Médecins de la Grande Guerre

La tragédie des 34 civils français à Frasnes-lez-Couvin

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La tragédie des 34 civils français à Frasnes-lez-Couvin

Introduction

       Beaucoup de civils belges furent massacrés en aout 1914 principalement dans la province de Namur et de Luxembourg. Ce que l’on ignore souvent est la tragédie des civils français massacrés sur notre sol, à Frasnes-lez-Couvin.

       Comment ces Français se retrouvèrent-ils en Belgique ? Et pourquoi connurent-ils un sort si funeste ? Leur histoire malheureuse vous est racontée ci-dessous. Il y eut bien d’autres Français en Belgique[1] durant la Première Guerre mondiale, aussi dans le chapitre suivant, je rappellerai leur présence forcée dans notre pays en 1917 et 1918. De quoi nous rappeler la souffrance des civils dans les guerres, souffrance hélas toujours présente en Europe en ce mois de novembre 2025 !   

Les martyrs français de Frasnes en septembre 1914

       La défaite subie par les Allemands sur la Marne dans les premiers jours de septembre 1914 entraîna une tragédie  à Frasnes le 16 septembre 1914.

       Dans la région de Montmirail, les troupes allemandes, en retraite suite à la victoire de la Marne par l’armée française, s’emparèrent de 34 civils et les amenèrent en Belgique. Arrivés à Frasnes, sans aucun jugement, avec des accusations vagues, ils furent fusillés. Ayant commis cet acte de barbarie, les ennemis ne laissèrent aucun indice pour permettre l’identification des corps. Dans une archive rédigée par M. Davesne, le maire du Gault-Soigny indique que les victimes, ont été « enterrées par des civils belges requis, dans une fosse commune avec défense de prendre aucun objet ou papier qui auraient permis de les identifier, leurs corps furent recouverts d’une couche de chaux vive et la fosse comblée. »  Un civil belge a désobéi à l’ordre allemand et ainsi 15 victimes ont pu être identifiées.

       Le chanoine Schmitz dans sa magistrale enquête[2] nous a donné les témoignages suivants :

       « On serait resté sans détails sur l’odyssée de ces hommes si l’on n’avait appris, après l’armistice, qu’il existait un survivant, Alfred-Paulin Chevalier, âgé de 63 ans, instituteur retraité, demeurant à Etrechy. Interrogé, il avait pu fournir de précis et intéressants renseignements.




       C’est le 6 septembre 1914 que les Allemands installèrent à Etrechy un parc d’artillerie et pillèrent le village. M. Chevalier fut arrêté le 6 septembre au matin, sur dénonciation d’un espion allemand, et accusé « d’avoir tinté trois fois la cloche pour avertir l’artillerie française », ou encore « d’avoir donné aux enfants la haine des Allemands », accusations fantaisistes et qui ne reposaient sur aucune preuve. Après avoir été lié pendant deux heures à un rouleau, il comparut devant le commandant du parc d’artillerie établi à Givry-lez-Loisy, puis il fut ramené à Etrechy, et joint à un convoi de prisonniers militaires. Avec lui se trouvaient trois autres civils, un nommé Hugo, de Brugny, M. Vincent d’Olizy, de Violaine (Marne), et un troisième d’Avesnes (Nord).

       Ils restèrent à Etrechy jusqu’au 9 septembre au soir, enfermés dans une grange où ils reçurent des coups de bâton. Hugo avait été parqué, seul, dans un infect trou à porcs, et chaque fois qu’il montrait la tête ou les mains pour regarder hors de son taudis ou pour respirer, il était frappé, à tel point que sa tête et ses mains ne formaient vraiment plus qu’une plaie, et que, avant le départ, il dut recevoir un pansement dans une ambulance.

       C’est le 9 septembre que la débâcle allemande s’esquissa : on se mit en route et on logea à Soulières. Le 10, la marche par étapes forcées commença. Après une journée d’avance sous un soleil de plomb et sans nourriture, on arriva à Germaine (Marne), où la nuit se passa dans un hangar. Le 11 au matin, le convoi prit la direction de Reims, où le groupe des quatre premiers prisonniers s’accrut d’autres civils, des cultivateurs, venant de Montmirail et environs : il y en avait onze de Corfélix, il y en avait cinq du Recoude (mairie de Le-Gault-La-Forêt) ; il y en avait deux de Carrobert, un de Perthuis ; il y en avait de Margny et autres pays. Ils étaient faussement accusés d’avoir coupé les fils des téléphones, d’avoir renseigné les avions, d’avoir tiré sur l’ennemi ; d’autres avaient été requis de conduire des blessés et, à un moment donné, on les avait joints au groupe des prisonniers. Parmi eux, deux septuagénaires, des hommes de quarante ans, des jeunes gens de vingt ; en particulier un enfant de 14 ans, Robert Martin, son père Jules Martin, 42 ans, son grand-père Louis Martin, 70 ans, de Corfélix.

