Médecins de la Grande Guerre

L’histoire remarquable de dom Albert van der Cruyssen, 53e Abbé d'Orval.

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L’histoire remarquable de dom Albert van der Cruyssen.

point  [article]
Charles van der Cruyssen, officier du génie.

Le lieutenant de l’Yser.

Le Père Alexandre.

Charles van der Cruyssen, entrepreneur.

Allocution du Père Marie-Albert lors de son ordination en 1925.

Allocution du Père Marie-Albert lors de son ordination en 1925.

Allocution du Père Marie-Albert lors de son ordination en 1925.

dom Marie-Albert entouré de ses colombes.

Sur le chantier de l’abbaye avec l’architecte Vaes.

dom Marie-Albert parmi les anciens combattants lors d'une cérémonie d'un 11 novembre.

La Fontaine Mathilde,carte vendue au profit de la Reconstruction de l’Abbaye d’Orval (1930) .

La Fontaine Mathilde de nos jours.

dom Marie-Albert en 1936.

Dom Marie-Albert et la Piéta, peinture d’Anto-Carte. (Photo F. De Look)

Abbaye de Saint-Wandrille de Conques. (Herbeumont)

Lieutenant Général Pire, commandant de l'armée secrète.

Lettre du Lieutenant-Général Pire, commandant de l’armée secrète.

Suite de la lettre du Lieutenant-Général Pire, commandant de l’armée secrète.

dom Marie-Albert en 1952.

Le 8 août 1953 cérémonie commémorative marquant les 800 ans de la mort de Saint-Bernard.

dom Marie-Albert reçut les insignes de Grand-Croix de l’ordre de la Couronne, le 8 août 1953.

Funérailles de dom Marie-Albert le 3 mai 1955.

Souvenir mortuaire en mémoire du Révérend Père Dom Marie-Albert van der Cruyssen.

Plaque commémorative sur le caveau de Dom Marie-Albert dans le cimetière des moines de l’Abbaye d’Orval. (Photo F. De Look)

Entrée du caveau de Dom Marie-Albert. (Photo F. De Look)

Le cimetière des moines. (photo F. De Look)

Blason en honneur de dom Marie-Albert, offert par le cercle "Dieu et Patrie".

L’écusson de Dom Marie Albert se trouve même sur des bagues de cigares.

L’Abbaye d’Orval.

1 Vue sur le monastère – 2 Anc. maison d’accueil – 3 vivier – 4 Dallage – 5-6 Abbatial – 7 Atelier de peinture du frère Abraham Gilson – 8 Fontaine Mathilde – 9-18 Eglise Notre-Dame – 19-25 Cloître – 26-27 Tour de l’horloge – 28 Grange salle.

L’Abbaye de Cordemois, fille spirituelle d’Orval.

Jolies colombes. (photo Dr Loodts P.)

Vitrail de Joep Nicolas à l’abbaye.

Ancien couvent des sœurs « bernardines réparatrices » à Avioth. Il y avait un souterrain qui communiquait avec la Basilique. (photo F. De Look)

Dans la Basilique d’Avioth, les « Bernardines réparatrices » avait (derrière le cœur) un emplacement pour assister aux offices. (photo F. De Look)

A mon fils Nicolas.

L’histoire remarquable de dom Albert van der Cruyssen, 53e Abbé d'Orval.



   Introduction :

L’abbaye d’Orval est l’endroit privilégié pour nous rappeler l’espérance ! Espérance de nos aïeux en l’amour et en la vérité des béatitudes et cela malgré les heurs et malheurs de notre occident depuis l’an 1070.

Marcel Schmitz évoquera très bien ce miracle d’Orval : Il n’a pas fallu vingt ans, pour que ressurgisse de ses ruines, plus noble, plus éclatante que jamais cette Notre-Dame d’Orval dont les pierres dispersées et mangées par les ronces, jonchaient depuis la fin du dix-huitième, et presque oubliées de tous, le creux sauvage d’un val désert. Miracle de la volonté, aventure divine menée par quelques-uns et qui s’apparente à celles qu’on croyait seules possibles en ce lointain et presque fabuleux passé, lorsque sous les pas inspirés de saint Bernard, cet adolescent magnifique, ravisseurs d’âmes et remueur de pierres, s’étaient élevées l’une après l’autre de bout en bout de l’Europe chrétienne, les 572 abbayes d’hommes et les 900 abbayes de moniales, issues de Cîteaux, au cours des cent premières années de sa réforme. De ces filles de saint Bernard, Notre-Dame d’Orval dans notre pays devait être l’une des premières, la plus noble et qui devait subsister le plus longtemps.

