Médecins de la Grande Guerre

Amédée Gilkinet : son courrier émouvant avant d'être fusillé.

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Liège honore ses Héros.

Amédée Gilkinet : son courrier émouvant avant d'être fusillé

Notes biographiques.

       Monsieur Amédée Gilkinet est né à Liège, le 25 octobre 1883, d'une famille profondément chrétienne.



       Son éducation fut confiée aux Frères des Ecoles chrétiennes de sa ville natale. C'était un élève appliqué et incliné à la piété. Ses qualités aimables, ses sérieuses dispositions d'esprit et ses précoces talents lui attirèrent bientôt les sympathies de tous.

       Dès son jeune âge, il manifesta un goût très prononcé pour le métier des lettres. Ardemment chrétien, il mit sa plume au service de la religion. Il fut un des plus zélés collaborateurs du « Courrier de Herve », des « Nouvelles de Héron» et de la « Gazette de Liège ».

       Les deux mots : « Credo-Pugno » : « Je crois. Je combats ! » dont il signait ses articles, révèlent son âme remplie de zèle pour la sainte cause.

       Amédée Gilkinet fut également président fondateur de la ligue du Denier des Ecoles Catholiques de Bressoux, délégué à l'Union Catholique, viceprésident de l'Association provinciale du personnel enseignant des écoles techniques, secrétaire de l'Association des Anciens élèves des Frères.

       Mobilisé le 28 juillet 1914, il fut envoyé au fort d'Embourg en qualité d'ambulancier adjoint au docteur Devillers.

       Prévenu trop tard de la retraite, il est pris par les Allemands le 13 août. Le lendemain, il s'évade et reprend son service à l'ambulance improvisée à Bressoux. Fin octobre, il est repris par l'ennemi et transféré comme ambulancier à l'hôpital militaire Saint-Laurent. Licencié le 27 novembre, il quitte la ville pour rejoindre son régiment. Il traverse les lignes ennemies chargé de plis officiels pour le Ministère des affaires étrangères au Hâvre. Le 20 août 1915, il rentre en Belgique avec la mission d'organiser un service de Renseignements. Mission dangereuse et délicate qu'il accepta en vaillant patriote.

       L 'Administration communale ayant refusé de régulariser ses papiers, il s'installe à Liège, chez Mr et Mme Linée, rue Henri Maus, 66.

       Entouré de précieux et dévoués auxiliaires, il assure bientôt un vigilant organisme dont le champ, d'action s'étend sur les provinces de Limbourg, de Liège, de Luxembourg, de Namur et de Hainaut. M, Gilkinet reçut à maintes reprises de chaudes félicitations du Grand Quartier Général Belge pour la sûreté et la rapidité des informations.

       Mais le brigand veillait, le Teuton avait ses espions partout. Un traître, du nom de Curvers, se présente en avril 1916; il se dit envoyé par un ami. Pour calmer ses inquiétudes, Gilkinet en fait part à son chef de Maestricht qui juge les craintes non fondées. Quelques jours plus tard, nouvelle alerte. Sa femme et ses amis le pressent de fuir, le Frère Félix, de l'Institut Saint-André, arrange tout pour assurer le départ : Monsieur Gilkinet refuse, disant qu'il n'a pas reçu l'ordre de son chef.

       C'est alors qu'il recommande à son épouse de ne pas dire un mot en cas d'arrestation, « fut-ce même pour sauver ma tête ».

       Le 26 avril, à 21 heures, l'espion se présente à nouveau au bureau de M. Gilkinet, et est évincé. Dix minutes après, huit soldats allemands font irruption, perquisitionnent deux heures durant et découvrent un billet de Maestricht, une feuille de renseignements sur le logement des officiers et, des troupes, à Liège, ainsi qu'une lettre pour la France. Les autres documents échappent à la recherche des policiers.

       Le Frère Felix, ami intime du prisonnier, parvint par l'intermédiaire de M. Lerusse, geôlier belge à la prison de Saint-Léonard, à correspondre journellement avec l'héroïque détenu. C'est par ce moyen que l'on put avertir son chef immédiat et certains chefs de groupes, afin qu'ils se tiennent sur leurs gardes.

       Monsieur Gilkinet souffrit beaucoup en prison : condamné au secret et à la diète, il eut à subir des interrogatoires longs et fréquents ; plusieurs fois, il fut giflé par l'officier instructeur; deux sentinelles veillaient jour et nuit à la porte de son dur cachot ; moqueries, injures, menaces, rien ne fut-épargné.

       Tout semblait préparer une issue heureuse, lorsque, brusquement, le 6 juin, les affaires prirent une autre tournure. On parla dès lors de peine de mort. Son dernier billet datant du 7 juin dit : « C'est honteux d'accabler ainsi un homme ! »

       Le 8 juin, ce noble fils de la cité ardente fut condamné à mort.

       L'établissement des Frères, rue de Harlez, Madame Monseur, la marquise Impériali, Mgr l'évêque, Mme Gilkinet et ses enfants et d'autres personnes adressèrent au Gouverneur des recours en grâce,

       Tout fut inutile. M. Amédée Gilkinet tombait sous les balles du peloton d'exécution le 16 juin à 4 1/4 h. du matin, sans avoir eu la consolation de revoir les siens, Il fut assisté par M. l'aumônier de l'hôpital de Bavière, M. l'abbé Brépoels, avec lequel il passa la seconde moitié de la nuit.

       Ce vaillant mourut en héros, martyr du devoir, sans avoir jamais trahi son service. Il fit, en vrai patriote et en chrétien convaincu, le sacrifice de sa vie pour le salut de la Patrie.

Ses derniers moments.

       Voici comment M. l'aumônier Brépoels nous raconte les derniers moments de ce brave.

       Ce jour-là, vers l 1/2 h. de la nuit, on sonna plusieurs coups à ma porte. La servante va voir et revient peureuse : un allemand demande ma présence près d'un homme en ville, qui va mourir. La peur de la servante s'explique par une perquisition antérieure, opérée chez nous, lors de l'évasion de I ‘hôpital, de trois prisonniers de guerre.

       Je me levai et dis à la servante d'ouvrir : l'allemand en question était l'aumônier militaire Stolte. Il m'explique alors qu'il va y avoir une exécution, et que le condamné demande un prêtre belge. Ne sachant d'ailleurs pas convenablement le français, il - ou son gouverneur  - s'était entendu avec Monseigneur l'évêque, pour que celui-ci lui désignât quelques prêtres connaissant les langues étrangères et aptes par le fait même à cette triste mission d'assister des condamnés à mort. Il se faisait qu'étant chargé de la section de l'Hôpital occupée par les allemands, il m’avait vu dans la section Belge, et voilà pourquoi sans en être averti je fus choisi pour cette belle mais pénible mission ; et voilà aussi comment l'aumônier allemand, digne prêtre pour autant que je sache, mais aussi digne Prussien, m'aborda cette mémorable nuit par ces mots qui ne laissaient pas de réplique : « Je viens au nom de votre Evêque. »

Notes biographiques.

       IL me fit l'instante recommandation de ne pas, être indiscret ; si j'ai bien compris, - il parlait allemand, - il me dit que nous vivions dans des temps dangereux, que je pourrais avoir de grandes difficultés dans le cas contraire ; que je ne pouvais pas accepter de papiers....

       D'ailleurs, surveillé comme Gilkinet le fut, et comme je le fus en même temps, il aurait été difficile de passer quelque chose.

       Une fois GiIkinet commença à parler de son procès, disant que si le procès avait été traité en français ; il n'aurait pas été condamné à mort.... mais de suite l'aumônier militaire l'interrompit en disant : « Pensez à Jésus. ».

       Nous arrivions à la Chartreuse vers 2 h. J'attendis dans le corridor pendant qu'on allait voir si M. Gilkinet était éveillé. Comme il ne dormait pas mous entrons, dans la cellule, dont voici une petite description :



       Nous, faisons connaissance et j'entends sa confession (les deux sentinelles sortent) : l'aumônier ne sort pas, mais se retire dans un coin de la cellule : « d'ailleurs, dit-il, je ne comprends pas le français », Evidemment nous avons parlé à voix basse, M, Gilkinet a donc pu se confesser à son aise, mais on voit que nous étions bien surveillés et qu'on se défiait.

       Après la confession, nous nous sommes entretenus surtout de sujets religieux : devant la mort, ce sont toujours ceux-là, qui priment tous les autres. Cette conversation me permit cependant d'apprendre encore mieux, quel ardent patriote et quel bon chrétien je préparais à la mort : « Je suis content disait-il, de faire le sacrifice de ma vie, si le bon, Dieu veut l'accepter pour la paix.

       « Je n’avais pas encore de si tôt mérité ma récompense. Ce qui me console, c'est que j'ai toujours défendu la religion, »

       Il ne s'inquiète que d'une chose : c'est de l'éducation chrétienne de ses enfants, Il ne veut pas seulement qu'on en fasse des chrétiens quelconques, mais des chrétiens comme lui-même les aurait fait Il sait cependant qu'il peut compter sur sa dame et pour le prouver, il me laisse lire sa dernière lettre datée du 9 juin, où il y avait, aussi quelques mots, de sa fille Juliette ainsi qu'une image en laine du Sacré-Cœur.

       Il demande enfin que ce soit le prêtre allemand qui aille prévenir la femme de sa mort : il a peur qu'en apprenant sa mort, sa dame ne dise leur compte aux allemands et ne s'expose ainsi à son tour à être condamnée.

La Sainte Messe

       Sur la table, l'ordonnance de l'aumônier militaire étend une nappe blanche, y pose deux cierges, le crucifix, un petit missel.

       Mr Gilkinet se met à genoux sur la banquette. Je me mets à côté de lui. Derrière nous se trouvent les deux sentinelles. Mr Gilkinet, toujours calme et maître de lui-même, ne désire pas s'aider d'un manuel de piété pour suivre la sainte messe : « Je n'aime pas les manuels » dit-il : dans la plupart, il y a beaucoup trop de phraséologie. »

       A la consécration je lui fais faire l'oblation de sa vie en union avec Jésus expirant sur la croix : ce qu'il fit bien généreusement.

       Il communie à la communion du prêtre, puis descendant de la banquette, il se met à genoux pour faire son action de grâces.

       La table reste garnie jusqu'à la fin, « pour aider la piété du condamné », dit le prêtre allemand.

        Après quelques minutes, nous récitons ensemble les cinq mystères joyeux, les quatre mystères douloureux suivants seront récités plus tard, sur le chemin, vers le lieu d'exécution, on récitera le Cinquième mystère douloureux : la mort de N.S, - Mr Gilkinet : me demande de prier en latin pour la facilité du prêtre allemand.

       Nous récitons aussi les litanies de la T. S. Vierge, ainsi que la prière indulgenciée : O bon et très doux Jésus... qu'il sait par cœur.

       Pour la bénédiction apostolique, il invoque pieusement le nom de Jésus, récite lui-même le confiteor. Quant à l'oblation de sa vie, il n'a cessé de la faire de tout cœur, comme un acte de charité parfaite.

*

*          *

       Il est 4 h. Le prêtre allemand lui demande s'il peut encore lui être agréable en quelque chose, lui donne un chapelet avec croix bénite pour la bonne mort, lui donne l'eau bénite, lui dit que c'est beau de mourir pour sa patrie.

