Médecins de la Grande Guerre

Marneffe conserve le souvenir des héros du Collège français Saint-Joseph.

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Marneffe conserve le souvenir des héros du
Collège français Saint-Joseph

       Le collège français  Saint Joseph de Marneffe près de Huy connut  une existence brève de 1901 à 1919. Sa fondation provient de l’exil des congrégations religieuses françaises entraînées par l’application de la loi Combes[1]. De l’existence de ce collège fondé par les Jésuites français chassés de leur pays, il ne reste à Marneffe qu’un seul mais emblématique vestige au cœur de ce qui est aujourd’hui l’école belge des agents pénitenciers : un exceptionnel monument, sur lequel trône une Jeanne d’Arc triomphante qui continue à nous rappeler encore aujourd’hui les noms des élèves et professeurs de l’ancien collège qui moururent pour la France durant la Grande Guerre. Malgré le ressentiment d’avoir été injustement exilés, les Jésuites et leurs élèves rejoignirent en nombre l’armée française pour s’enrôler. 68 d’entre eux perdirent la vie dans ce conflit. Pour compléter le souvenir des collégiens de Marneffe qui vécurent l’enfer de la Grande Guerre, il serait idéal de conter leurs existences. Pour initier ce travail de mémoire, voici ci-dessous la relation de quatre d’entre-elles. Le premier élève évoqué, André de Gennes survécut à la guerre et devint un véritable héros. Les trois autres « anciens » évoqués ont leurs noms sur le monument de Marneffe. Deux étaient des frères de sang et furent liés dans la vie comme dans la mort. Leur histoire aurait pu atteindre la notoriété et devenir une véritable « légende » mais ce ne fut pas le cas. La dernière victime dont la mort vous est racontée était un jeune professeur jésuite.

       Aujourd’hui donc, le site de l’ancien collège appartient à l’administration pénitentiaire belge qui y possède une école. Puissent les élèves agents pénitentiaires se souvenir en passant chaque jour devant ce monument du courage des jeunes gens français qui, avant eux, étudièrent en ces lieux.



Le parc de l’ancien collège français Saint Joseph de Marneffe

1)     André de Gennes, héros de l’aviation[2]

       Né à Liévin le 19 avril 1893, André de Gennes est pensionnaire au collège Saint-Joseph de Marneffe de 1904 à 1906. Ensuite, son père l'envoie passer une année en Angleterre au collège tenu par les Jésuites à Beaumont où il reçoit l'Oxford and Cambridge Lower certificate Examination puis il revient en 1907 achever ses études à Marneffe. Il passe son baccalauréat ès-lettres à Paris le 26 juin 1909. Il entre à l'Ecole de Saint-Cyr le 10 octobre 1913 comme aspirant de cavalerie et en sort l'année suivante, promotion de Montmirail baptisée le 29 juillet 1914. Par décret du 12 août 1914 il est nommé sous-lieutenant pour prendre rang du 5 août précédent. Affecté comme sous-lieutenant au 7e Chasseurs, il part le 5 août pour le front avec son régiment. Il participe à la reprise de l'offensive et à la bataille de la Marne du 5 septembre au 24 octobre, aux opérations sur l'Yser du 24 octobre au 4 décembre et à la campagne d'hiver en Champagne du 6 décembre 1914 au 10 mai 1915. Le 14 juin 1915 il sollicite son passage dans le service de l'aviation et est envoyé comme élève à Pau le 9 août suivant. Le capitaine Collard lui donne le goût de la voltige qui fera de lui un as de l’aviation. Breveté le 18 novembre 1915, il rejoint l'escadrille n° 69 qu'il rejoint à Avesnes-le-Comte le 25 janvier 1916 puis passe le 10 février à l'escadrille de chasse Spa 57 positionnée à Savy-Berlette (Pas-de-Calais). C'est dans cette escadrille, qu'il accomplit sa première mission contre l'ennemi le 12 février 1916 et remporte sa première victoire le 14 mars. Il se fait vite remarquer par des exercices périlleux et sa première punition de 4 jours d'arrêt de rigueur et 8 jours de mise à pied mentionne le motif suivant : " Au cours d'un vol au-dessus de Saint-Pol a fait des pitreries dangereuses " ! Son escadrille est envoyée le 20 mars à Lemmes, près de Verdun (Meuse), et il en prend le commandement.