Ce moine qui fut le restaurateur d’Orval, Charles van den Cruyssen, fut aussi un des militaires les plus décorés de l’armée belge. J’ai essayé de comprendre le parcours peu banal de ce personnage hors du commun. Le lecteur trouvera donc ci-dessous le résultat de mes recherches. Si à la lecture de celles-ci, un seul lecteur se rend à Orval pour se lier seulement pendant quelques heures à l’âme cistercienne, je n’aurai pas travaillé vainement !

(…) tout près des murs de la moderne église
Dans sa robe de luxe en un sombre gris clair,
Se dressent noircies de feux et des hivers
Les ruines gothiques dont la ronce est éprise
Plus que leur majesté trop sombre, toute en blanc
J’aime la Mère qui sourit à son Enfant,
Symbole d’Espérance au milieu de nos tombes

Mais bien plus que la statue encor,
Dans le chaud silence où roucoulent les colombes
J’aime le soleil qui vainc l’ombre avec son or !

(Extraits du poème de Georges Bouillon dédié à Lucie Lejour)

Je remercie de tout cœur la communauté des moines d’Orval et particulièrement le frère archiviste et le frère poète à qui je souris !





Chapitre 1

Un premier renoncement : celui de faire des études universitaires

Dom Marie Albert van der Cruyssen est né  à Gand le 11 juillet 1874. Son père Charles était établi comme tapissier décorateur dans la rue du Perroquet. Il avait épousé Jeanne Moerman qui lui donna quatre enfants. Madame van der Cruyssen, bien que de dix ans plus âgée que son mari, se retrouva veuve alors que ses enfants n’étaient pas encore tous élevés. Elle puisa dans ses sentiments chrétiens la force nécessaire pour achever  l’éducation des plus jeunes de ses enfants tout en dirigeant l’entreprise familiale. Dans ces tâches, elle fut épaulée par ses deux fils aînés Charles et Julien. Charles, après avoir terminé ses humanités au collège Saint Amand, renonça en effet aux études universitaires pour rester aux côtés de sa mère bien  qu’il füt animé par une immense soif de connaissances. Il  compensa la frustration d’avoir dû abandonner ses études en  devenant un véritable autodidacte. Il s’efforça aussi de devenir  un véritable  spécialiste dans le métier qu’il fut forcé d’accepter ! Cette  grande capacité d’adaptation aux circonstances  est  certainement  une   qualité prépondérante  chez  Charles.  Sans aucun doute, la mise en pratique de son idéal altruiste au sein d’un métier qui n’était pas le plus adéquat pour un jeune homme épris d’absolu, est sans doute un autre exemple des grandes facultés d’adaptation de Charles. Très tôt, il éprouva  le besoin  de consacrer sa vie à un idéal  puisqu’il raconta dans sa vieillesse, que, petit enfant, il s’arrêtait dans les rues de Gand  lorsqu’il croisait un prêtre ou une religieuse, en se disant : «Voilà quelqu’un qui n’est pas comme les autres, il est tout entier au bon Dieu».   

Etre tout entier à Dieu et aux autres là  où la vie vous mène, pourrait  certainement  être la petite phrase qui résume la vie de Charles.

Charles âgé de 17 ans dut rapidement prendre de nombreuses responsabilités dans l’entreprise familiale. Son amour des belles choses et son  dynamisme impressionnant  aboutirent rapidement à accroître la renommée  de l’entreprise qui rapidement va  étendre son champ d’action dans le domaine de la  construction. A partir de 1904, Charles et son frère Julien se séparèrent sur le plan des affaires. Julien reprit la direction du commerce familial voué à la décoration tandis que Charles s’établit comme entrepreneur des Travaux publics. Pendant les dix années qui précèdent la guerre de 1914, Charles mènera  son entreprise  de succès en succès.                    

Il employa plusieurs centaines d’ouvriers dans des travaux d’ égoûtage  ainsi que  dans la construction  des pavillons belges aux expositions internationales : Paris (1902), Liège (1905), Milan (1906) où dans le pavillon belge  un espace fut réservé à la promotion des métiers d’art belges, Bruxelles (1910) où en quelques jours il reconstruisit la partie incendiée, Chicago etc.. Dans ces chantiers, aidé par son ami l’architecte Henry Vaes que nous retrouverons plus loin, l’ imagination de Charles  trouvait à s’épanouir dans  la conception de palais des Mille et une Nuits aussi originaux qu’éphémères !