       Mr Gilkinet affirme encore une fois qu'il est content de mourir pour elle ; mais lorsqu'on lui demande de se laisser tantôt bander les yeux, il refuse net. L'a-t-on fait tout de même ? Je n'en sais rien, car :je ne pouvais être présent à l'exécution même.

       Il réclame ensuite un verre d'eau, puis demande d'aller à la cour, où le conduisirent les deux sentinelles.

       Depuis quelque temps déjà, on sentait que le moment suprême était proche. Nous entendions clairement le ronflement de l'automobile arrivant dans la cour, ainsi que les pas des soldats ou des officiers. Le sous-officier ou l'officier de la Chartreuse s'était revêtu de son casque à pointe, l'aumônier allemand lui-même avait mis son chapeau officiel.

       Mr Gilkinet a dû s'apercevoir de tout cela et cependant pas une larme, pas un tremblement de voix. Toujours calme, il trouve le courage de badiner encore, lorsqu'il fut emmené pour être fusillé.

       A 4 h.10, on vint le chercher. Je lui promis de dire la messe de 6 h, à son intention, ce dont il me remercia. Puis, il s'en alla, mais comme il avait oublié de mettre son pardessus, il revint sur ses pas : « Il ne faut tout de même pas que j'attrape une pneumonie avant de mourir ; » dit-il en souriant, puis il sortit.

       J’attendis quelques cinq minutes, dans une place voisine… Une salve… Une seule… La Belgique comptait un martyr de plus et un nouveau défenseur après de la miséricorde divine.

       Le prêtre allemand me dit en revenant « qu'il était resté courageux jusqu'à la fin ». Je rentrai vers 4,40 h., puis à 6 h., obligé, par ma promesse, j'offris la Ste Messe à son intention. Son âme en avait-elle encore besoin? Il est permis d'en douter, surtout pour quelqu'un qui a vu mourir M" Gilkinet et qui a su lire si intimement dans sa belle âme. Sur 50 fusillés, a dit un employé de la Chartreuse, il n'y en a eu que deux qui aient pleuré : en tout cas, Mr Gilkinet n'a pas été un de ces deux derniers, alors cependant, qu'il laissait derrière lui toute une famille de cinq personnes dans le besoin.

       Tout ceci a été transcrit d'après les notes que j’ai prises quelques jours après l'exécution : on m'excusera, j'espère, d'avoir dû parler de moi-même.

                                                                                                     C. Brepoels.

                                                                                         Aumônier à l’hôpital de Bavière

Ses dernières lettres

       C’est surtout dans les dernières lettres qu'il écrivit à sa famille que se révèle l'âme du grand chrétien et du grand patriote que fut M. Gilkinet.

       Nous reproduisons ces lettres ici, persuadés qu'elles seront un exemple et une leçon.

 

Liège  (Chartreuse), I5 juin I9I6.

A ma bien chère Marie,

       Ma très chère maman et mes petits anges,

       A mon frère Jules, à la famille,

       A mes bons et braves amis, en souvenir de vive affection, je dédie ces lignes.

Ma bien chère Marie,

       En recevant hier ta bonne lettre du 9 juin, j'ai éprouvé une bien douce joie. Quelle affection se dégageait de ces quelques lignes venant d'un cœur aussi aimant que le tien. Et qui donc eut pu mieux peindre cet heureux foyer qu'au prix de mille peines nous étions parvenus, enfin, à auréoler d'un rayon d'espoir en des jours meilleurs ? Je, voyais tous ces gestes affectueux, j'entendais ces appels naïfs, je contemplais avec une sainte émotion nos âmes saintes et pieuses, adressant au Seigneur d'ardentes supplication s'en faveur de l'absent. J'ai goûté ce réconfort moral, je m'en suis délecté en lisant et relisant, comme mon pauvre estomac s'était réjoui de tes aimables envois de vendredi et de mardi. Tes bonnes prières celles de maman, des petits anges et de la famille comme des amis ont été entendues mais dans un tout autre sens que celui des aspirations humaines.

       Jésus m’appelle à Lui ; que faire sinon me rendre à son invitation ? Pas plus que moi ma chérie, tu ne t’arrêteras à des calculs humains. Avec moi, tu béniras le Dieu de miséricorde qui m'offre aujourd'hui l'éternelle récompense. Finie pour moi, cette existence pleine d'écueils : je vais à Dieu par la voie du devoir. Il paraît que ce chemin conduit directement à Lui ; qu'il reçoive donc mon âme. Puisse mon sacrifice, le sacrifice entier de ma vie et de mes plus chères affections, être utile au salut de ma Patrie. Je t'en prie, ma Chérie, ne m'accuse pas d'égoïsme en me voyant aller au trépas l'âme si tranquille. Oh ! je le sais, ceux qui s'en vont ne sont pas les plus à plaindre : l'amertume est pour ceux qui restent. Sois sans inquiétude ; la Providence, dont les desseins sont insondables, veillera sur toi et sur nos petits anges : Dieu laisse-t-il jamais ses enfants dans le besoin ? Excelsior ! Haut les cœurs ! Courage et confiance en la divine bonté.    

       Toi qui as partagé si vaillamment, par amour pour moi et de nos chers petits, les épreuves de nos dix années de mariage, toi si bonne, si courageuse, si pieuse toujours, ne t'abandonne pas à une vaine tristesse, ne verse pas des larmes inutiles. Que ton cœur réconforté par la foi s'élève vers, Dieu, que ton âme aimante se souvienne seulement dans ses ardentes prières de celui qui t'a devancé dans l'éternelle vie.

       Comme toi, ma Chérie, je n'avais qu'un rêve : élever dans l'amour de Dieu les jeunes âmes qu'il avait confiées à nos soins, leur donner une éducation foncièrement chrétienne et une instruction solide. Ce rêve, dont j'avais ébauché la réalisation, restera le tien. Avant de quitter ce monde je veux que toi, comme ceux qui composeront le conseil, de famille, sachiez que tel est mon désir le plus cher, ma volonté formelle. Mes enfants sont et seront élevés chrétiennement, leur éducation sera, confiée à des religieux ou à des religieuses qui t'aideront dans la formation de ces petites âmes à l'amour de Dieu et du devoir.

       J'exprime aussi le désir formel que, sous aucun prétexte, personne ne t'empêche de jouir librement de tout ce qui nous appartient en commun. Tout ce qui est à moi t'appartient. Tu en disposeras en bonne mère de famille. Quant à la question de loyer, d'accord avec maman et Jules, tu trouveras auprès de mon bon et si dévoué frère de St-André, conseil et lumière, et au besoin ; l'assistance gratuite d'un avocat du Comité de l'Association des Anciens Elèves pour faire valoir nos droits auprès de la Banque.

       Te parlerai-je de ton avenir ? Durant dix ans, tu as été ma compagne fidèle, affectionnée, dévouée jusqu'au sacrifice. Pour accomplir fidèlement ton devoir d'épouse chrétienne, tu as poussé l'accomplissement de toutes les obligations jusqu'à l'héroïsme ne reculant devant aucune souffrance, acceptant, tous les sacrifices. Tu m'as aimé d'un amour sincère, véritable, chrétien. J'emporte là-haut cet heureux et réconfortant souvenir et t'en .remercie de tout cœur. Mais tu es jeune encore. Je ne veux river ton avenir à aucune chaîne. Sois heureuse, infiniment heureuse, en attendant l'heure où tu viendras me rejoindre. Maman, qui t'aime beaucoup et adore les petits, sera pour toi la meilleure des mères, la plus douce consolation à cette heure si triste de la séparation. Reporte sur elle et sur nos petits anges, l'affection que tu avais pour moi.

       Ensemble, priez beaucoup pout celui qui vous quitte. Pas de luxe, pas de fleurs, pas de lettres mortuaires : quelques messes seulement célébrées à mon intention.

       Avant de terminer, je tiens à te demander pardon de toutes les peines que je t'ai occasionnées jusqu'à ce jour, de tous les torts que j'ai pu avoir à ton égard.

       Avec l'assurance de mon entière affection, je t'envoie mon meilleur et dernier baiser.

       Pour Dieu, le Roi, la Patrie.

       Au revoir au ciel,

TON AMÉDÉE

 

Ma bien chère Maman,

       Me voici prêt à franchir la dernière étape. Formé par vos bons soins à la vie chrétienne et au devoir, c'est en chrétien et en homme du devoir que je gravis les dernières marches du. Calvaire qui conduit à Dieu.

       C'est à l'heure où j'espérais vous entourer des attentions et des soins spéciaux auxquels vous aviez droits, c'est au moment où je vous préparais des jours meilleurs que Dieu me rappelle à Lui. Que sa sainte volonté soit faite ! Il saura bénir ce désir et le faire réaliser par d'autres. En partant, je confie à votre affection maternelle, ma bienaimée Marie et mes quatre petits anges. Restez toujours pour eux tous la bonne maman que vous avez toujours été. Reportez sur eux la grande affection que vous aviez pour moi. Consolez Marie, rendez-lui doux et facile son précoce veuvage. Soyez pour mes chers petits la bonne et pieuse graud' mère, pas trop douce, ferme plutôt et toujours prête à seconder leur chère maman dans l'œuvre si délicate de leur éducation.

       Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, bien chère Maman, tout ce qui dans ma façon d'agir à votre égard, aurait pu vous blesser.

       Vous me pardonnerez cette vie de sacrifice que vous avez dû vous imposer par amour pour moi. Vous me pardonnerez de .n'avoir pas toujours répondu à votre affection autant que vous y aviez droit.

       Je vous remercie du fond du cœur de m'avoir élevé chrétiennement; je vous suis très reconnaissant d'avoir fait de moi un homme de devoir. Merci, mille fois merci.

       Vous voudrez bien vous faire auprès de mes oncles et tantes, cousins et cousines, l'interprète de mes sentiments affectueux.  

       Dites-leur que je les remercie tous de ce qu'ils ont fait pour moi, de leur affection, de leur amitié.

       Recommandez-moi au pieux souvenir de tante Cyprienne. Dites à tous que si je perds la vie, je conserve l'honneur sauf... Il est doux de partir victime du devoir et de l'honneur. Embrassez-les tous pour moi. A Dieu, ma bien chère Maman, priez bien pour votre Amédée qui vous aime et vous embrasse bien tendrement.

AMÉDÉE GILKINET.

 

Ma chère Maria,

       Avant de quitter ce monde, je tiens à te remercier de toutes tes attentions pour moi. Prends courage : Charles te sera rendu à la fin de la guerre.

       Pardon des torts que j'aurais à ton égard ; prie bien pour moi ainsi que Caroline.  

       Au revoir- là-haut. Je t'embrasse.

AMÉDÉE

 

Mes biens aimées,

       Juliette, Marcelle, Marie-José.

       Mon petit Georges chéri.

       Les bonnes Sœurs de la Providence et de l'Immaculée Conception, auxquelles j'ai confié le soin de votre éducation religieuse et, votre instruction, vous ont parlé, je n'en doute pas, du Sermon sur la Montagne. Elles vous auront expliqué, les paroles du divin Maître, elle vous: auront-dit tout ce qu'il y a de consolant dans les béatitudes.

       S'adressant à ses disciples, Jésus leur dit ; bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés. Bienheureux ceux qui souffrent persécutions pour la justice, parce que le Royaume des cieux leur appartient.