       Cela lui vaut d'obtenir sa première citation à l'ordre du 33e Corps d'Armée en date du 11 avril 1916 avec la remise de la croix de guerre (2 palmes et 1 étoile) :

" Jeune pilote qui, dès son arrivée, a livré de nombreux combats. Le 14 mars, attaquant 2 Albatros, a contraint l'un d'eux à atterrir précipitamment dans ses lignes. Le 31 mars, au cours d'une mission dans les lignes allemandes, a secouru un de ses camarades en prenant en chasse, à très courte distance, un Fokker et l'a forcé à interrompre son attaque et a contribué à sa chute. "

       Lors de l'attaque de Douaumont le 22 mai 1916, six drachen furent mis en flammes dont un à l'actif d'André de Gennes. Il ne tarde pas à être nommé pour la deuxième fois à l'ordre de la 2e Armée le 10 juin 1916 :

" Pilote plein d'entrain au combat. S'est signalé en maintes reprises par l'attaque audacieuse d'avions ennemis dans leurs lignes. Le 22 mai 1916, s'est porté à l'attaque d'un drachen ennemi qu'il a abattu en flammes. "

       Le 1er juillet 1916, il est attaqué par les avions allemands, arrive à en descendre un, mais est obligé d'atterrir dans les lignes ennemies. Il met le feu à son avion avant d'être fait prisonnier de guerre.

       On fut incertain de son sort jusqu’au moment où un officier allemand complaisant fit passer par la Suisse l'avis qu'il était sain et sauf et traité avec égards. Son chef, le capitaine Duseigneur, écrit alors à sa mère :



Gros plan sur la statue

" Il est si follement brave, si magnifiquement audacieux, si désireux de se dévouer jusqu'à la dernière limite, que je redoutais toujours pour lui un accident tragique. Alors, le savoir en sûreté, me sera une joie. Je suis heureux de pouvoir vous annoncer qu'une nouvelle citation à l'Armée m'est promise pour lui. Ce n'est qu'une petite récompense de tout ce qu'il a fait. La meilleure pour lui est la profonde affection comme l'admiration illimitée qu'il inspire à tous. "

       La citation à l'ordre de la 2e armée est signée par le général Nivelle le 24 juillet 1916 :

" Pilote hors ligne par son habilité et son audace qui lui ont toujours fait solliciter les missions les plus périlleuses. A livré pendant le seul mois de juin plus de 20 combats aux avions ennemis qu'il a toujours harcelés jusqu'à ce qu'ils fassent demi-tour. Le 1er juillet, s'est porté à une très faible altitude à l'attaque d'un drachen qu'il a abattu en flammes. "

       Durant sa captivité, il tente plusieurs fois de s’évader ce qui lui vaut des mises au cachot. Il change plusieurs fois de camp d'internement : Stenay, Fürstenberg, Mayence, Ströhen et enfin Strasbourg. Il est enfin libéré puis rapatrié le 21 janvier 1919.

       Par après il participera à l’occupation de la Ruhr en étant affecté à la Division aérienne de Neustadt jusqu’au 15 décembre 1919.

       Evoquant l'occupation de la Ruhr, le général Loustaunau-Lacau raconte :

" C'était tout de même quelque chose d'être là. De temps à autre, les Britanniques procédaient à d'importantes prises d'armes sur la place de la Cathédrale et, tandis que les escadrilles de Sa Majesté survolaient le Rhin, on voyait poindre à l'horizon le Morane du capitaine de Gennes, mon camarade de Saint-Cyr. Il arrivait en rasant les murs, fonçait entre les deux flèches du Dom et, se renversant sur une aile, s'en allait passer en trombe sous l'arche centrale du pont. Le maréchal Joffre vint, et ce fut du délire. Quelle image d'Epinal ! Le vainqueur de la Marne, en dolman noir et culotte rouge, seul au milieu de la place, devant les tours qui symbolisaient les siècles germaniques ... " . (LOUSTAUNAU-LACAU, Mémoires d'un Français rebelle, Paris (R. Laffont), 1948, p. 53)



L’avant du socle

       A son retour en France, il est affecté le 1er janvier 1920 au 1er régiment d'aviation de chasse à Thionville et nommé commandant de la 102e escadrille. C'est à cette époque qu'il adopta comme marque personnelle la lettre " Z " peinte sur le fuselage de son avion.