Cette anecdote amusante  en dit long sur le caractère de Charles comme chef d’entreprise :

Le montage de l’exposition belge à Milan  en 1906

«Dans un journal italien le  Corriere della Sera de Milan nous avons lu avec intérêt que le pavillon belge a été construit avec une vitesse exceptionnelle(…) Au surplus la brigade de 70 ouvriers flamands travaille avec ardeur et une continuité qui stupéfient les ouvriers italiens . Au début cela n’allait pas tout seul. Nos compatriotes dépaysés, installés dans les auberges  dont les huiles et les pâtes leur étaient hostiles, travaillaient mal, étant insuffisamment nourris.  L’entrepreneur leur proposa de monter sur le terrain même de la section une cuisine gérée par la femme d’un ouvrier belge et la proposition ayant été acceptée, il leur fournit pour deux francs par jour cinq repas substantiels qui leur ont rendu énergie et courage.

           L’exposition de Milan démontre une fois de plus quels  immenses avantages il y a pour nos commerçants et nos artisans à se faire membres de notre cercle. (Bulletin du Cercle Dieu et Patrie du 20 avril 1906)

Chapitre 2 

Charles, militant pour la défense des classes moyennes

Cinq repas par jour ! Charles ne lésinait pas sur les moyens pour satisfaire ses ouvriers !

Très progressiste avec ses ouvriers, il va cependant axer son action sociale sur la classe moyenne.  D’abord parce qu’il en est issu, mais, aussi  parce qu’il   constate que  contrastant avec la classe ouvrière qui  s’est organisée, grâce aux luttes sociales du 19ème siècle, au sein de partis, syndicats, coopératives, la classe moyenne souffre d’un défaut  de structure qui freine son développement face à la montée de la  grande industrie ! C’est en 1893 qu’il crée le cercle «Dieu et Patrie» dans lequel va se retrouver  toute la jeunesse catholique issue du monde  des entrepreneurs et artisans. D’abord lieu de loisirs et de réflexions, le Cercle veut prendre  place  dans la vie culturelle littéraire et religieuse de Gand. Conférences, théâtre, journal interne, animent les discussions et renforcent  des liens qui peuvent devenir très utiles comme le  rappelait de façon très pragmatique le rédacteur du bulletin «Dieu et Patrie» :: «L’exposition de Milan démontre les immenses avantages qu’il y a pour nos commerçants et nos artisans à se faire membres de notre cercle».

Charles réussira  l’union  prônée des artisans et indépendants  souhaitée : en 1908, son cercle compta 1.400 membres, ce qui était remarquable pour une ville  comme Gand. !

Pour le président du Cercle, il n’y a pas de vie réussie   possible sans une communauté  permettant aux qualités de chacun de s’épanouir dans toute leur diversité! Cette diversité inclut aussi les différentes langues parlées à Gand. Charles est à ce sujet très novateur ! Pour lui, il ne peut être question  de délaisser les petits artisans qui ne parlent que flamand. Il rendra donc  son  cercle «Dieu et Patrie»  rigoureusement bilingue comme le montre  le bulletin du cercle rédigé dans les deux langues. Pour cette  politique progressiste en matière de bilinguisme, Charles va subir  les foudres de la bourgeoisie comme, par exemple, en ce 29 avril 1900, lorsqu’il refusa de suivre des ordres donnés en français alors qu’il faisait partie de la Garde Civique  de Gand. Pour cet acte d’indiscipline, il fut condamné à six mois  de «peloton d’instruction», une sanction à laquelle il échappa finalement grâce à une intervention ministérielle.