       Quand ces quelques mots vous parviendront, mes chers petits anges, vous aurez versé et vu verser bien des larmes. On vous aura dit : Papa est parti, son pauvre corps n'aura plus d'autre demeure qu'une tombe inconnue sur laquelle, peut-être, vous ne pourrez jamais déposer le parfum de vos prières.

       N'en croyez rien. Consolez, votre Maman chérie et votre si bonne grand' mère, En dignes enfants l'un père chrétien, dites-leur : Papa aimait beaucoup Jésus et sa petite fille Nelly. Il est allé les retrouver là-haut dans ce beau paradis; objet de tous nos désirs. Il est allé s'agenouiller plus près du trône de la Vierge Immaculée. Il priera pour nous, veillera sur toute la famille, nous préparera une bonne place pour plus tard. Et vous prierez beaucoup pour que son âme ne t'attarde pas trop dans les flammes du purgatoire. Et vous serez très pieux, très sages, très obéissants, pour plaire, au bon Dieu, a' vos chères maman et grand' maman.

       Au revoir là-haut, mes chers-petits anges. Recevez les plus tendres et derniers baisers de votre papa qui vous aime et meurt pour son Dieu, son Roi et sa Patrie.

AMÉDÉE GILKINET

 

Mon bien cher Jules, chère Catherine, cher petit Raymond.

       Un revoir ému à toi aussi mon frère aimé.

       Un revoir à ta bonne Catherine et au cher petit neveu qui ne connaîtra jamais son oncle.

       Vous aussi, vous serez les consolateurs de mon épouse chérie, de ma bonne Maman, de mes chers petits.

       Si j'ai eu quelque tort à votre égard, pardonnez-le-moi et ne pensez plus qu'à prier pour le salut éternel de celui qui ce 16 juin à 5 heures du matin dira un éternel adieu aux .choses du monde.

       Je vous embrasse tous trois biens affectueusement.

AMÉDÉÈ.

       J’adresse mon suprême au revoir a Maman Bovy, à mes chers beaux-frères et belles-sœurs et les supplie de me pardonner si je leur ai fait quelque peine et de prier pour moi.

       Je les embrasse de tout cœur.

AMÉDÉÈ.

 

Au cher Frère Félix,

       30 avril 1916. – Mon très cher. – Tout va bien. Priez beaucoup, Billets 6B remis aux Allemands. Grâce à Dieu, rien de grave. J'espère. Suis résigné dans l'épreuve pour Dieu et la Patrie. Embrasser de tout cœur maman, Marie et les enfants. Priez .pour moi.

       Il est évident que n'ayant rien fait d'anormal – sauf passage de lettres en fraude – je ne puis être rendu responsable des faits et gestes d'un tiers. Bien affectueusement.

       3 mai. – Affectueux bonjour à tous et cordial merci. Il n'a jamais été question de Pierre ici ; sa photographie était dans mon portefeuille. – Le .papier au crayon dont j'ignore l'origine a été trouvé rue Henri Maus avec deux papiers 6B. Faute d'un tiers. On cherche actuellement des preuves contre moi. Suis au secret et à la diète. Ça va bien. Priez beaucoup et faites prier pour moi. Dieu et Marie me tireront d'embarras. Que Marie fasse dire de suite une neuvaine de messes à N. D. Auxiliatrice. Embrasse tous.

       5 Mai. – Reçu votre envoi de ce jour, arrivé pendant mon voyage en auto. Le verbe rouler fait très bien dans le cadre. Le traître Keurvers, membre du comité de ravitaillement hollandais reçoit les plis chez Sacré-Peret, posticheur à Maestricht. Il a livré aux boches une lettre qui m'était destinée pour la marquise de Prémorel, château de Bleid, près de St-Léger (Virton). Il fait une enquête à mon sujet en Hollande. Je ne suis connu que chez les Sœurs. Je crois que le patron (6B) les aura prévenues. Encore merci de tout cœur. Dimanche, communion universelle pour la paix. « Tout ce que, vous demanderez à mon Père en mon nom sera accordé ». Tout à vous.

       Serait-il possible d'envoyer quelque chose à manger à Charles et Marie. Je paierai tout. Y joindre un mot disant que cela vient de ma part et un encouragement. Ils ont aussi communié ce matin.

       Cordial merci et affectueux bonjour. Ai pu communier ce matin. Grand bonheur pour moi. L'inconnu (130 B) est de Namur. Mettez la somme qui me revient à mon livret de Caisse d'Epargne, après avoir réglé le compte de Retraite, où à Marie si elle préfère. Il serait urgent de m'envoyer un crayon et de quoi le tailler, quelques lignes de chocolat si possible.

       Je n'insiste pas pour voir Marie et les enfants dans les conditions de dimanche dernier. Je suis au secret absolu pour lui avoir dit que Jules m'avait vu. Il est un traître cause de tout le mal, un certain Keurvers de Maestricht, déjà signalé. C'est lui qui, a reçu et livré des plis de 6 B (rien de nous). Mais il est venu rue Henri Maus. Il accuse Charles d'avoir demandé le mot d'ordre avant de l'introduire. Nous nions. Ai reçu viande, merci !

       Je suis certain que Dieu et sa bonne Mère nous protègent visiblement. Prions beaucoup : cela nous fait tant de bien. Marie, notre bonne Mère entendra vos supplications et les nôtres.

       D'urgence un crayon, s. v. p. – Embrasse tous très affectueusement.

 

       5 mai soir. – Mon très cher. – Je compte sur vos bonnes prières et celles des élèves de toutes vos écoles. Il faut que vous me tiriez de cette galère. Dieu et Marie ne peuvent nous refuser cela. Dites à ma chère Marie qu'elle reste courageuse et très confiante, je l'embrasse bien fort ainsi que maman et mes chers petits. Tous les points des courriers sont repérés, Il faut cesser tout. Si argent arrive, qu'on le mette de côté à moins que Marie en, ait besoin. Bien affectueusement.

       P. S. Ne pourrait-on invoquer Saint Pierre-aux-Liens ?

 

       5 mai 1916. – Ma très chère Marie. – Heureux d'avoir de tes bonnes nouvelles. Ne t'en fais pas. Sois courageuse et confiante, ainsi que maman. Priez et faites prier surtout les petits enfants. Inutile de vous tracasser pour si peu. Tu as encore de la réserve pour quelque temps. D'ici là, je serai près de toi pour ne plus te quitter. Courage et confiance : Dieu est avec nous. J'ai pu communier ce matin ; après quoi j'ai fait une longue promenade en auto. Oui, madame ! Je leur enseigne, pour me distraire, le verbe cher à mon ami qui te remet ce billet. J'ai reçu viande, grâce à mon ami. Charles habite même rue, 184. Paraît très courageux. Si possible, m'envoyer crayon. Merci pour chocolat, etc. Mille bons baisers pour tous de votre tout affectionné.

 

       6 mai. – Mon très cher. – Samedi soir, ai reçu crayon et canif ; merci. Tout va bien. Aide police dans ses recherches. Voyez copie ci-jointe : Je laisse à votre appréciation soin d'expédier ou de détruire. J'ai besoin de votre conseil ; faites comme vous l'entendrez. – Est-ce Keurvers qui est arrêté ? C'est lui le vendu qui rédige des rapports et fait de très nombreuses victimes. Il y en a ici une bonne vingtaine pour .le moment. J'ai vu rapports et signature Keurvers. – Points repérés sur carte : Tongres, dépôt vicinal – Ans, idem – Villers, idem – Smeermaes, pont du canal – Reckhem, pont des fraudeurs – Mechelen et Brée – Tongres, hôtel du Vicinal ou du tram (coin rue de la station où passe, tram vers Riempst).

       Ce dimanche, journée de prière et de communion universelle pour la paix. Daigne Dieu nous l'accorder bientôt ! Je crois que l'affaire pourrait traîner des mois si Dieu et Marie ne tranchent la question. Tous ces gens ne sont pas policiers pour un sou. Affectueux bonjour à tous. Priez pour nous. Je roule, tu roules !...

 

       6 mai. – Mon très cher. – Le Bon Dieu et la T. S. Vierge tirent les ficelles avec nous. Cela va très bien. J'ai vu mon frère d’infortune ce matin par un hasard providentiel. Le temps de le réconforter d'un mot : il est d'ailleurs très courageux. Voulez-vous traduire en flamand et écrire à la machine ce qui suit. Affranchir et déposer dans la boite postale à Ans ou Vivegnis, s. v. p.?

                                                         Monsieur le chef de Police

                                                                            Gouvernement Lüttich.

       Le 26 avril croyant tenir 133B, vous avez arrêté trois personnes rue Henri-Maus, 66.  133B est en liberté et se porte très bien. C'est lui qui vous écrit. Je n'ai jamais vu Monsieur ni Madame Linzer. L'autre, Gilkinet, est un homme à la solde des allemands. Déjà à Maestricht, sous prétexte de donner des nouvelles aux familles belges, il a essayé de me faire prendre ainsi que mes compagnons V. D. B. 49, etc. Il est allé attendre trois fois les courriers pour essayer de saisir notre secret, mais il n'a pu se procurer qu'un billet du 10 ou 11 avril. Maintenant le voilà pris lui-même, non pas seulement pour le plaisir de passer quelques jours en prison et cacher ainsi son jeu, mais pour essayer de nous faire prendre tous au piège. Nous l'avons très bien vu vendredi à Vivegnis, près du canal. Heureusement qu'il était encore trop loin pour nous reconnaître. Dites à ce Monsieur qu'il nous paiera cela plus tard. – S'il veut la paix, qu'il commence par nous laisser tranquilles et qu'il comprenne mieux son devoir de Belge.

Sincères salutations.

133 B de passage en Belgique vers Maestricht.

 

8 mai. – Mon très cher, - Cordial merci pour votre billet d'hier, si aimable et si encourageant. Merci surtout pour l'assurance de vos bonnes prières. J'ai grande confiance en Notre-Dame Auxiliatrice et j'espère célébrer sa fête hors d’ici.

       Dieu m’éprouve, mais il me protège. Je pourrai écrire une nouvelle page à la gloire de Marie, j'en ai le ferme espoir. Seul, je ne puis rien. Que la grande famille salésienne à laquelle j'appartiens par le cœur et par les œuvres, m'aide de son puissant appui. Il y a parmi vous des saints et des enfants à l'âme encore toute pure. Notre bonne Mère ne peut être sourde à leurs ardentes supplications.

       J'ai demandé que l'on fasse célébrer une neuvaine de messes en l'honneur de Notre-Dame Auxiliatrice. J'espère que chez moi, on aura fait le nécessaire dans ce sens.

       Je bénis la Providence : Elle trouve le moyen sûr de rétablir l'honneur et de faire taire le monde. Epreuve nécessaire que j'offre au Bon Dieu pour la délivrance de la Patrie et le salut des âmes.

       Il est si doux de souffrir quelque chose pour une cause si juste. J'ai confiance en Marie. Elle nous délivrera. Totus tïbi in Christo.

Concordia.

 

8 mai – Mon très cher – Merci pour friandises de ce matin. Espère que vous avez reçu mes billets. Rien de nouveau, toujours au secret et à la diète. J'offre cela de tout cœur au bon Dieu et à la T. S. Vierge. C'est en somme une retraite que je fais en ce moment : Je n'avais pas le temps précédemment ; Dieu me l'a donné. Lieu, très propice pour la méditation et la prière confiante mais .... l'excès en tout est un défaut ! Redoublons donc nos ardentes supplications et les portes s'ouvriront. Mille choses aimables à tous et cordial merci.