       Le 29 mars 1920, il subit un terrible accident : son avion, un Spad VII, se met en vrille et s'écrase au sol, lui-même s'en sort avec des plaies aux cuisses et aux jambes, ainsi que des contusions dans la région orbiculaire droite avec arrachement de la paupière supérieure. Il est évacué à l'hôpital de Metz où il reste quinze jours, puis il bénéficie d'un congé de convalescence dans sa famille. De retour à l'aviation, il est envoyé en mission en pays rhénan du 6 au 25 juin 1921, puis revient à Thionville. Il se marie le 24 novembre 1921. De retour à Thionville, il est nommé commandant provisoire d'un groupe de chasse de 4 escadrilles et promu capitaine pour prendre rang du 25 décembre 1922 (décret du 27).

       Le 2 octobre 1923, il est affecté au 4e groupe d'aviation d'Afrique. Il s'installe à Tunis avec sa famille, et c'est là que naît son fils Jean-Pierre le 18 octobre 1927. Son séjour en Tunisie terminé et il est affecté le 5 janvier 1930 au 3e régiment d'aviation à Châteauroux où il s'installe avec sa famille.

       Le 26 novembre 1931, il est affecté au Ministère de l'Air, Etat-major général. Il vient s'installer à Paris avec les siens.

       Le 23 décembre 1933, il est promu officier de la Légion d'Honneur et décoré des mains du général Houdemon à l'occasion d'une grande prise d'armes sur le terrain d'aviation de Villacoublay.



L’arrière du socle

       Il quitte le Ministère étant affecté le 9 juin 1934 à la 2e escadre aérienne à Tours comme commandant de groupe. Il prend pension à Tours avec d'autres officiers, tandis que sa famille restant à Paris s'installe 85 rue La Fontaine. Il est promu le 25 juin 1934 chef de bataillon alias commandant.

       Il est transféré à Chartres le 1er décembre 1936 où il assume successivement le commandement de la 2e escadre de chasse, puis de la 6e escadre et enfin de la 1ère escadre, pour revenir en 1939 à la 6e escadre.

       Le 14 juillet 1939, il participe au défilé aérien au-dessus des Champs-Elysées à la tête de la 2e escadre, pilotant un Morane 236.

       Le 27 août 1939, il est détaché au C.R. de D.A.T. à Rouen. C'est là qu'il se trouve lors de la déclaration de guerre du 2 septembre. Il part le 1er janvier 1940 pour le front comme officier supérieur adjoint au Lieutenant-colonel de Moussac, commandant le groupe de chasse n° 25 à Aire-sur-la-Lys. Il participe comme chef de détachement à diverses opérations en Belgique et Hollande.

       Le 11 juin 1940, il est affecté à la zone d'opération aérienne des Alpes à Toulon, comme commandant la 8e escadre ou sous-groupement de chasse n° 44 de la 3e région maritime. Sur ce dernier commandement, le capitaine de vaisseau Latham, chef du Service de l'Aéronautique Navale et ancien commandant de l'Aéronautique de la 3e Région Maritime, a fait le 6 août 1940 un élogieux rapport :