       Et voici un autre témoignage cité toujours par le chanoine Schmitz, celui de Madame Martin qui perdit dans le massacre son mari, son beau-père et son fils de 14 ans !

        « C’est le 5 septembre à 8 heures du matin que les Allemands sont arrivés à Corfélix. Après trois jours de combat à travers la plaine, ils ont été obligés de reculer. Honteux de leur défaite, ils ont cherché des moyens barbares pour se venger et c’est à Corfélix qu’ils commencèrent. Emmenés une première fois hors de la cave de notre maison, nous pûmes y rentrer à la fin de la journée, poussés par la faim, et nous étions occupés à préparer un repas quand des soldats obligèrent nos hommes à les suivre. Ils emmenèrent même mon fils Robert, âgé de 14 ans ; seul échappa un de ses oncles qui s’était mis au lit et passa pour malade. « On les enfermait, nous déclara un Alsacien, pour la nuit seulement, parce qu’on craignait qu’ils fissent des signaux aux Français. » Le lendemain, au lieu de les libérer, les troupes les emmenèrent, au nombre de douze. Un peu plus loin, l’un d’eux, Paul Louis Numance JACQUET, domestique à Corfélix, âgé de 36 ans, qui ne pouvait plus marcher, fut fusillé. C’était le 8 septembre.

       La première étape les mena à Lacaure, la seconde à Epernay, la troisième à Reims, où le groupe complet fut constitué. »

       Au départ de Reims, sous une pluie battante, le cortège, comprenant un millier de militaires et 38 civils, gagna La Neuvillette, où il fut entassé pour la nuit dans une grange.

       Le 12, longue étape jusqu’à Bazincourt, où deux civils purent s’échapper; il en restait trente-six, le 13 à Rethel, le 14 à Attigny, le 15 à Rocroy, où il fut question d’une exécution, mais leurs gardiens dirent « qu’ils n’avaient pas trouvé un endroit convenable».

       Tout ce voyage avait été un long martyr. Ces malheureux étaient frappés au moindre signe de fatigue. Ils devaient souvent porter les havresacs de leurs gardiens. Dans les villages, les Allemands s’échelonnaient le long des rues et se les renvoyaient de l’un à l’autre à coups de pied et de poing. Une seule parole revenait sur leurs lèvres : « ils allaient être fusillés ». Ces centaines de kilomètres furent parcourus sous une chaleur torride et dans la poussière, sans pour ainsi dire recevoir ni à boire, ni à manger. On avalait des pommes de terre, des betteraves ou des carottes trouvées le long des routes, des croûtes de pain moisi ramassées dans les fossés. Le 16, quand fut passée la frontière belge, un vieillard exténué s’affaissa sur la route et fut tué de deux coups de feu, puis enfoui au bord du chemin.

       A Couvin, dans une prairie, un officier allemand vint demander qui étaient ces gens : « Des francs-tireurs, des espions, des dévaliseurs de cadavres ! » lui fut-il répondu ; il prit sa cravache et se mit à les frapper. Alors les 35 civils furent séparés des soldats. M. Chevalier, grâce à un dolman de pompier que lui avait passé un sous-officier français, avait été rangé parmi les militaires prisonniers et y resta. Les Allemands remarquèrent bientôt qu’il manquait un prisonnier, et vinrent faire une enquête à Mariembourg, parmi le groupe des militaires, mais leurs recherches furent vaines : M. Chevalier s’était fait inscrire comme G. V. C. et avait pris un faux nom (Hadot), qu’il conserva pendant de longs mois, jusqu’à ce qu’il put quitter le camp des prisonniers d’Allen-Grabow en Allemagne et gagner la Suisse, puis la France. C’est le 16 février 1916 qu’il rentra à Vertus.