       (A sa dame) Ma bien chère. – Affectueux  bonjour et mille bons baisers pour toi, maman et nos chers petits. Reste ferme et courageuse. Je crois que tu auras encore une visite : il faut te défier àoutrance. Rien-à-dire que cette vérité : Mari et père modèles, sérieux, travailleur ; que ce soit ton unique et invariable réponse. Loge dehors ? Motif, d'ordre intime. L'essentiel, ma bien chère, est de prier et faire prier beaucoup. Et puis, on ne s'en fait pas ! Courage et confiance, notre bonne Mère veille sur nous. Mille bons baisers, affectueux bonjour à tous.

       Mon très cher,... Reçu ce 8-5, chocolat, tabac, papier, votre aimable billet : mon meilleur merci. Voici où en est l'affaire après 15 jours d'enquête : Le 26 .avril, à 21 heures, Keurvers se présente et est mis poliment à la porte. Dix minutes après, huit boches font irruption, je ne sais comment. Après 2 heures de travail, ils découvrent avec une carte d'identité a mon nom, un billet 6 B, une feuille de renseignements : logement officiers et troupes à Liège (écrite au crayon, pas de ma main), une lettre pour la France; c'est tout. – D'autre part, Keurvers leur avait remis : mon signalement complet, deux plis 6 B à l'adresse Félix r33·B, rue Henri Maus, 66, Liège (un de ces papiers à l'encre sympathique : procédé connu des boches) et deux lettres dont une pour la marquise de Prémorel.

       Interrogatoire : j'avoue m'être occupé gratuitement de correspondances pour les familles de soldats, recherches blessés, prisonniers disparus. Je nie avoir donné renseignements d'ordre militaire. J'ai refusé toutes propositions dans ce sens. Maria et Charles ignorent d'ailleurs tout ; n'ai jamais reçu visites à ce sujet.

       Voilà, mon très cher, où en est la question depuis le début. Examiniez bien ce résumé et vous verrez que Keurvers est l'auteur de tout.

       Mes vifs remerciements et meilleurs amitiés à tous. Priez avec moi, notre bonne Mère fera le reste. Cordiale poignée de main.

 

       9 mai. – Mon très cher. – Vous êtes vraiment trop bon. Merci de tout cœur pour billet et saucisson de ce jour. Très heureux de ce que les Frères de la rue de Harlez soient aussi avec moi devant l'autel de notre bonne Mère. Avez raison tous deux : .prières valent mieux que l'écrit flamand à la machine. Prions donc. Quant à l'argent arrivé, le placement en est bien fait : on peut utiliser au besoin. Merci pour l'envoi de vivres à mes deux compagnons. Merci au comité et cordiale poignée de main à tous.

       Si le vrai Keurvers est arrêté, tant mieux. Il était encore à Liège le 27 avril. Une autre personne joue un rôle dans cette affaire: Mme Caels, chez M. Paulus, professeur à St-Louis, rue Henri Maus (au second). Les flics sont allés chez elle plusieurs fois pour observer notre maison et photographier les visiteurs. J'avais vu le jeu et prévenu les intéressés. « Trop biesses, valets ! »

       Diète : soupe infecte et pain. Toujours au secret, j'espérais continuer à conjuguer « rouler » aujourd'hui : c'est partie remise. Dans le résumé de ce jour, il manque accusé de réception d'une paire de gifles de l'officier instructeur pour m'être permis des observations sur la kulture boche et le droit des gens. Il est confus de son geste. Il y a de quoi.

       Confiance en Dieu et en Marie. Milles choses affectueuses à tous.

       (A sa dame.) – Ma très chère. – J'ai réclamé du linge ce matin. Tu mettras une chemise, un caleçon, une camisole, un col, un essuie-mains, deux mouchoirs de poche rouges, une paire de chaussettes, rien de plus à moins que tu y sois autorisée sans avoir fait une démarche dans ce sens. Suis bien mes conseils, tu en seras satisfaite. Très grande prudence dans tes paroles, que ces gens-là soient polis ou grossiers. Supportons cela pour le bon Dieu. Donc, pas de démarche : je sais à quoi m'en tenir. Prie bien avec maman et nos chers petits. L'épreuve sera de courte durée. Mille bons baisers pour toi, maman et les chers petits. Amitiés à tous.

 

       9 mai. - Mon très cher. – Certes vous êtes un homme de parole. Vous m'en avez donné assez de preuves depuis que... vous avez un pied dans la tombe ! Bientôt vingt ans ! Amitié si longue peut compter.

       Encore, un petit service pour Marie, elle m'a réclamé deux photos, Mon beau-frère Léon sait où il doit aller les rechercher; modiste, rue Vinave d'Ile (au second). Il a reçu provision, qu'il paye, nous règlerons après. Ces photos ne doivent pas rentrer chez moi en ce moment. On a payé acompte I Mark. Le travail est inscrit au compte de « Lincé ». Vous pourrez les montrer à Marie, cela lui fera plaisir. Mais qu'on ne les rentre pas chez moi maintenant. Vous me direz si ce travail est réussi, n'est- ce pas ? Merci. Bien cordialement.

       Si Marie apporte linge, qu'elle joigne une boule de savon et une brosse à habits s. v. p. Rien de nouveau. 10/5/16. Bien.

 

       11 mai. – Mon très cher. En temps normal, j’avais l’habitude, durant les heures pénibles de solliciter les pieux suffrages des Carmélites du Potay et de Cornillon. Pourriez-vous leur demander une neuvaine, à mon intention, en l'honneur de N.-D. Auxiliatrice dont l'Eglise célèbre la fête le 24 mai. Mon ami Pierre pourrait faire le démarche. Une simple carte suffit ; la remettre à la Supérieure. J'espère pouvoir encore communier demain. Nous n'avons la Sainte Messe qu'une fois par semaine le vendredi.

       Rien de neuf. On semble nous oublier. L'enquête continue cependant: s'orienter vers le but et y parvenir est une autre paire de manches. Et puis, je vous l'ai dit, la T. S, Vierge veille sur nous. N'a-t-on plus de nouvelle de la rue Henri Maus ? Peut-on y aller maintenant ? Mon linge est là, et mes bons effets traînent où on les a jetés, ainsi que montre, chaîne, portefeuille.

       Mille choses aimables à tous. Priez pour...

 

       12 mai, - Mon très cher; - Merci pour votre envoi et billet d'hier. Pour rue Henri-Maus, Marie doit recevoir visite au sujet de mon linge, or j'ai linge là-bas.

       Pour rue Henri-Maus, on peut aussi s'entendre avec parents de Charles à qui celui-ci a écrit lundi dernier. Merci pour photos et communications articles toilette.

       Resterai calme comme il sied à tout innocent : Marie a d'ailleurs pu juger de mon attitude. Mais ces « boucs » qui ont étudié la « juristique » ! ne tolèrent pas l'a moindre observation. Kulture ! Je crois que Léon ferait mieux de s'abstenir complètement, à moins que pour transmission urgente et en employant procédé de rigueur ces derniers temps.

       Oui, à l'occasion prévenez le Patron très adroitement, votre idée est excellente.

       Il est évident que l'arrêt momentané de l'enquête doit avoir pour cause affaire genre Kcurvers. Le bon Dieu sait si bien arranger tout ! Tout va bien. Prions. Cordial bonjour à tous.

       P. S. – Ai écrit avant-hier à Marie par Kommandanture.

 

       12 mai. – Mon très cher. – J'ai l'intime conviction que la T. S. Vierge ne tardera pas à nous exaucer, Que, prosternée devant son image, Marie lui dise donc avec moi : Bonne Mère, vous nous avez confié l'éducation de quatre petits anges ; Nous les formerons à la pratique de toutes les vertus. Nous les préparerons au bon combat. Et, si vous les voulez pour renforcer les rangs de vos milices sacrées, prenez-les, ils sont à vous. Qu'en répondant à la vocation à laquelle vous les destinez, ô bonne Mère, ils puissent contribuer au salut d'un grand nombre d'âmes. Auxiliatrix Christianorum, ora pro nobis,

       Mille bons baisers à Marie, maman et les chers petits. Cordial bonjour à tous.

       P. S. – Encore une fois, que Léon ne fasse pas d'imprudence. C'est assez que trois innocents soient enfermés. Courage et confiance, Dieu est visiblement avec nous.

 

       12 mai (soir), - Mon très cher. - Journée s'achève sans incident, ni messe, ni communion : l'aumônier allemand a sans doute d'autres soucis.

       Si vous écrivez au Patron, dites-lui s. v. p. qu'il manque toujours mille francs du compte Révérende Mère Supérieure. Ajoutez que je compte sur lui pour ce qui me revient comme convenu : on ne peut pas m'imputer ce petit accident qui m'arrive. J'ai toujours grande confiance. Que le Patron n'oublie pas d'annoncer la nouvelle à Révérende Mère Supérieure de Heer. Cordiale poignée de main.

 

       13 mai (midi). – Rien de neuf. Ça va très bien.

       13 mai (soir). – Mon très cher. – Cordial merci et affectueux bonjour.  Rien de neuf ici, cela va toujours très bien. Très content pour photos : je devais les offrir à Marie à l'occasion de Pâques. Merci pour neuvaines. De cœur avec vous lundi pour prier et fêter Saint J. Bte de la Salle : serons bientôt exaucés ; j’en ai le ferme espoir. Vous avez raison, n'écrirai plus qu'à vous indiscrétions sont toujours à craindre ailleurs. – Merci à Deprez ; mon meilleur bonjour ainsi qu'à sa dame et famille de son ami. Il est homme de toute confiance, pouvez lui causer.

       Quant à l'adresse du Patron, impossible de vous la donner à l'heure actuelle. Je serais mal noté. Dites à Deprez encre connue des « boucs ». On peut d'ailleurs communiquer au bureau central dont il a l'adresse. – Heureux d'apprendre nouvelles Honoré ; beaucoup mieux là au point de vue religieux et moral, matériellement aussi.

       Je ne connais pas la nationalité de cette femme Caels, mais son mari est étranger. M. Paulus le sait, lui, ainsi que l'orthographe du nom. Le mari en question doit, à mon avis, jouer vilain jeu en Hollande. A signaler à « Kidedroi ».

       Intéressés sont étrangers à la ville et n'ont plus reparu depuis (vers le 20 mars). – Joliment salés les Frères de Pepinster ! Votre offre, bien aimable : cela va très bien ainsi; manque une boule savon. Pour le linge, ce serait trop difficile : un mouchoir de poche me ferait aussi plaisir. Encore merci. Prions. Affectueux bonjour à tous.

  

       14 mai. – Petit émoi la nuit dernière. L'homme de garde, ivre ou fou a pénétré dans ma cellule. Il en a été expulsé aussitôt « manu militari ». Vers 2 h, nouveau tapage. Le même fou prétendait que je venais de me sauver ! On l'a mis au frais pour le guérir. Bonjour affectueux à tous. Faire disparaitre photos militaires de mon album chez moi. Cordiale poignée de main.