L’arrière du socle en détail

" Le Commandant de Gennes a pris le commandement du sous-groupement 44 en juin 1940. " Il a été chargé sous les ordres du Préfet maritime de la défense du littoral par l'aviation de chasse. Il a eu sous ses ordres les formations de chasse de la Marine (une ou deux escadrilles) et un groupe de coopération maritime (groupe 2/8). La IIIe Armée aérienne avait en outre mis à sa disposition, en cas d'alerte, certaines patrouilles à fournir par les groupes de chasse de l'Armée de l'Air stationnés dans la Région." Le Commandant de Gennes exerçait son commandement du P.C. chasse installé à la caserne Gambin à Toulon." Dès son arrivée le Commandant de Gennes a organisé avec activité et compétence ses liaisons avec les diverses formations susceptibles de coopérer à la défense du littoral." Dans le commandement complexe qu'il exerçait, il a fait preuve de tact, de fermeté et d'une parfaite connaissance de son métier." Il a su organiser dans les meilleures conditions la défense du littoral en tenant compte à la fois de l'organisation " Marine " existante et des besoins particuliers des formations de l'Armée de l'Air appelées à intervenir." Je n'ai eu qu'à me louer des services du Commandant de Gennes qui a largement contribué au succès avec lequel les attaques aériennes italiennes sur la région de Toulon ont été repoussées." Je serais heureux de voir récompenser cet Officier dont j'ai pu apprécier l'intelligence, les connaissances techniques et le parfait esprit de collaboration."

       A la suite de l'armistice et en application de la loi du 2 août 1940 abaissant les limites d'âge, il est mis en congé du personnel navigant.

       Il totalisait 96 missions avec 1.241 heures de vol. Il pilota successivement 72 avions de marques et de types différents, notamment des Blériot, Morane, Spad, Nieuport, Breguet, Potez, Caudron, Dewoitine, etc.

       Ne pouvant plus faire d'aviation, passion de toute sa vie, il se lance dans le vol à voile dès juin 1947.Très calé en astronomie, on lui doit en 1946 une " Carte de l'hémisphère nord en projection éclatée pour la représentation des lignes aériennes circumpolaires " et une " Carte boréale et équatoriale du ciel en projection éclatée ", permettant " de représenter sur une seule carte, avec un minimum de déformation, la totalité de la partie du ciel visible de France ".



L’arrière du socle en détail

       Affaibli, et après de fréquents séjours au Val de Grâce ou à l'hôpital militaire de Versailles, il s'éteint à Gouy le 30 janvier 1975 à l'âge de 81 ans.

2) L’amour fraternel des frères Veuillot n’eut pas raison du destin.

       Les frères Veuillot sont les petits-neveux de Louis Veuillot, très connu en France pour avoir été un journaliste catholique militant pour la conservation de l’enseignement catholique et le célèbre rédacteur en chef de la revue « L’univers ». Leur père, Pierre Veuillot fut lui aussi journaliste mais succomba prématurément en 1907. Pas étonnant donc que les deux jeunes orphelins Henri et Bernard aient été envoyés au collège français de Marneffe pour y suivre l’enseignement des jésuites proscrit en France depuis la loi combes de 1901 votée par un gouvernement anticlérical. En 1912, Henri achève donc ses humanités en Belgique. Il se destine à devenir lui-même jésuite et part faire son noviciat à Cantorbéry. Au printemps 1914, il passe devant le conseil de révision mais est réformé pour le service armé à cause des crises de céphalées intenses et fréquentes qui l’affaiblissent fortement. Il est par contre déclaré apte pour les services auxiliaires. C’est ainsi qu’en avril 1915 il est appelé à servir dans un état-major. Rapidement Henri, ne supporte plus sa situation de planqué et demande à repasser devant le conseil de révision. Lors de cette seconde parution, à sa grande satisfaction il est déclaré apte au service armé et après une instruction militaire de quelques mois, il a la satisfaction de rejoindre comme caporal son frère aîné Bernard, aspirant officier au 172ème R.I. le 15 août. L’aumônier du Régiment se souvint des deux frères qui étaient persuadés qu’un des deux donnerait sa vie pour la France. Chacun d’entre eux s’efforçait de persuader l’autre d’être le plus apte au sacrifice suprême. Mille raisons étaient échangées et ces discussions de rhétorique marquèrent évidemment l’aumônier qui n’oubliera jamais l’esprit de sacrifice qui animait les deux frères Veuilllot.