Cette animation de la classe moyenne de Gand va au fil des ans entraîner Charles dans un combat plus politique. Au  Congrès des classes moyennes catholiques à Anvers les 17 et 18 septembre 1899, il y fit un discours remarquable en faveur de la création d’une caisse de crédit parastatale pour les indépendants. Ce n’est que trente ans plus tard en 1929 que cette idée fut concrétisée  tandis que d’autres émises par Charles aboutiront plus rapidement  comme, par exemple, celle de créer un Office des Métiers et Négoces au sein du Ministère de l’Industrie et du Travail (qui deviendra ultérieurement l’Office des classes moyennes). Charles deviendra aussi membre actif du Conseil supérieur de l’enseignement technique  professionnel et du Conseil supérieur  des Métiers et Négoces, créant  à partir de son cercle des secrétariats d’apprentissage permettant aux patrons de conclure des contrats avec des jeunes souhaitant apprendre un métier.  Partout dans les congrès et expositions concernant les artisans et commerçants, on retrouve le nom de Charles à tel point qu’il sera surnommé le «père des classes moyennes». En 1905, il créa une caisse de crédit pour les artisans qui voulaient acheter de nouvelles machines ;  la «Leenkas tot aankoop van kleine werktuigen»  fêta  son jubilé en 1955, son président était à cette époque le baron van Ackere.

Une caisse de maladie et une caisse de retraite furent créées en 1907. Une section séparée de «Dieu et Patrie» appelée «Belangen van de Middenstand» (Intérêt des classes moyennes) fut créée et assura l’organisation de différents cours parmi lesquels  la comptabilité pour les commerçants et artisans. On comprend que pour accroître l’efficacité de leur action sociale, Charles et ses amis du Cercle voulurent être représentés au sein du Comité électoral catholique de Gand. Globalement, leur tentative échoua. Dès 1903, Charles fut mis à l’écart lorsqu’il réclama une place sur la liste pour les élections municipales. Il en fut de même en 1908, malgré une vaste campagne de propagande dans la région de Gand-Eeklo organisée par «Dieu et Patrie». En 1911 seulement purent se présenter aux élections municipales quelques membres du Cercle dont Julien Fol et Hendrik De Bont-Schepens  mais ils ne furent pas élus. En 1913, avec quelques amis, Charles fonda alors une fédération explicitement politique la «Katholiek Middenstadsverbond van Belgïe (K.M.V.B. )» qui lutta pour obtenir une représentation autonome des petits commerçants au sein du parti catholique mais, très vite, cette organisation rencontra une vive opposition.

Au début de son existence le cercle trouva un lieu de rassemblement dans les locaux de la Fédération des agriculteurs de Flandre orientale. Par après, le cercle loua un local dans la Burgstraat. Le rêve de Charles était la construction pour le cercle d’un immeuble comprenant salles de réunion, théâtre, café etc. Pour financer sa construction, «Dieu et Patrie» créa même un café-restaurant à l’Exposition universelle de Gand en 1913. Ce n’est cependant qu’après la première guerre mondiale, et nous verrons plus loin dans quelles circonstances, que le rêve devint réalité grâce à l’argent que libéra personnellement Charles pour son cercle.   De pareils combats ne pouvaient  être menés que par des  personnalités possédant un  caractère fort et indépendant. Celui de Charles nous fut très bien décrit par le chanoine Cormier : L’amour de l’indépendance, Charles le  portait naturellement enraciné dans son âme et dans son cœur. Comme tous les êtres forts il avait l’horreur instinctive de toute soumission basse et purement servile. On ne l’eût point fait plier sous un joug tyrannique et il n’eût point accepté, sans hautement protester, qu’on lui ravisse son droit. Il possédait, en effet, ce qui devient hélas  rare,  si rare chez les hommes d’aujourd’hui : du caractère. Dire non à ce qui allait à l’encontre de ses croyances religieuses, à tout ce qui contrariait ses convictions patriotiques et civiques, à  ce qu’il considérait comme bassesse et vilénie, il en était aussi capable fermement que d’acquiescer dans l’enthousiasme à toute idée élevée et généreuse, d’applaudir à un noble sentiment même chez un adversaire.

La  guerre 14-18 mit en parenthèse la lutte  politique du mouvement catholique des classes moyennes lancé par Charles.

 

Chapitre 3

Le renoncement au  succès et à la notoriété

A quarante ans, Charles peut se vanter d’une carrière exceptionnelle.  Sa notoriété est importante et il peut être très fier de ses réalisations. La guerre va cependant donner une toute autre tournure à sa vie.