 

       15 mai. – Mon très cher. – Uni de cœur avec vous pour célébrer fête de ce jour. Toujours rien de neuf. A propos des Frères de Pepinster, la longueur du terme ne signifie rien, puisque tous les prisonniers politiques devront être libérés à la conclusion de la paix. Dès que l'on pourra aller rue Henri Maus, 66, on devra vous remettre deux enveloppes avec valeurs. Je vous indiquerai l'usage que vous devrez en faire. En tout cas, faute d'autre indication de ma part, le moins doit être versé au compte Caisse Epargne (a la disposition des miens). Le plus converti d'urgence en lots de ville : j’en suis responsable. Affectueux bonjour à tous.

 

       16 mai, - Mon très cher depuis vendredi plus de nouvelles de votre part. Que signifie ? Ce soir, j'ai été interrogé ici. On me dit que le curé de Souverain-Wandre est arrêté, et qu'il avoue. – Avouer quoi ? Je connais bien un peu ce prêtre, mais ne l'ai jamais vu depuis la guerre. Au surplus, j'ai demandé à être confronté.

       Ces messieurs m'affirment aussi que ma lettre demandant du linge a été remise à Marie. Je n'en crois rien, sans quoi, je serais servi. Bien cordialement,

 

       17 mai. – Mon très cher. – Nouvel interrogatoire de tous trois cet après-midi, Charles et moi avons maintenu notre déposition. Le procès-verbal concernant Maria me paraît très long. Qu'a-t-elle bien pu dire ? Je voudrais avoir mes apaisements à ce sujet. C'est le dernier interrogatoire avant de paraître devant les juges, me dit-on.

       On me dit aussi qu'on a arrêté 14 personnes de mes connaissances ! ! ! Menteurs, va. Enfin, furieux, l'enquêteur m'a dit que cela durerait encore trois mois et que d'ici là, je ne verrais plus ma famille. Il oublie que si l'homme propose, Dieu dispose… Prions donc beaucoup. Remercions-le dès à présent de m'avoir donné la force et le courage nécessaires pour supporter dignement l'épreuve jusqu'à présent.

       Ces messieurs me disent aussi que le patron ne sait encore rien de mon arrestation. Bien informés. Merci de votre envoi savon, prise, mouchoir, saucissons. Marie aura visite au sujet de mon linge ce jeudi.

       Redoublons nos confiantes prières, la T. S. Vierge nous exaucera. Affectueux bonjour à tous et bien cordialement à vous.

 

       18 mai (matin). – Mon très cher. – Après mûres réflexions j’estime que Léon doit complètement s’abstenir. Van Kam pourrait bien s'en charger avec toute la prudence qui s'impose. Quant à Marie, si elle va là-haut chercher mon linge, qu'elle soit accompagnée au moins par Juliette. Et pas un mot : bonjour, au revoir, merci, Rien d'autre. Ces gens savent manier le mensonge avec habileté, une imprudence peut tout gâter.

       Mon linge propre se trouve dans les tiroirs du lavabo ; l'autre, probablement sur le palier à l'étage plus haut. Si elle préfère ne pas y aller, qu'elle achète du neuf, et qu'elle n'oublie pas, en me l'apportant, de réclamer le linge à laver. Elle ne me verra pas. Je n'ai pas voulu donner dans le piège. Ce n'est pas après avoir supporté pendant vingtdeux mois, très courageusement, une si cruelle épreuve, que l'on doit risquer des complications pour une entrevue de quelques instants. Courage et confiance. Dieu est avec nous. Affectueux bonjour.

 

       18 mai. – Mon très cher. – Avec mes vifs remercîments pour votre envoi et billet de ce matin, mille excuses pour mouvement d'impatience constaté dans l'un de mes précédents billets, Oui, prudence et cordial merci pour tout ce que vous faites pour nous. Merci cordial aussi à notre aimable et si dévoué facteur. Je ne l'oublierai pas.

       Le chef de police, l'homme aux gifles, semblait mystifié parce que Marie ne fait aucune démarche pour me voir et m'apporter le nécessaire. Or, je le lui ai fait observer, à la Kommandantur comme à la police, on a dit à Marie qu'elle ne fasse pas d'inutiles démarches. J'ai écrit deux fois et ces vilains boucs retiennent les lettres, peut-être pour les falsifier ? Attention : devise toujours : Courage et confiance ! Ils cherchent des preuves, me parlent de peine de mort pour me faire dire ce que je ne sais pas. Moi, je me suis tourné vers Dieu et j'ai mis toute ma confiance en lui et la Très Sainte Vierge. Avec cela, les autres peuvent bêler, beugler, tempêter, je m'en moque. Ils s'en aperçoivent d'ailleurs.

       Si j'ai bien analysé le contenu de leur serviette, ils avaient, hier, pour l'interrogatoire de Maria, les clichés photographiques pris de chez Caels. Pourriez-vous savoir quoi ?

       Caisse de Retraite : Marie et moi, chacun douze francs ; les enfants cinq francs. Retenez aussi pour paiement de vos envois, s'il vous plaît.

       Convenu Franklin, amitiés, merci pour prières ainsi qu'à mon ami Deprez et sa famille. – On peut aller à Heer, avec mon pseudonyme des chroniques de Vaux. – Ne m'avez-vous pas dit que 168 était prévenu ? – Merci pour portraits.

       Questions à poser à Maria : lui a-t-on demandé : combien je payais chez elle ? (avons répondu : rien) ; si je m'absentais la nuit ? (non) ; si je suis allé à Jemelle (n'en sait rien) ; si je recevais visites (non) : pourquoi j'habitais là ? (à cause des gens de Bressoux) ; comment rien remarqué ? (j'étais là comme chez moi) ; papier du Hollandais ? (sait rien, mis an feu). – Je crois à présent qu'elle n'a rien répondu, Charles est passé avant elle et le procès-verbal le concernait. Tout va très bien. Affectueux bonjour chez moi, au Comité, au vieux frère M. Omer et cordiale poignée de main à mon cher Félix.

 

       19 mai. – Mon très cher. – Il y à 19 ans, je faisais en compagnie de mon vénéré professeur le pèlerinage de Chaumont. C'est là que j'ai continué à puiser cet esprit de foi qui fait ma force. Je ne puis m'empêcher en ce jour anniversaire de saluer avec reconnaissance le vieux frère qui a toujours mon affection et toute ma confiance.

       Je crois que mes voisins si bien surveillés sont partis. Il y avait séance du tribunal ce matin. Nous n'avons pas comparu faute de preuves. Deo gratias ! Continuons donc à bien prier et faire prier. La très Sainte Vierge nous protège. N'y a-t-il rien de neuf à l'horizon politique ? Bruit d'armistice ? 

       Affaire Franklin : j'avais réputation serviable, travailler gratuitement, bien-être des malheureux et de tous ceux qui recouraient à mes bons offices. Bien cordialement.

 

       19 mai après-midi (à sa dame). – Ma bien chère. – Enfin, reçu linge ; affectueux merci. Tout y est sauf brosse à habits qu'on n'aura peut-être pas laissé passer. Tu as très bien soigné tout. Enencore une fois merci. – Si on te parlait tu te rappelles que mon père, parrain de Juliette, a nettement manifesté avant de mourir sa volonté : Juliette devait apprendre la musique. Il lui a légué 750 francs pour l'achat de l'instrument. Tomber sur occasion, avons acheté. Là-haut, pour que je puisse diriger études de l'enfant. Reste bien courageuse et continue à prier. Cela va très bien. Mille baisers pour toi, maman et chers petits anges.

       Piano : prévenir aussi Maria ici, s. v. p.

 

       20 mai. – Mon très cher. – J'ai enfin eu le bonheur d'assister à la Sainte Messe et de communier ce matin. C'est seulement la deuxième fois depuis plus de trois semaines de détention. Cela goûte d'autant mieux au cœur. Tout va très bien. – Nouvelle trêve : les commis-voyageurs-policiers se démènent comme des forcenés. Ils croient être sur la piste d'une affaire sans précédent (à cause des numéros d'ordre). Comme il n'existe rien, ils en seront pour leurs frais.

       Mon oncle a la clef de là-haut. On peut y aller. Que l'on prenne donc le livret de mariage, ma montre, celle de Marie, la chaîne de Marcelle, etc. ; en un mot tout ce qui a de la valeur ; mes vêtements aussi. Le livret de mariage se trouve dans la cuisine, tiroir armoire de gauche en entrant. Il y a aussi des livres, carnets, etc, que l'on pourrait prendre le cas échéant pour les remettre en place chez moi, sauf un carnet long et mince que l'on devra vous remettre pour plus de sûreté. Léon le connait. Prudence, grande prudence à ce sujet. Il s'agit d'une pièce dont j'ai la responsabilité.

       Affectueux bonjour à tous. J'espère que.mes billets du 18 et 19 vous sont bien parvenus. Je me recommande à vos bonnes prières. Cordial bonjour à tous et bonne poignée de main au maitre rouleur.

       Montre de Marie, boussole, etc. à l'étage dans ma chambre.

 

       21 mai. – Mon très cher. – Reçu ce matin votre envoi et l'annonce de la bonne nouvelle. Que le bon Dieu et la T. S. Vierge en soient loués. Voyez donc comme la bonne mère nous exauce nous paraissions oubliés. Mardi matin, nous commençons notre neuvaine à N. D. Auxiliatrice, et dès le soir même, interrogatoire avec, à la clé, annonce mensongère arrestation du curé de Souverain-Wandre. Mercredi : interrogatoire très serré, avec promesses et menaces. On n'avoue pas ce que l'on ne sait pas ! Jeudi, libération de Maria. Vendredi : échappons à la fureur des boches; fini aussi de la surveillance spéciale près de nous. Samedi : bonheur de communier. Ailleurs, on a procédé à un nettoyage en règle. Dimanche : j'apprends toutes les bonnes nouvelles. Preuve évidente de l'efficacité de la dévotion à la T. S. Vierge. Mercredi encore le chef des boucs, faisant allusion à ma dernière lettre à Marie, se moquait de cette confiance. Et dès jeudi, N. D. Auxiliatrice lui force la main. Oh ! qu'il me tarde de pouvoir reprendre la plume pour chanter les bienfaits de notre toute puissante médiatrice, -   Continuons à bien prier la fin de la neuvaine nous réserve certainement d'autres surprises non moins agréables. Notre ennemi est adversaire de la Mère de Dieu. Foin de tous ses calculs humains ! Marie qui a pris en mains la cause du peuple belge, triomphera à brève échéance.

       Je ne veux pas jouer prophète : mais ce pressentiment, qui fait naitre en moi, mon ardente dévotion à la T. S. Vierge, se réalisera bientôt.  

       J'avais dit a Maria : nous nous préparerons à la fête de N. D. Auxiliatrice par un jeûne de trente jours. Il y aura du nouveau pour nous, d'ici là. Elle m'a demandé : Dans quel sens entends-tu ce nouveau ?

       Confiant en la T.S. Vierge, je lui ai répondu : à notre avantage. Et du fait… Prions donc, le jour de la victoire et de notre délivrance est proche. Ce sera le triomphe pour le peuple belge.

       Si Maria manque d'argent, veuillez s. v. p. lui remettre 100 Marks à prélever sur la grosse enveloppe. Prière de payer photos à Léon, s. v. p. (à prendre même source). Que Maria mette livres-factures au net, comme antérieurement, dans un nouveau livre semblable à celui qu'elle utilisait.

