Médecins de la Grande Guerre

La dernière charge de cavalerie en Europe par l'armée belge

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La dernière charge de cavalerie en Europe de l'ouest (1), sabre au clair, fut menée par le premier régiment des guides à Burkel, sur le territoire de  Maldeghem, le 19 octobre 1918, peu avant l'armistice du 11 novembre.

Le récit (2) de cette charge a été écrit  par un certain M.C. Le lecteur sera surpris par la manière extrêmement vivante et précise avec laquelle  l'auteur   rend compte de l'événement: il est vraisemblable que M.C. participa lui-même à cette chevauchée guerrière.

Le 19 octobre 1918, la division de cavalerie de l'armée belge opérait dans les environs d'Oedelem, à 7 km au sud-est de Bruges. Comme durant la guerre des tranchées, nos cavaliers combattaient à pied; pourtant l'espace était libre, les chevaux suivaient à courte distance... Qu' il eût été bon de charger!

Le jour était à son déclin, nos lignes de tirailleurs avaient repoussé les arrières-gardes allemandes, mais l'ennemi, installé dans le petit bois de Kattine, semblait décidé à défendre cette position. Plusieurs lignes de mitrailleuses étaient en action et forçaient nos hommes à se terrer. L'ennemi avait l'avantage du terrain, de nombreux couverts protégeant son mouvement de repli sur Maldeghem.

A 16h30, le major Van Strydonck, commandant le 2° groupe du 1° régiment de guides, reçoit un ordre de l'état-major:

"Franchir par un coup de force à cheval les lignes de mitrailleuses ennemies . A hauteur de Burkel, se rabattre de chaque côté de la route et prendre l'ennemi à revers; deux auto-mitrailleuses précéderont la colonne."

Le rêve de tout cavalier: la charge! allait-il se réaliser?  L'ordre est précis, il se répand, un murmure l'accompagne. Les hommes s'agitent, les yeux resplendissent de joie, déjà les mains se crispent sur la garde des sabres à larges coquilles d'acier. Parmi eux un jeune adjudant, au visage plein de douceur, ne peut maîtriser son impatience. Il va, vient, inspecte ses hommes, caresse son cheval, regarde la route sur laquelle on va bientôt bondir.

La charge! Le plein galop, sabre au clair! Toutes les aspirations de son ardeur juvénile vont se réaliser... Mais le temps presse, déjà les brumes du soir estompent les lointains. Un bruit de moteur; toutes carapaçonnées d'acier, les deux auto-mitrailleuses longent la colonne. Devant Kattine, la fusillade fait rage. Nos lignes de tirailleurs attirent l'attention de l'ennemi que les batteries d'accompagnement arrosent d'obus.

Bride abattue, un cavalier accourt:

-Mon major c'est l'heure!

Le capitaine-commandant comte F. de Meeus, adjudant-major au 1° guides, apportait l'ordre d'attaque.

Le major Van Strydonck se dresse sur ses étriers et d'un geste large tire son sabre; un bruit de ferrailles passe en l'air, strié de blanches étincelles.

Puis serrant les mains du commandant "au-revoir, Meeus."  Pour un cavalier, la tentation est trop forte: "mon major, je me permets de revendiquer l'insigne honneur de charger à vos côtés."

-Soit...

Automatiquement, sabre au poing, grave, menaçante, la masse s'ébranle et s'enfonce au pas dans la grisaille du soir. Dans les intervalles de la fusillade, on perçoit le souffle ardent des chevaux qui, l'oreille dressée, les narines ouvertes, sentent eux aussi l'approche de la bataille.

Le jeune adjudant, caressant l'encolure de son cheval, est en tête de la colonne. Sa douce figure s'est contractée, sa bouche se plisse en un sourire hautain, les yeux sont rivés vers l'horizon... vers l'ennemi... vers la bataille.

L'espace couvert est franchi, la colonne prend le trot. Au frappement alternatif des sabots sur le pavé de la route se mêle le froissement des cuirs, le cliquetis des sabres... Un grand souffle farouche plane sur cette marée d'hommes qui s'avance semblable à un bélier de bronze.

Subitement dans les brumes mauves du soir apparaissent les lisières du bois de Kattine. Brusquement le chef lève son sabre: "En avant, mes enfants... Pour le roi!"

Et dans cette atmosphère de bataille où ricanent les balles et miaulent les obus, une clameur immense se lève: "Hourra! Vive le Roi!..."

Comme un ressort bandé se détend subitement, la colonne prend le galop. Une longue file de bras brandissant des sabres s'agite, les cris redoublent, le galop s'allonge, se précipite. C'est la charge avec son frisson d'épopée. La première ligne de mitrailleurs ennemis est dépassée, la course continue vers le second bois qui cache Burkel. Là les fusilliers-marins de la 4° compagnie, blêmes de terreur, voient venir bondir vers eux ce torrent qui mugit... En joue!!

Les deux chefs couchés sur l'encolure de leurs coursiers accélèrent encore l'allure. Tout à coup, le bois s'allume d'éclairs rougeoyants, les chevaux de tête s'écroulent, le commandant de Meeus, frappé à mort, disparaît dans l'affreux tourbillon... Le petit adjudant, transfiguré, radieux, d'un bond a pris la place du chef tombé. Et le soldat de 20 ans et l'officier à cheveux gris, côte à côte, bondissent, sabre baissé vers les allemands.

Une nouvelle décharge crépite des maisons de Burkel, les chevaux se cabrent, piétinent, bondissent au-dessus des fossés... écrasant des corps. L'auto-mitrailleuse de tête est bloquée en travers de la route. "Pied à terre!" Les cavaliers lâchant leur sabre empoignent leur carabine; en tirailleurs, sous bois, ils harcèlent l'ennemi décontenancé par ce brusque changement de combat.

17 heures... le feu cesse... L'allemand est en fuite. La nuit enveloppe le contour des choses, une buée laiteuse se lève de terre, de-ci, de-là un coup de feu... un cri... un râle.

Les unités reformées, dans le bois on procède à l'appel:

-Adjudant Vander Cruysen?

Une voix grave répond: "Mort au Champ d' Honneur."

M.C

(1) En septembre 1939, il y eut encore des charges de la cavalerie polonaise contre l'envahisseur allemand.

(2) Le récit de M.C sur le combat de Burkel a été publié en page 122 et 123  dans "Nos Héros morts pour la Patrie", sous la direction générale de René Lyr, Editions Van der elst, Bruxelles, 1920 



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