Charles n’avait jamais été soldat ; vers 1892, il avait été «racheté» par sa famille au moment où il aurait dû remplir son service militaire suite au tirage au sort.  Quand la guerre éclata, Charles, le quadragénaire, n’hésita cependant  pas un instant à s’engager comme  soldat le 8 août. Il faut souligner la rapidité de sa décision  à un âge où l’on peut s’estimer en droit de se dire « attendons les événements et voyons comment les classes des jeunes rappelés vont se débrouiller». Charles d’autre part  s’engagea comme un simple volontaire non gradé, prouvant par là  une certaine  humilité qui n’a pas été effacée par le succès.  Le sacrifice n’était cependant  pas  mince. Outre la remise de ses affaires,  Charles était  fort attaché à sa mère. Il  s’engagea  en  supportant sa  propre  douleur de devoir la quitter  mais aussi  en imaginant  le chagrin  que celle-ci ne manquerait pas d’éprouver pendant toute la durée de la séparation !  Charles d’ailleurs, s’interdira de dire adieu à sa mère, sans doute pour éviter qu’il ne  change d’avis devant ses larmes. Ce ne fut que le lendemain de son engagement que sa maman  apprendra par un journal local que son fils était  parti combattre ! Madame van der Cruyssen ne reverra hélas plus son fils car elle décédera en 1916.

Charles a donc, pour une deuxième fois dans sa vie, renoncé à un  avenir souriant et radieux !

                       La lettre qu’il envoya à ses chers membres du cercle «Dieu et Patrie» traduit bien son état d’esprit :

                                Lettre de dom Albert le 9 août 14 aux membres de son cercle

 

Chers amis et membres du Cercle Dieu et Patrie

J’aurais beaucoup aimé être parmi vous dimanche à la réunion générale pour activer en vous votre patriotisme mais le danger toujours plus grand dans lequel notre pays a été mis, oblige tous les hommes valides à faire leur devoir. Dans les moments les plus difficiles de notre cercle je me trouvais toujours au premier rang et je n’ai jamais reculé  pour n’importe quel danger ; à présent dans l’épreuve il est également de mon devoir de montrer l’exemple et d’être là  ou l’on peut donner ce que l’on a de mieux. Cette place est à présent pour moi auprès de notre vaillante armée pour donner là un peu de ce que je connais et dont je suis capable pour la défense de nos postes avancés. A vous tous qui devez rester à Gand, il est aussi réservé une noble tâche pour sauvegarder l’honneur et pour préparer l’avenir de notre cercle Dieu et Patrie. Lorsque tous les jeunes gens qui le peuvent auront rejoint leur poste, alors c’est à ceux qui sont restés, dames et messieurs, jeunes filles et jeunes gens de se donner la main pour organiser dans les salles du cercle une ambiance.

Que ceux qui ont quelqu’un sous les armes et qui leur est cher, qu’ils pensent bien qu’ ils aimeraient de voir bien soignés  ceux qu’ils aiment  s’ils étaient gravement blessés et que d’autres se disent que dans un pays ou d’autres donnent leur vie pour le bien et l’amour des leurs, que ceux-là aussi s’imposent également un sacrifice. Si c’était dans la volonté du Seigneur que je tombe, que sa sainte volonté soit faite et que tous veuillent me pardonner le tort que j’aurais pu nous causer soit directement soit indirectement. Mais puissiez- vous également vous souvenir que j’ai toujours aimé extrêmement et de tout mon être  Dieu et ma Patrie, plus que moi-même et plus que mes propres intérêts et qu’en retour que chacun de vous donne un peu de son dévouement pour cette cause qui a déjà demandé tant de sacrifice. Si au contraire nous aurons le bonheur de nous revoir tous, alors, nous serons si heureux d’avoir fait tout ce qui était dans notre pouvoir pour le bonheur de notre chère Belgique

Votre cher dévoué.

 

Chapitre 4

La notoriété ne veut pas abandonner Charles, héros de la première guerre mondiale

C’est lors de la bataille de l’Yser que Charles va révéler tout son héroïsme et ses compétences techniques. L’un des plus beaux témoignages que l’on peut donner à ce propos est sans doute celui d’un de ses anciens sergents Vital Hubert de la Ière compagnie du 13ème bataillon de Génie.  