       J'espère que Marie et les enfants vont de temps de temps lui tenir compagnie et soigner le jardin. La petite José a déjà des dispositions spéciales constatées !  

       Maria devrait aussi réclamer à l'entrepreneur Dernonchamps les trois traites soumises à son acceptation. Qu’elle fasse ensuite démarche nécessaire pour avoir signature de Charles.

 

       MERCI pour réponse interrogatoire : je sais exactement ce qu'il en est. Merci.

       Enveloppes : c'est exact. Merci.

       Maitre rouleur, nous vous devons aussi, une belle chandelle ! merci de tout cœur. Encore une fois : farniente complet sur toute la ligne. Cordiale poignée de main au comité et aux amis. Affectueux, bonjour à vous, mon très cher, a ma famille et a Maria.

       Recommandez-leur abstention complète, absolue de confidences.

       P. S. Il y aura encore perquisition avant peu, et de prétendus aveux. Attention. Devise toujours : courage et confiance. Tout pour Dieu par Marie !

 

       21 mai, soir. – Mon très cher, nouvel interrogatoire ce soir. Les boucs m'avaient cependant dit mercredi dernier que c’était fini, que j’aurais à m'expliquer devant des juges très sévères, la mort, l'enfer, tout le diable et son train. Bref, ils sont revenus. Cette fois avec le document qui leur a été vendu par le traître hollandais Keurvers, plis à l'encre sympathique, développé par les boucs. Evidemment, je n'y comprends plusrien. Je ne connais pas ce procédé d'écriture. Je n'y aurais donc vu que du blanc. Pour moi, dis-je, vous avez été mystifiés par un voleur ou un farceur. Puis, sautant sur une autre branche, je leur ai fait toute une dissertation sur le désagrément d'écrire à sa famille et de ne point obtenir de réponse. – Ils ont voulu discuter, je les ai mis au pied du mur. En ont-ils piqué un soleil ! Pas forts, décidément, ces boucs. Bref, ils me paraissent plus embrouillés que jamais.

       Daigne Marie, notre bonne mère, continuer sa bonne besogne. Tout donc, très très bien.

       Cordialement à tous.

 

       22 mai. – Mon très cher, à propos procès-verbal Charles, rien à craindre. Il ne contenait que questions (que je vous ai transmises) et réponses (idem). A propos mot d'ordre : réponse : C'est parce qu'il a parlé de Davin que le hollandais a été introduit.

       Vous ai-je dit que les boucs possédaient une clé de là-haut ? Pourquoi ? Mystère !

       Toujours bon espoir. Union de prières, Charles désirerait un peu de couque et des pastilles. Il voudrait une démarche dans ce sens à la kommandanture. Je le déconseille.

       Affectueux bonjour à tous. Après-demain, grand, jour de prière : N. D. Auxiliatrice.

 

       22 mai. – Mon très cher, merci pour votre billet et votre envoi de ce jour. Décidément; cela va tourner au prodige. Son Excellence pourrait dévoiler le secret : Membre du comité des Pacifiste Belges ! Ne riez pas, hein !

       Je crois que le hollandais est bien coffré. En effet, un bouc est parti hier soir ou ce matin pour Heer, où il va enquêter à mon sujet et chercher à trouver Wolf ou Woels mentionné dans le billet du Patron. – Signalement du bouc : grand maigre, air sévère, costume veston fermé à plis et ceinture d'étoffe. Il a sur lui le plis à l'encre sympathique vendu par Keurvers. A Heer, je m'occupais de questions pédagogiques et d'œuvres scolaires catholiques étrangères au point de vue des secours en argent.

       Merci à Marie pour envoi de ce jour. A-t-elle reçu mes lettres ? Mille bons baisers pour elle, maman, Maria et les chers petits.

       Affectueux bonjour et cordiale poignée de main et merci à vous tous. – Union de prières.

 

       23 mai (à sa dame). – Chères Maman, Marie et Maria. Tout va bien ici. Bien reçu ce lundi-linge, beurre, jambon, œufs. J'écrirai par kommandanture tantôt à ce sujet. Mes lettres et celles de Charles sont-elles, parvenues ? Charles a-t-il pu recevoir un peu de nourriture aussi ? Il en désirerait. Mille bons baisers à tous. Je me réjouis de bientôt vous revoir ainsi que mes chers petits anges.

       Prions bien.

 

       24 mai. – Mon très cher, bien reçu billet 23/5. Merci. Très heureux de son contenu ; avez très bien fait. Ici rien de neuf. Toujours grande confiance en la T. S. Vierge. On m'a refusé permission d'écrire à Marie. A-t-elle reçu mes deux lettres précédentes ?

       Très touché attachement de tous les amis du comité et autres.

       Dites à Marie que ma pensée est toujours pour elle et mes chers petits. Je les embrasse de tout cœur ainsi que maman et Maria.  

       Cordiale poignée de main. Union de prières.

       Grande surveillance aujourd'hui, c'est pourquoi je suis si bref. Mille excuses. Ai reçu ce que Marie m'a apporté ; Charles idem. Merci.

       P. S. - A propos archevêque de Cologne, ne faudrait-il pas avertir de suite notre Evêque ; notre Président le connait. Mes titres : secrétaire de l'Association et du journal l'Union Liégeoise ; - rédacteur de la Concorde ; - collaborateur à la Gazette de Liège, au Courrier de Herve ; au Nouvelles de Fléron ; - Vice-Président de l'Association provinciale du personnel enseignant des écoles techniques catholiques, et délégué à la Fédération nationale ; - Président fondateur de la Ligue du denier des Ecoles catholiques de Bressoux – délégué de Bressoux à l'Union catholique.

       Doyen, Président, Curés de Bressoux et Jupille pourraient appuyer démarche, ainsi que supérieurs des Frères et Salésiens ; qu'en pensez-vous ?

       Bien cordialement.

 

       25 mai, matin. – Mon très cher. Toujours rien de neuf. Vous ai-je dit que l'on avait beaucoup insisté auprès de tous pour savoir ce qu'est devenu le billet apocryphe. – Nous 1’avons brulé. avis à Kidedroi. – Les boucs en possèdent un facsimilé.

       Prière faire savoir au même que fonds pour mes « Œuvre » peuvent et doivent vous être remis. Vous soignerez, n’est-ce pas, qu’il ne manque rien aux miens.

       Mon ami Van Kam (auquel j'adresse un cordial bonjour) voudra bien vous aider dans ces démarches et réclamer indemnité provisoire pour là-haut. Rappelez aussi, s. v. p., arriérés 1914 et proposition dont j'ai été l'objet, Saluez ensemble de ma part notre aimable patron.

       Il faut que l'on supprime les numéros ; on pourrait les remplacer par des lettres COQ U E MA R T S = 1 2 3 4 5 6 7 8 9 0. Très important. Cqs = 130 ; CMR = 168, etc… comprenez-vous ?

 

       25 mai. – Mon très cher, - On me permet d'écrire. Puis donc que j'ai devant moi du papier blanc et une enveloppe, je profite de l'occasion pour vous soumettre un nouveau projet. Les relations sont établies. Serait-il dès lors impossible de faire intervenir la presse libre. Voici mon idée : Projet pacifiste qui avorte !

       1er Point. De décembre 1914 à août 1915, élaboration pour un comité international, à Maestricht du projet de campagne universelle en faveur de la paix.

       2ème Point. Travail de sous-comité en Belgique de septembre 1915 à avril 1916. Tout était prêt. Intervention d'un hollandais vendu aux boches.

       3ème Point. Arrestation d'un membre le plus actif. Son incarcération. Toujours en prison (en citant le nom). Crainte des autres. Le mouvement va-t-il échouer alors que l'Allemagne semble manifester de grandes dispositions en faveur de la paix ?

       Numéros d'ordre : rien de mystérieux, abréviation du nom. Exemple : 133B I= A. 3 = C. 1+3 +3 = G.; d'où Amédée Clément Gilkinet. Secret était nécessaire pour réussite. Il ne devait être dévoilé que par une campagne de presse, commençant partout le même jour.

       La victime (moi) avait rédigé une série de 17 articles dans ce sens. (Dans la pièce vendue aux boucs par le Hollandais, articles est remplacé par rapports.)

       Il y a, je crois, moyen de broder là-dessus quelque chose d'épatant. Voudriez-vous soumettre l'idée au patron, s. v. p. Il sait le reste, n'est-ce pas ? Encore merci pour toutes vos bontés. Affectueux bonjour et cordiale poignée de main aux amis du comité et autres, spécialement à vous qui m'aidez si bien. Union de prières.  

 

       25 mai (à sa dame). – Bien chère Marie. – Je t'écris officiellement (!) aujourd'hui pour la troisième fois, sitôt que tu recevras l'une de mes lettres, demande brouillon de réponse à mon ami si dévoué. Je ne fais pas de démarche pour te voir, nos moindres gestes ayant été épiés l'autre fois. Courage et confiance, continuons à bien prier. Amitiés à tous.

       Affectueux baisers pour toi, maman, chers petits et un petit bètche pour Maria. De tout cœur.

       P. S. – Il est passé, bien des troupes ce matin. Etait-ce un enterrement ou .... des martyrs pour l'Yser ? Quelle musique, bon sang ! on aurait dit que tons les gosses du « Dju d'là » étaient réunis ! N'ont-ils plus de pommes de terre ? Ils ne chantent plus : crompires bolowes.

 

       25 mai (à sa cousine). – Chère Maria. – On ne s'en fait pas ! Ne te fais pas de bile au sujet gamelles et de tout le saint tremblement ; faudrait voir comme cela blinque ! Sais-tu pourquoi on t'a expulsée du 17 ?... Tu avais trop bon de nous voir dans la cage aux ours et de te payer notre tête. Vilaine, va ! Toi… et un peu notre tête. J'ai actuellement un grouin à faire peur à tous les boucs de la terre. Tu verras cela bientôt ! Courage et confiance. Mourzouk !

 

       25 mai, soir. – Mon très cher. – Bien reçu, votre aimable billet de ce jour. Merci. Succès ne m'étonne pas : c'est le commencement de la fin. Léon a très bien fait : payez 10 marks s. v. p. D'accord pour 100 marks à Maria et pour photos. Il convient que Marie réponde par Kommandanture. Veuillez rédiger réponse par mesure de prudence, faites joindre un mot écrit de la main des enfants.

       Nourriture : Avons reçu et accusé réception lundi soir ; beurre, œufs, Jambon, avec notre linge.

       Rien d'étonnant à cela. Dans un de mes derniers billets, parlant du dernier interrogatoire au sujet de Heer et du billet à l'encre sympathique je vous dis : sautant sur une autre branche, je leur fis une longue dissertation, etc.. – Or, dans la discussion, je leur ai demandé s'ils connaissaient l'histoire et voulaient appliquer les principes des règnes de Néron et Dioclétien, ou dépasser les horreurs de la Terreur et de la Commune !

       Ils restèrent d'abord ébahis, puis protestèrent et me rappelèrent à la question. – La question, répondis-je, la voici : Cœur et ventre affamés n'ont point d'oreilles. Pourquoi gardez-vous mes lettres ? Pourquoi m'empêchez-vous de voir ma famille ? De recevoir de la nourriture ? Allons ! répondez ! dites la vérité, avouez et vous aurez tout ce que vous désirez. 