       Il sembla d’abord que ce soit Henri qui ait eu raison car six semaines après son arrivée au régiment, il succomba. Après seulement une semaine de vie de tranchée, sur la butte de Souain, tranchée qui était occupée pour moitié par les Français et pour l’autre par les Allemands, Henri eut le malheur de se trouver sur la trajectoire finale d’un obus qui lui broya les deux membres inférieurs. Sur son journal intime retrouvé dans sa poche, on pouvait lire sur la première page « Vive la France ». Ce fut ces même mots qu’il répéta pendant qu’on lui faisait un bandage provisoire avant d’être évacué vers le poste de secours : « J’ai fait mon devoir, je suis content, vive la France. Continuez à bien vous battre et à son frère en larmes « Ne pleure pas, j’ai fait mon devoir, continue à faire le tien ». Henri décéda le soir même à l’hôpital divisionnaire.

       Bernard Veuillot, 22 ans, âgé d’un an de plus qu’Henri crut sans doute que le sort avait déjà réalisé le sacrifice que les deux frères avaient prévu. Il s’imagina sans doute devoir survivre à cette guerre infâme mais l’avenir devait se révéler aussi imprévisible que cruel. Le 7 décembre, soit deux mois après son frère, il périt à son tour lors de l’explosion d’un obus.   

       Les deux frères Veuillot ont leur nom gravés sur le monument qui trône sur la pelouse de l’ancien collège de Marneffe devenu depuis lors une école de formation pour les agents pénitentiaires. L’histoire des deux frères Veuillot nous interpelle. L’amour fraternel les poussa à s’offrir en victime pour que l’un d’entre eux soit sauvé. Le sort ne voulut pas du destin qu’ils avaient désiré, mais devant un si grand amour fraternel, on peut imaginer qu’il fut impuissant à séparer les deux frères plus longtemps que quelques semaines.  

3)    Le Père Burgaud

       Le Père jésuite Burgaud fut un jeune professeur du collège Saint Joseph de Marneffe. Le texte qui suit est extrait du livre de Joseph d’Archambault. Ce récit pathétique est suivi d’un poème intitulé L’inventaire qui prend comme thème les objets retrouvés sur le corps du malheureux jésuite à savoir son crucifix déformé par l’explosion de l’obus meurtrier, un papier qu’il conservait toujours sur lui et sur lequel ses vœux de prêtre étaient consignés et enfin un médaillon reliquaire contenant une parcelle d’hostie consacrée. A partir de ces trois objets, le poète disserte sur la vie et la mort d’un jeune jésuite. Ce poème d’un autre temps, malgré sa longueur, continue cependant à nous interpeller.



L’arrière du socle en détail

Le 14 février 1916, un jeune aumônier jésuite, le Père Albert Burgaud, était porté comme disparu à son régiment. On ne le retrouvait que quelques jours plus tard, enseveli sous un amas de terre dans une tranchée. Une lettre apporta bientôt les détails suivants. "Nous venons de retrouver aujourd'hui, après trois jours de recherches, le corps du cher aumônier du Xe territorial. A trois heures et demie environ de l'après-midi, son ordonnance, continuant ses recherches dans une tranchée, l'a enfin découvert sous un éboulement. Il se trouvait à quelques mètres d'une de nos batteries du N . . d'artillerie, soumise depuis quelque temps à un feu très violent de la grosse artillerie ennemie. Il passait par là, pour se rendre près d'un groupe de blessés de son régiment, qu'on venait de lui indiquer à quelque distance. C'était le lundi, vers quatre heures et demie de l'après-midi. Le cher aumônier portait encore sur lui la sainte Réserve que j'ai prise. J'ai aussi enlevé tous les objets qu'il avait, en particulier sa formule des vœux écrite de sa main et hachée par les éclats d'obus, de même un crucifix qu'il portait sur la poitrine et qui a été tordu par le choc de l'obus. Le cher Père avait le corps et la poitrine complètement broyés, la tête seule était à peu près sans blessures. Il a dû mourir sur le coup."

En possession de cette lettre et guidé par elle, le Père Longhaye, a composé un très beau poème, intitulé l’Inventaire. C'est moins, écrit-il lui-même, l'éloge d'une personnalité déterminée qu'une sorte de symbole, d'ailleurs exactement calqué sur un fait réel et sur un document authentique. Nous nous permettons de reproduire en entier cette pièce de vers.