       De son côté, la comtesse de Villermont  de Couvin témoigna de l’arrivée des malheureux civils à Couvin :



       « Le 16 septembre 1914, à 11 heures — a raconté Mlle la comtesse de Villermont, au château de Saint-Roch, à Couvin — les soldats cantonnés à Saint-Roch se précipitèrent, affairés, vers la grand’ route, et j’aperçus par la fenêtre, au travers des arbres, une escorte militaire encadrant des civils. Mon domestique me dit que c’était « un détrousseur de cadavres » qu’on allait fusiller plus loin. Emue de la chose, j’en parlai au comte Wilding de Koenigsbrück, grand’ maître de la Cour du Roi de Saxe et chef de la Croix-Rouge, logé à Saint Roch : il répondit « que je n’avais pas à m’intéresser à ces individus — il y en avait donc plusieurs —, misérables apaches, honte de l’humanité, pris à dépouiller les cadavres, dont les poches étaient pleines de doigts coupés ! » Deux heures après, le baron Philippe von Feilitzsch-Keigersgrün, officier de la Croix-Rouge, entra au château, excité et jubilant. « Schrecklich ! » répétait-il avec de grands gestes ; je compris qu’il avait dû commander le feu qui avait mis fin aux jours de ces malheureux. » Toute consternée, j’allai me renseigner à Couvin et j’appris que, derrière un convoi de prisonniers français, se trouvaient 34 civils français, parmi lesquels des vieillards de 70 ans et des jeunes gens de 16 ans, venant par étapes de Montmirail, localité située au-delà de la Marne à l’est de Paris, Meaux et Châlons-sur-Marne, au sud de Château-Thierry et de Reims. Cette localité marque l’extrême pointe de l’avance allemande avant la défaite de la Marne.

       Ces pauvres gens étaient arrivés le matin à Couvin, exténués, les habits en loques, beaucoup pieds nus. Un grand vieillard à tête blanche, dont la taille dépassait celle des autres, avait les yeux hagards et paraissait fou de terreur.

       On leur marqua sur le dos une grande croix à la craie blanche, comme à des victimes prêtes à être immolées et, après un arrêt d’une demi-heure devant la Place Verte, on les dirigea vers Frasnes. Ils y furent alignés au pied de la « carrière du Lion » et fusillés ».



       Jamme, commissaire de police de Couvin, songea à recueillir les papiers de ces malheureux, afin de les identifier. Il était au quatrième cadavre quand les bourreaux lui ordonnèrent de cesser. Il n’avait — est-il besoin de le dire — trouvé sur eux ni aucun instrument d’apache, ni aucun doigt coupé.

       Le lendemain, l’affiche suivante fut apposée sur les murs de Couvin : elle relatait un jugement fictif, qui n’avait pas été rendu ; la date du 16 avait été biffée au crayon et remplacée par le chiffre 17.

 

PROCLAMATION

La cour martiale a condamné à mort 34 Français.

Ils avaient commis des crimes différents.

Les uns avaient essayé d’espionner les positions des troupes allemandes pour les trahir aux commandants français.

D’autres avaient tenté d’enflammer un hôpital dans lequel se trouvaient des blessés allemands. Le reste avait pillé des soldats tombés sur le champ de bataille.

L’exécution a eu lieu.

 

Couvin, le 17 septembre 1914  

Le commandant d’étape, (S) LACROIX.

 

       Ce n’est que fin juillet 1920 que les cadavres ont été exhumés, par une équipe de soldats français, et transférés au cimetière de Frasnes.

       Les renseignements fournis par M. Alfred-Paulin Chevalier et par Mme veuve Jules Martin ont permis de dresser des victimes la liste provisoire suivante :



ADAM, Alfred-Désiré, 60 ans, cantonnier, à Corfélix
DESPÉZELLE, Théodore-Edouard, 54 ans, journalier, à Corfélix.
HÉBERT, Auguste-Gustave~Ernest, 67 ans, garde-champêtre, à Corfélix.
HENRIET, Louis-Elie-Théophile, 65 ans, sans profession, à Corfélix.
MARTIN, Louis-François-Gustave, 71 ans, rentier, à Corfélix.
MARTIN, Jules-Auguste, fils du précédent, 42 ans, cultivateur, à Corfélix.
MARTIN, Robert-Jules, fils du précédent, 14 ans, à Corfélix.
PHILIPPON, Léon-Gaston, 32 ans, poseur à la Cie des C. B. R., à Corfélix.
RENÉ, Auguste-Alexandre, 69 ans, journalier, à Corfélix.
TRUFFAUT, Louis-Paul, 65 ans, manouvrier, à Corfélix.
TRUFFAUT, Georges-Emile, 39 ans, cultivateur, à Corfélix.
CAMUS, Lucien-Achille, 19 ans, ouvrier agricole à Désiré, habitant au Recoude, mairie de Le-Gault-La-Forêt.
CAMUS, Henri-Octave, 17 ans, ouvrier agricole à Désiré, habitant au Recoude, mairie de Le-Gault-La-Forêt.
GARNIER, Louis, 60 ans, journalier au Recoude.
PRIEUR, Narcisse-Barthélémy, 55 ans, cultivateur au Recoude.
SAVRY, Jules-Louis-Alexandre, 58 ans, manouvrier au Recoude.
BEDEL, Alexandre-Omer, 48 ans, cultivateur à Carrobert, de passage au Recoude.
BEDEL, Pierre, 16 ans, ouvrier agricole à Carrobert, de passage au Recoude.
BROCHOT, Marie-François, 70 ans, manouvrier à Perthuis, parti de Tréfols le 7 septembre.
LEFÈVE ,
Emile, 50 ans, de Talut-Saint-Prix.
COURGIBET, Alexandre, 70 ans, de Fromentières.
D’OLIZY, Vincent, de Violaine.
HUGO, de Brugny.
LABARRE, …, d’Etrechy.



