1873 avait senti se réveiller en lui une ardeur farouche, en voyant sa Patrie meurtrie par la soldatesque ennemie. Sa compagne digne et dévouée le seconda dans l’organisation qu’il fit d’un service d’espionnage. L’ancien sous-officier des jeunes années, l’honorable commerçant du moment, fit place à un chef de grande intelligence et d’intrépide initiative. Hélas sa vaillante femme et lui connurent les jours sombres de l’emprisonnement et le verdict plana sur tous les deux en même temps. Pourtant sa peine à elle fut commuée en travaux forcés à perpétuité. Seul il tombe à Hasselt au pied du mur d’exécution le 20 novembre 1916.
Dans cette famille l’héroïsme est dans le sang. Le fils de 12 ans harcelé de questions par les Boches fit des réponses qui déroutaient le jugement teuton.

Auguste Javaux

Dans l’âme bouillonnante de l’artiste qu’était Javaux devaient germer les dons de magnifique courage dont il fit preuve. Chef important du War Office il fut l’un des artisans de la défaite allemande de Verdun. Et les Boches le savaient si bien qu’ils répondirent à ceux qui réclamaient un adoucissement aux souffrances qu’enduraient les enfants et la sœur du héros, déportés en Allemagne : « Il ne peut être accordé aucune grâce à la famille de celui qui nous a fait tant de mal. » Arrêté en juillet 1916, le 16 décembre suivant, à Hasselt, le patriote ardent était fusillé. Il avait alors 50 ans.

Liévin van Hoffelen né à Anvers le 19 juillet 1871
et
Léon Desmottes né à Chappelle-à-Wattines le 26 février 1876

Ils tombèrent tous les deux le même jour que Javaux. Ils faisaient partie de la même pléiade de martyrs. Le premier, Van Hoffelen, artiste verrier établi à Liège prit une part active au service de renseignements. Mais un jour vint où les Boches le suspectèrent. Sa maison fut visitée, et l’un de ses deux fils, qui travaillait avec leur père, fut arrêté en même temps que lui. Ces malheureux furent torturés ; et avant sa condamnation à 10 ans de travaux forcés, le fils de 18 ans dut assister à la condamnation à mort de son père. Pauvre père dont la chair meurtrie par 3 flagellations fut menée au pied du mur d’exécution : et c’est l’homme qui écrit quelques heures avant sa mort : « Je meurs en brave pour Dieu, le Roi et la Patrie, avec la satisfaction d’avoir rempli mon devoir de patriote et en parfait chrétien. » Et un peu plus loin : « Je passe ma dernière nuit avec un camarade devenu un frère en quelques jours et nous allons mourir ensemble. »
C’était Léon Desmottes. Ce dernier était chef d’espionnage anglo-belge auquel il rendit de grands services que le gouvernement a reconnu d’ailleurs. Et le gouvernement belge ? Quand songera-t-il à dédommager les familles de ses meilleurs soldats ? Il est des morts devant lesquels toute notre reconnaissance est encore peu de chose.

Michel Duchamp né à Boncelles le 6 septembre 1887

Michel Duchamp né à Boncelles le 6 septembre 1887 était un musicien de grande valeur. Chef d’espionnage belge et anglais, ses deux frères travaillaient avec lui. Hélas, l’heure de la moisson arriva, où les terribles et odieux faucheurs abattirent les plus belles fleurs. Le 16 décembre Michel Duchamp tombait dans la même hécatombe que Javaux, Desmottes, Van Hoffelen, Demunck, Balthazar, Cosse, Honoré Miguet et Jean Ségers.
Un hommage pieux s’élève de nos cœurs vers ces héros.
 



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