L’inventaire :

C'est bien lui . . . Son visage est calme, sans blessure.
Mais tout le reste ?. . . Hélas ! Meurtri, brisé, broyé.
Cruel spectacle, preuve sûre
Qu'en un clin-d'œil il tomba foudroyé.
La mort qu'on ne sent pas ! C'est de quoi faire envie
A l'homme dominé par l'horreur de souffrir.
Il voyait de plus haut les choses de la vie ;
Il entendait mieux, lui, ce que c'est que mourir.
" Mourir, c'est acquitter ma part du grand supplice
Légué par le Pécheur à sa postérité.
Mais un jour, accordant l'Amour et la Justice,
O miracle ! Epousant notre mortalité,
A cet amer calice
L'Immortel a goûté.
Ce jour-là, tout changeait pour l'homme racheté ;
La mort aux généreux devenait un délice.
Qu'elle me soit du moins le noble sacrifice
Par où je puis, Seigneur, vous payer de retour !
A votre bon plaisir j'entends qu'il s'accomplisse,
Ordonnez-en le rite et marquez-en le jour.
Quand la mort viendra, paisible ou violente,
Douce ou cruelle, prompte ou lente,
Qu'elle trouve du moins mon âme vigilante
Et dans la paix de votre amour !
Ainsi pensait, ainsi priait le jeune prêtre
Qui faisait parmi vous l'œuvre du divin Maître.
Enfants, secondez-moi, car je veux de ma main,
Main de prêtre, d'ami, de frère,
Glaner pieusement sur ce débris humain
Ce qu'à la tombe il convient de soustraire.
D'abord, ce crucifix que le choc a tordu,
Que sur l'habit de guerre il portait suspendu,
Insigne officiel de son mandat céleste.
Des tronçons disloqués, voilà ce qu'il en reste.
Tiens, soldat, baise-les, et jure dans ton cœur
Que rien, menace, exemple ou sourire moqueur,
N'ébranlera jamais ta foi simple et profonde
A ce Dieu mort en croix pour le rachat du monde.
Quelques feuillets épars . . . Voyez-vous celui-ci ?
Le sang l'a maculé, la poudre l'a noirci;
La grenaille de fer l'a troué comme un crible;
Mais l'écrit mutilé reste encore lisible.
C'est qu'il vivait, ce prêtre qui n'est plus,
Engagé par des vœux, compagnon de Jésus.
De son engagement vous voyez l'autographe
Où deux gouttes de sang font un noble paraphe.
Cet écrit, notre ami ne s'en séparait pas,
Il voulait le porter jusque dans le trépas !
Eh quoi donc ! Un démon de sa griffe enragée
Égratignant cette feuille outragée,
Pensait-il abolir par un infâme jeu
Cet acte d'alliance entre une âme et son Dieu ?
Jeu misérable et rage malhabile.
Le paraphe de sang rend l'acte indélébile.