Marne. Focus sur l'histoire tragique des 34 fusillés de 1914

Les évacués français en Belgique de 1917 à 1919

       Beaucoup de civils français affluèrent dans notre pays lorsque les Allemands modifièrent leur ligne de front en 1917. Ce fut l’opération Alberich, mouvement de recul stratégique sans précédent qui permit aux Allemands de posséder une ligne défensive plus rectiligne, donc moins longue plus facile à défendre avec moins de soldats. Le nouveau front avait pour nom la ligne Siegfried. Casemates et tranchées avaient été faites dans le plus grand secret. Le changement de position s’effectua en quatre jours ! Du 15 au 19 mars 17, 29 divisions effectuèrent cette retraite stratégique !



Rassemblement des habitants de Bruyères dans le département de l’Aisne avant leur évacuation forcée.


En février 18, les habitants du village de Coincourt sont emmenés en Belgique.

         Mais ce changement eut alors d’importantes répercussions sur les civils qui habitaient dans les régions avoisinant la nouvelle ligne. Tous les villages de la zone de retrait sont vidés de leur population sur une cinquantaine de km, de la forêt de Saint-Gobain au nord de Reims sont vidés de leur population ainsi que ceux de l’arrière front de la ligne Sigfried. C’est une politique de la terre brûlée qui se renouvellera aussi en 1918, d’abord au printemps lors de l’offensive du général Ludendorff, puis en septembre lors du recul de l’armée allemande. Entre avril et juin 17, une première vague d’évacués arrive ne Belgique au nombre de 143.130. Au début de 1918, ce sont près de 70.000 Francis qui arrivent et entre septembre et novembre 18, ce sont plus de 250.000 évacués qui arrivent chez nous. Au total il y a aura donc 450.000 français qui arriveront en Belgique. Les évacuations des civils s’effectuent avec une brutalité inouïe. Le matin, des affiches sont placardées et le lendemain, toute la population devait être en route vers la Belgique et la Hollande. Souvent les évacués sont entassés dans des wagons à bestiaux où ils restent souvent 36 heures à cause de l’encombrement des voies ferroviaires. Leurs bagages sont limités à 35 kg par personne et ne peuvent contenir aucun papier pour des raisons par crainte de l’espionnage. Dans cet exode obligé, la mortalité et les maladies font des ravages. La Belgique s’organisera pour les accueillir le mieux possible malgré la situation d’extrême pauvreté qui règne partout dans nos villes et villages. A Grivegnée, par exemple, un hôpital est créé pour les évacués. Il en est de même à Verviers. Sur les 164 malades qui seront hospitalisés à  Grivegnée, 54 y décèderont dont 21 durant le mois de novembre 1918. La grippe espagnole fit des ravages ! Certains de ces évacués pourront être évacués contre paiement via la Suisse dans les territoires non occupés de la France mais la plupart resteront longtemps en Belgique parfois durant plusieurs mois après l’armistice, leurs habitations ayant été détruites. Certains d’ailleurs ne rentreront plus et s’établiront en Belgique.

Dr Patrick Loodts

 

 

 

 



[1] Mélodie Brasseur, Gilbert Plumier, « 1917 : évacués français en région hutoise », Editions du temps disponible de Huy, Liège 2017

[2] Chanoine jean Schmitz et Dom Robert Nieuwland, « Document pour servir à l’histoire de l’invasion allemande dans les provinces de Namur et Luxembourg, cinquième partie, tome VI, librairie d’art et d’histoire, 1923, pages 108 et 109

 


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