       Là-dessus, je me mis à rire (comme sait le faire notre maître rouleur !) : Oui, Messieurs, j'avoue (Ah !).... que vous avez un rude toupet. Je ne suis pas un romancier et je ne me sens nulle disposition à forger des histoires pour vous faire plaisir !

       – Forger des histoires ?

       – Mais, oui, comme vous, avec vos 14 arrestations, les aveux du curé de Souverain-Wandre, etc. Faites donc sortir de leur cage ces oiseaux extraordinaires que je les admire !

       - ! ? !

       - Donc, Messieurs, la vérité est celle-ci : j'ai écrit.

        -… Bien, bien, nous allons arranger cela. Là-dessus, bonsoir amical (Oh ! oui), et le résultat que vous connaissez. Qu'ils sont « s' pais » ! ces boucs ; N'étaient les trahisons et la frousse, ils ne tiendraient pas une mouche !  

       Somme à Wauters d'accord. Spécifiez, s. v. p. détail de cette somme-si vous le savez (solde du ... au ...  indemnité, frais) : Demandez quittance et veuillez réclamer également du service 137 (Namur) quittance précédente qui, malgré réclamations, ne m'a jamais été remise.

       Proposition article : spécifier dates ; dire que le 28 avril on le savait à Maestricht, mais qu'on a dû faire enquête approfondie. Evidemment, nous ne savons rien concernant Maria.

       Je reçois à l'instant la visite de l'aumônier allemand. La première fois, il m'avait dit que Maria s'était confessée et se disposait à communier le lendemain. Cette fois, il va éviter ma question. Il m'a fait remettre « Critique et Catholique », traité d'apologétique que je lui avais demandé.

       Ce vendredi, j'aurai le bonheur de communier. Ne m'oubliez pas dans vos ferventes prières. Si vous jugez opportun de donner une première récompense à notre dévoué facteur, faites comme si c'était pour vous. J'approuve d'avance.

       Affectueux baisers aux miens. Cordial bonjour aux amis du comité et tutti quanti.

       Encore merci et poignée de main toute fraternelle à mon cher X.

       - Tout va très bien. Priez bien pour nous deux. 

 

       27 mai, matin. – Mon très cher. – Je reçois à l'instant votre billet du 26 et saucisson. Merci.

       - Monseigneur : il y a malentendu, je crois. Mon intention était simplement de prévenir sa Grandeur pour le cas où l'Archevêque de Cologne aurait pris renseignements.

       - Proposition article : Je vous soumettais cette idée quitte à la transmettre plus loin si sa réalisation vous paraissait opportune.

       - Il est assez difficile d'être très précis en écrivant ici. Il faut aller très vite pour ne pas être pincé.

       - Indiscrétions : Je sais, cela vient de la rue des Wallons. J'ai coupé court. A l'occasion, en remerciant l'abbé Lhermitte de son chocolat, veuillez s. v. p. demander qu'il ne parle pas de moi, aux réunions paroissiales. C'est là que l'on a causé.

       - J'ai demandé que Marie réponde par Kommandanture. Les boucs ne s'expliqueraient pas son silence et noteraient la chose en ma, défaveur. Je lui ai écrit jeudi pour la troisième fois. La note dominante pour réponse : Courage, confiance, espoir bientôt me revoir !

       - Très bien pour Wauters. Amitiés. Il ne faut pas trop vous attarder à ses racontars. Léon pourrait vous dire ce qu'ils valent.

       - 130, Namur.

       - Enterrement : merci de tout cœur. – Rien de neuf. Persévérons dans la prière. Toujours confiants.

       - Affectueux bonjour a tous, spécialement à mon cher X. Ce lundi ; saint Félix: mes bons souhaits, je prierai à votre intention.

       Mille choses aimables aux miens que j'embrasse de tout cœur.

       P. S. – Pourriez-vous me faire parvenir brosse et pommade pour chaussures s. v. p. ?

 

      28 mai. -  Mon très cher. – Rien de spécial aujourd’hui. Nous avons de nouveaux voisins très surveillés. Il y a eu tribunal vendredi, mais pas pour nous : beaucoup d'acquittements et de peines relativement légères.

       Il est possible que nous passions vendredi prochain. Ce serait de bon augure : premier vendredi du mois du Sacré-Cœur. Prions bien. Je ne sais ce qu'il y a eu entre l'aumônier boche et Charles. Celui-ci dit m'avoir envoyé deux billets à ce sujet je ne les ai pas reçus.

       Quoi de nouveau ? – Je vous réitère de tout cœur mes souhaits de bonne-fête.

       Affectueux bonjour à tous. Courage et confiance. J'embrasse cordialement Maman, Marie et mes chers petits (à Marie aussi sa petite part). Union de prières toujours.

       Bonne et sincère poignée de main à mon cher X, au comité, aux amis.

 

       29 mai. – Mon très cher. – Votre aimable billet de ce jour m'a vivement touché. Que de bonté, que de délicatesse dans vos soins si attentifs. Merci de tout cœur.

       Merci et cordial poignée de main au cher Président. Ce geste de sa part ne m'étonne pas. Depuis neuf ans qu'il préside aux destinées de nos Œuvres nous avons eu pas mal de preuves de son amabilité, Merci donc.

       Comme je le comprends, les deux sommes sont bien distinctes sur les livrets d'Epargne et de Retraite. C'est parfait. Il y a en effet dans les 375 fr. une somme de 100 fr. (qui devra accompagner les mille an couvent que Maria connait cour St-Gilles, lorsque cette somme vous parviendra) et 100 fr. que je tiens en réserve pour règlement éventuel d'un compte. Incertain.

       L'achat de lots peut s'effectuer quand vous le voudrez. C'est une autre réserve qu'il est bon de garder secrète : je n'en rendrai compte que plus tard.

       Saucisson et chocolat sont excellents et me font grand plaisir. Merci. Les boucs m'ayant chipé ma boîte à prise, il me serait agréable d'en avoir une, pas trop chère. On a déjà dit au commandant de me la rendre, mais il lui faut « un papier » ! Zut alors.

       Pour notre facteur les choses pourront s'arranger très facilement dès le rétablissement de la paix. Je m'en charge. Réunissez s. v. p. tous les renseignements à ce sujet, afin que le dossier soit prêt dès que je serai libre. Le patron est tout à fait désigné pour régler la chose de son propre chef.

       Très bien pour Deprez à Wauters ; - parfait ; amitiés. N'a-t-il pas encore de nouvelles de là-bas ?

       Reçu envoi de Marie ce jour. Merci. J'espère que l'on continue à bien prier pour nous. Reçu tabac et journal. Merci.

       Affectueux bonjour au comité et aux amis, cordiale poignée de main à mon cher X.

       Un crayon s. v. p.

       P. S. – Affaire Charles et Aumônier : bêtise. C'est le cuisinier qui a eu les 2 billets. Je ne les ai pas encore. Mot pour patron suivra.

 

       29 mai (à sa dame). – Ma bien chère  – Après le réconfort moral que m'apporte ton gentil billet de ce midi, voici le réconfort matériel ! Bonnes paroles, sentiments les plus affectueux, piété ardente, promesse d'une messe offerte ce mercredi à mon intention, c'est tout ce qu'il fallait pour me réjouir. En y ajoutant bon plat, œufs et friandises, sans oublier les épices, c'est bien aimable et je t'en remercie de tout cœur.

       Et tandis que, les larmes aux yeux, je déballais, je t'ai entendu passer avec Marie, sous ma fenêtre. J'habite en effet rue du Nord, au 2ème étage, au-dessus de la porte par où entrent les charrettes. Il y a un carreau cassé, remplacé par un carton que je peux faire manœuvrer. Je t'ai entendue et t'ai vivement remerciée sans te voir.

       Ne crains rien pour moi, chère Marie (j'allais dire comme toi : ma chérie). Tous vous avez eu la preuve irréfutable de l'assistance divine dont j'ai été favorisé. Pourquoi le bon Dieu et la Très Sainte Vierge n'achèveraient-ils pas leur œuvre si bien commencée, si bien menée aussi jusqu'à ce jour ?

       Courage et confiance donc ! Dieu est avec nous. Et tu sais qu'avec sa sainte grâce je n'ai jamais évité la tâche qu'il m'avait dévolue, si pénible fut-elle.

       Oui, tout pour Dieu ! Et plus tard, nous aurons le bonheur de citer cet exemple à nos chers petits en les dirigeant la voie droite. Prions beaucoup ! Voici 22 mois que dure la séparation. Le terme de la libération approche.  

       J'embrase bien affectueusement maman et nos chers petits. Prends ta bonne part. Cordial bonjour à tous. A toi de tout cœur.  

       P. S. – Mon meilleur souvenir à Maria.

 

       30 mai, après-midi. – Mon bien cher. -- J'ai été très longuement interrogé au palais par le juge, ce matin. J'y ai été conduit dans le panier à salade. N'ai pas bronché, grâce à Dieu et à la Très Sainte Vierge. Le juge m'a dit en guise d'adieu : Vous niez tout, moi j'ai la conviction que vous êtes officier belge et que vous dirigez un grand bureau d'espionnage. J'ai protesté.

       A-t-on prévenu administration et Bourgmestre de Bressoux ? J'ai été mobilisé comme infirmier et licencié par les Allemands. Je n'ai jamais été militaire au sens du mot, mais brancardier-infirmier

       On sait, mais comment ? que j'ai remis de l'argent au couvent du Sacré-Cœur, cour St. Gilles. Répondre oui, mais que cela n'a rien d'étonnant ayant rendu souvent pareils services en temps de paix, Que l'on prévienne sans retard s. v. p., que la supérieure dise bien que je lui avais encore promis 1000 fr. Maria sait où se trouve ce couvent. L'abbé Lhermitte l'aidera volontiers. Très urgent donc.  

       Reçu ce matin lettre de Marie par Kommandanture; merci. Reçu à l'instant billet de ce jour. Indemnité là-haut : Wauters devrait demander une indemnité pour Maria tant que Charles est absent.

       Œuvres : ma solde et mon indemnité mensuelle. Je préfère ne pas écrire au Patron. Les boucs n'ont aucun écrit de ma main; il ne faudrait qu'une fois .... Wauters peut le faire avec prudence. D'accord pour billets. Je vous ai dit à qui les deux égarés ont été remis : « le blanc moussi », comme l'appelle Charles.

       Reçu crayon, merci.

       J'espère que l'affaire passera vendredi. Aidez-moi tous de vos ferventes prières, s. v. p. J'ai grande confiance : le bon Dieu et sa Très Sainte Mère ne nous abandonneront pas.

       Je vous confirme accusé réception envoi de Marie et tabac à priser. Remerciements.

       Rue de Harlez (Frère Lucien) : professeur là depuis la fondation ; en cas de visite, on sait que j'étais infirmier au début de la guerre et qu'en juillet 1914, j'avais annoncé mon projet de composer un traité de mathématiques en application de la loi organisant le 4e degré. On ne sait, mais on a raison de croire que j'ai mis ce projet à exécution ou que j'y ai travaillé, étant réputé comme pion ou que j’y ai travaillé, étant réputé comme bloqueur et travailleur assidu à l’étude et à ma tâche.

       Affectueux bonjour à tous et cordiale poignée de main à mon cher X.