Faibles esprits, jouets du changement,
Jusqu'à notre dernier moment
Ce que nous écrivons est écrit sur le sable.
Nous pouvons l'effacer tant que durent nos jours,
La mort, la seule mort le rend impérissable
Que jurait-on pour toi sur les fonts du Baptême ?
Plus tard, adolescent, qu'as-tu juré toi-même ?
Amour à Jésus-Christ, haine à l'esprit du mal.
Soldat, qu'il t'en souvienne, et que l'heure suprême
Te fixe dans l'honneur de ton vœu baptismal !
Il n'est pas achevé, le funèbre inventaire.
Sur cette pauvre chair, qui n'est plus qu'un haillon,
Je vois luire un pâle rayon,
Un blanc métal, souillé de sang, souillé de terre.
Se peut-il ? Est-ce bien l'auguste médaillon
A la robe d'argent, aux coupelles dorées,
Le tabernacle errant des Espèces sacrées ?
Seigneur Jésus, étiez-vous là ?
Y serez-vous encore ?. . . J'ouvre, tremblant de crainte.
Ah ! Les langes dont il voila
Son Humanité sainte
De la corruption n'ont pas subi l'atteinte.
Adorons Jésus-Christ : Le voilà ! Le voilà !
Vos pères, jeunes gens, ont connu des années
Où dans nos villes prosternées,
Aux jours de Fête-Dieu, ce glorieux Seigneur
Parmi les foules accourues
Passait en Roi, gardé par un piquet d'honneur.
Quand sur les reposoirs qui fleurissaient nos rues,
Le doux Triomphateur s'arrêtait pour bénir,
— Nous frissonnons encore à ce fier souvenir, —
La voix des officiers commandait : " Genou terre ! "
Et les clairons chantaient l'hosanna militaire.
Autre temps. Les clairons se taisent aujourd'hui ;
Mais l'hosanna des cœurs monte encore vers Lui,
Et celui-là, qui peut l'obliger à se taire ?
Il est donc vrai, Maître des cieux :
Dans un coin de cette tranchée,
Immobile, silencieux,
Vous dérobiez à tous les yeux
Votre gloire trois fois cachée.
Il est donc vrai, Christ immortel :
Enseveli trois jours dans ce décor sinistre,
Vous reposiez, n'ayant pour trône, pour autel,
Qu'un cadavre, celui de votre humble ministre.
Pour habiter parmi nous,
Parmi nous poussière et cendre,
Jusqu'où daignez-vous descendre,
Cœur entre tous humble et doux !
Mais pour un prêtre aussi que cette mort est belle !
Voyez-le cheminant dans ce morne ravin.
C'est d'ici que son Dieu l'appelle,
Et qu'il est prompt l'appel divin !
Un éclair, une transe à peine ressentie,

Et c'en est fait, l'âme est partie.
Des ombres d'ici-bas à tout jamais sortie,
Que voit-elle d'abord ? Non plus la frêle Hostie
Qui dormira trois jours dans son sein mutilé,
Jésus, comme au Thabor, apparaît dévoilé,
Resplendissant, auréolé.
Mais qui peut concevoir ou qui saurait décrire
L'enchantement de son sourire,
Son pénétrant regard plus suave que le miel ? . . .
— Arrêtons-nous - Le reste est le secret du ciel.
Et nous un jour, demain peut-être,
Nous le verrons aussi paraître,
Ce Dieu, juge de l'Univers.
Et que sera cette rencontre ? . . .
Enfants, méritons qu'il se montre
L'œil indulgent, les bras ouverts.

       Le 16 mars, le général Gouraud citait à l’ordre de l'armée le Père Burgaud : " Aumônier bénévole, a toujours accompli avec zèle les devoirs de son ministère en se portant au bataillon le plus exposé de son régiment. Le 14 février 1916, a trouvé une mort glorieuse en allant spontanément, et sous un bombardement très violent, vers un régiment de première ligne particulièrement éprouvé, et en traversant pour s'y rendre une zone qui lui avait été indiquée comme très dangereuse."

       Plus de cent jésuites français partagent, avec le Père Burgaud, l'honneur d'avoir donné leur vie, durant cette guerre, pour la patrie.

Avril 2017. Dr Loodts Patrick

 

Sources et notes :



[1] Cabanel Patrick. Le grand exil des congrégations enseignantes au début du XXe siècle. L'exemple des Jésuites. In : Revue d'histoire de l'Église de France, tome 81, n° 206, 1995. L'enseignement catholique en France aux XIXe et XXe siècle. pp. 207217 ; Cet article se trouve sur : Le grand exil des congrégations enseignantes au début du XXe siècle.

[2] Cette notice sur André de Gennes  est un résumé de l’article  Wikipedia



Autres sources  :

4)     « Journal de la Meurthe et des Vosges » du samedi 18 décembre 1915

5)     « Le prêtre sur le champ de bataille d’après les lettres des religieux français. » Joseph-Papin Archambault. Editions du Devoir. Montréal 1916.

6)     Journal «  La Croix »  N° 10037 du dimanche 28 et lundi 29 novembre 1915

 



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