       P. S. – Keurvers, grand fort gaillard, complètement rasé (le traître), est-il bien arrêté ? N'en dit-on plus rien là-bas ? N'était sa déposition mensongère, par écrit, Charles serait libre aussi. J'ai nié tout à ce sujet.

       Au sujet comptabilité là-haut (rue Henri Maus), Maria montrera livre : anciens copie-lettres (le cas échéant). Elle pourra montrer nouveaux livres préparation des leçons de comptabilité que j'allais lui donner.

 

       31 mai, soir. – Mon très cher. – Je reçois à l'instant votre billet. Grand merci pour votre célérité à tirer cette chose au clair : 1000 fr. – Il est possible que cette intervention rapide me fasse le plus grand bien. – Merci pour Bressoux.

       Maria : J'ai été infirmier service allemand, elle ne sait rien de plus. Pas militaire donc. Si je suis allé en Hollande ? Elle n'en sait rien, je n'en ai jamais parlé. – Fixé chez elle à cause de l'étroite amitié qui unissait les deux familles et pour m'éviter les ennuis à cause de mes opinions-germanophiles. J'étais parfaitement en règle pour les formalités légales concernant domicile. – Si je sortais tôt le matin ? Oui, j'allais à la première messe : rien de plus.

       L'interrogatoire de Charles a très bien marché. On a surtout insisté sur « mot d'ordre », l'accusation du traître hollandais. Charles a nié très énergiquement. Il est ferme et courageux. –

       Pourquoi ses parents ne lui répondent-ils pas ? N'ont-ils pas reçu ses lettres par la Kommandanture ? J'ai écrit à Marie, maman et les enfants aujourd'hui par cette voie. – Ruse de boucs : Pour m'émouvoir et m'embrouiller, on m'a remis leur lettre au palais avant l'interrogatoire. J'ai eu grand soin de ne pas la lire avant d'être rentré à mon domicile.

       Lincé ne devrait pas être mis au jour par le couvent, puisqu'il ignore tout. C'est par mon intermédiaire que l'argent est et devait arriver, la lettre n'est pas au dossier ; l'avez-vous ? ou Maria l'a-t-elle fait disparaître ?

       Les quittances antérieures sont chez vous avec le reste. D'accord, c'est bien onze cents fr. qui leur manquent : les mille égarés + 100 fr. dont je vous ai parlé. Ils me sont parvenus trop tard pour que j'aie pu les remettre à la destinataire. Grand merci.

       Affectueux bonjour. Union de prières. Nous croyons passer en justice ce vendredi. Cordiale poignée de main.

 

       1 juin. – Mon très cher – Bien reçu ce matin vos deux billets, chocolat, petit tube, papier, journal. Grand merci.

       Très bonnes réponses. Si l'on demandait à Marie de quoi elle a vécu ? Je prélevais le strict nécessaire sur nos économies. Sobre, jamais au café ni plaisir. Les boucs voudraient établir que je suis officier de carrière. Il serait bon, je crois, de prévenir les Salésiens : J’avais chez eux la direction de la comptabilité et j'enseignais cette branche à quelques élèves actuellement à l'armée. J'ai dû quitter pour ce motif et parce qu'ils ne pouvaient plus me payer : cette branche n'étant suivie que par quelques sujets de choix. Je suis chez eux depuis 1909 ou 1910. Devoué, laborieux, etc.. Leur ai parlé aussi de mon projet de livre mathématiques. Ils ne savent si je l'ai réalisé. J'ai fait plusieurs démarches ; n’ayant plus de ressources même pour leurs orphelins, ils ont vivement regretté ne pouvoir y donner suite. Ils n'ont conservé que le personnel strictement indispensable. – Voyez, s.v.p., et marquez-moi accord le plus tôt possible, .Je vous en prie. Ils savent que j'étais infirmier à l'hôpital militaire ; ignorent mon voyage en Hollande.

        Sacré-Cœur (Couvent, cour St-Gilles) ; c'est moi qui lui ai remis l'argent (lui faire son portrait). Pas mettre Lincé en jeu, il ignore tout. Adresse sur enveloppe seulement pour indiquer la maison ; le porteur devait demander après moi par mail nom Gilkinet et me remettre en mains propres.

       Grand merci au cher Président. Amitiés. Merci cordial à Marie pour son bon cœur et son beau courage. Ne leur a-t-elle pas encore montré grande photo où je suis avec les boches ? La même existe chez Maria. On peut attirer leur attention là-dessus ! Preuves de mes sentiments germanophiles.

       Attention à l'avertissement ! moi aussi, j’ai été prévenu. Celui qui surveille est assez jeune. Il se pose généralement en face porte, coté opposé de la rue et à quelques pas de la maison, surveillée. – De grâce, attention ! Que ferions-nous ?

       Pour Maria : 100 fr. par mois ou 100 marks si possible.

       Encore merci. Union de prières. Affectueux bonjour. Cordiale poignée de main.

       P. S. – De quoi Marie a vécu pendant mon absence en Hollande ? De l'argent que je lui avais laissé et grâce à l'aide de maman qui avait quelques économies.

       - Combien j'ai mis à sa disposition en partant ? neuf cents francs. Et depuis mon retour, j'achetais le nécessaire, le strict nécessaire.

       - Si j'avais des intérêts en Hollande ! – Oui, longtemps avant la guerre, j'avais la charge des intérêts de familles hollandaises en Belgique. Elle n'a pas retenu les noms, noms flamands. D'ailleurs, c'étaient mes affaires et pas les siennes. Assez de son ménage et des enfants. Bien cordialement.

 

       2 juin. – Mon très cher. – Affectueux merci, accord parfait. Oui, que l'on se borne à répondre à des questions, en mesurant bien ses paroles, rien de plus...

       Vous avez été notre bon ange et notre providence, merci. C'est plein de courage et de confiance que nous attendons jugement.

       Union de prières et meilleur bonjour à tous. A vous, cordiale poignée de main.

       Que le Sacré-Cœur nous protège !

 

       2 juin. – Mon très cher. – Il est un danger auquel je n'ai pas encore songé. Quelqu'un pourrait se présenter chez moi ou là-haut (rue Henri Maus) comme avocat chargé de notre défense ! Gare à la fourberie ! Rien à dire puisqu'il n'existe rien. J'ai toujours l'idée que ces boucs essayeront de jouer un tour de ce genre. Donc, attention, rien à personne.

       Serait-il possible, par les Pères Jésuites (Liège), faire prévenir Marquise de Prémorel, au château de Bleid (St Léger-Arlon) qu'elle ne doit pas accepter lettre qui lui serait présentée. Elle ne doit pas me connaitre ni m'avoir jamais vu. – Même, avertissement au curé de Signeulx, ami de cette famille. Le R. P. Begasse d'Arlon les connaît.

       Il est 4 heures et nous n'avons pas encore été appelés ; la partie est sans doute remise ! Charles a reçu ce jour deux lettres de Maria du 25 et du 29. – Même recommandation qu'à Marie pour pseudo-avocat, s. v. p:

       Union de prières. Affectueux baisers aux miens. Cordial bonjour à tous, spécialement à mon cher X.

       P. S.  Soignerez-vous, s. v. p., pour tabatière demandée ? Si possible y joindre petit nécessaire de toilette : étui contenant petite glace, cure-ongle, cure-dent. Prélevez sur somme libre pour achat, s. v. p. Merci. Je désirerais causer à M. l'aumônier si possible : le boche n'est pas venu.

       Amitiés à Wauters et au Patron.

 

       2 juin à sa dame. – Ma bien chère Marie. – Je reçois à l'instant les provisions. Affectueux merci. Tu me gâtes décidément. Mais ne te privestu pas pour moi ? Tu sais que je ne le voudrais pas. Il me semble qu'il y a aussi un petit cadeau de Maria : cordial merci. Toujours en bonne santé, vous en souhaite autant à tous. Priez bien pour moi et grande prudence toujours ; pas un mot de plus qu'il ne faut à ces boucs. Courage et confiance. Je t'embrasse bien affectueusement, ainsi que maman, les chers petits et Maria. Cordial bonjour à tous. Charles avait demandé des pastilles, les a-t-il reçues ?

 

       3 juin. – Mon très cher – Merci pour billet tabatière, glace. Le bon Dieu et la T.S. Vierge qui nous ont toujours si bien protégés, ne permettront pas complications, espérons-le. Charles a conseillé à Maria de ne pas conserver trop d'argent chez elle, de prendre plutôt un Livret de Caisse d'Epargne comme moi, et de s'en remettre à vos soins pour cela et chaque fois qu'elle a besoin d'un conseil. J'attends donc Monsieur l'Aumônier : c'est drôle que ces boucs, dont l'on célèbre l'esprit si religieux, aient 1’air de nous délaisser aussi sous le rapport moral.

       Merci encore ; union de prières ; affectueux bonjour à tous ; cordiale poignée de main à mon cher X.

 

       3 juin. – Mon très cher, - Mauvaise nouvelle, en effet (arrestation de Wauters). Confiance dans le bon Dieu. Nous ne connaissons pas ce Monsieur, ni ici, ni-là-haut. Jamais vu. Comprends pas Louis examen : je suppose, passage. Prudence ; rien de compromettant pour nous, s. v. p. Charles d'accord pour Caisse d'Epargne par Maria.

       Merci affectueux, bonjour à tous. Cordiale poignée de main à mon cher X. Union de prières. Est-ce chez lui qu'il a été arrêté ? J'avais signalé surveillance. On n’aura rien trouvé de compromettant, j’espère.

 

       4 juin. – Mon très cher. – Merci de tout cœur pour vos démarches d'hier et d'aujourd'hui. Ici, rien de nouveau.

       J'ai commencé neuvaine au S. Esprit. Union de prières. Affectueux bonjour aux miens et aux amis, spécialement à mon cher X.

 

       5 juin. – Mon très cher. – Toujours rien de nouveau ici. J'ai bien reçu ce jour l'envoi de Marie. Je l'en remercie très vivement. Cela me fait grand plaisir, mais je crains qu'elle se prive elle-même du nécessaire pour me gâter. Je la connais si bien. Mon billet d'hier vous est-il parvenu avec le mot de Charles pour Maria, s. v. p. ? On est venu le chercher de la part de M. l'Aumônier... Affectueux bonjour à tous et pour vous, cordiale poignée de main : Union de prières. J'embrasse de tout cœur Marie, maman et les chers petits.

 

       6 juin, - Mon très cher. - Je rentre du palais. Le jugement doit avoir lieu jeudi matin, le 8 courant donc.

       Aujourd'hui on m'a montré les photos de personnes arrêtées et que je ne connais pas.

       Puis on m'a dit que mon affaire était claire, que c'était trop peu d'une balle pour moi, etc… Que je serais fusillé, etc. etc..

       C'est à s'y perdre.

       Prions donc avec plus de ferveur pour que ces braves gens-là voient clair et ne me sacrifient pas à leur fureur.

       Affectueux bonjour à tous. Cordiale poignée de main.

       Cessez toute relation avec V. K., s. v. p.

 

       7  juin. - C'est honteux d'accabler un homme ainsi ! Attention, M. fait des aveux.

 

       8 juin. -  (Communication verbale), Je suis condamné à mort.

 

FIN

 

Documents photocopiés de la Revue «  La semaine d’Averbode »

Année 1920 

du N° 11 du 14 mars1920 au N° 32 du 8 août1920.

 

 

 

 



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