Je vais peut-être vous faire de la peine, mon Père en vous disant que je n’ai pu voir votre œuvre à Orval que par les journaux, mes moyens ne m’ont jamais permis de faire le déplacement et c’est peut-être ici que je vous ferai le plus de peine en vous disant que quoique magnifique et grandiose qu’elle puisse être, elle ne sera jamais aussi profondément dans le cœur des anciens soldats de la 1ère D.A. que votre œuvre du boyau van der Cruyssen. Vous avez fait surgir de l’inondation de l’Yser un boyau aboutissant à Oud-Stuyvekenskerke, et pour moi c’est l’œuvre la plus belle de votre vie. Combien de soldats ont échappé à la mort grâce à la création de ce boyau ! Combien de mères ont pu retrouver leurs fils en 1918 grâce à votre œuvre ! Ceux qui n’ont jamais dû traverser l’inondation de l’Yser sur des passerelles battues continuellement par des rafales de mitrailleuses ne savent comprendre ce que vous avez fait pour les soldats en créant ce boyau qui portait votre nom et qui est resté dans le cœur des petits de l’Yser, ceux qui toutes les nuits allaient exposer leur vie…

La carrière militaire de Charles va lui rendre la notoriété  perdue en quittant Gand. Derrière l’Yser une accumulation de faits courageux et même héroïques lui donne le statut d’un véritable héros :

En septembre 14 on retrouve Charles participant à la  défense de la forteresse d’Anvers. Le 3 octobre, lors du combat sur la Nèthe, il fut chargé de démolir un pont de pierre des digues pour empêcher la progression de l’ennemi.

Le commandant Crabbé du 3ème Chasseur à pied déclare que l’escouade du Génie commandée par le caporal van der Cruyssen a  enlevé entièrement le tablier du pont sur la Nèthe, du côté nord, percé la digue devant l’emplacement du pont, enlevé et démoli la culée du pont se trouvant dans l’eau du côté nord, la prairie étant entièrement inondée. Le 3 octobre 1914.

Après avoir ensuite détruit le Scheldebrug à Anvers, Charles avec 16 de ses hommes ne parvenant pas à rejoindre l’armée en route vers l’Yser, réussit à fuir en Hollande puis à rejoindre l’Angleterre d’où il s’embarque pour la France. Parvenu à Rouen, il se réengage une  deuxième fois comme volontaire  et rejoint l’armée du roi Albert derrière l’Yser.

En avril 15, derrière l’Yser les Allemands entament leur grande offensive contre Steenstraete. Les gaz de combats employés pour la première fois font des ravages dans les lignes françaises. Charles fait partie du contingent belge envoyé  pour  aider les Français à rétablir leurs lignes. En janvier 1916, Charles fait partie des troupes qui  subissent l’assaut ennemi contre  le redan sud au nord d’Ypres. En février 1916, il est nommé officier.

Dans la nuit du 20 août 1916 au 21 il participe comme volontaire à l’attaque belge contre les positions allemandes à Oud-Stuyvekenskerke avec un petit détachement composé de Desclée Jacques sous-lieutenant , Terbrood Eugène soldat, Van Hoorde Jerôme adjudant , Ruelle Benjamin caporal , De Roo Edmond caporal , Rombout Gaston soldat , Van Ursel Ghislain brancardier , Roquet Albert sergent , Lomba Edouard caporal.

Est cité à l’Ordre du jour de l’Armée et décoré de la Croix de Guerre

Voici le texte de cette citation : van der Cruyssen Charles du Génie. S’est engagé comme volontaire pour la durée de la guerre, dès la mobilisation, bien qu’âgé de 40 ans. Depuis qu’il est sous-lieutenant auxiliaire au I.P. il s’est distingué par la compétence, le courage, le dévouement avec lesquels il a dirigé des travaux très exposés et rapprochés de l’ennemi. Le 20 août 1916 a accompagné volontairement un détachement chargé de l’attaque de nuit d’un poste ennemi et a fait preuve de courage, de sang-froid et de calme au cours de cette expédition dangereuse.

En mars avril 17, Charles répare des brèches dans un parapet des premières lignes sous le feu ennemi. Pour cette action il est cité à l’ordre du jour du 26 avril 17 de la première D.A.

Je porte à l’Ordre du jour de la Division : le sous-lieutenant van der Cruysse du 11 Génie pour la bravoure dont il a fait preuve en réparant instantanément des brêches faites dans notre première ligne au cours des violents bombardements et des feux de mitrailleuses dont notre position fut l’objet pendant les nuits du 24, 25, 26 et 27 mars derniers.

En Mai 17, Charles prit part à la défense du redan du Passeur (sud de Dixmude)  assailli par les Allemands. Il recevra les félicitations d’un commandant du Génie.

Rapport spécial concernant les travaux de la nuit du 25 et 26 mai 17

Je crois devoir signaler la belle attitude du sous-lieutenant van der Cruyssen qui faisant sa ronde de surveillance des travaux aux tranchées s’est porté directement au redan menacé traversant directement les barrages d’artillerie et de mitrailleuses et a dirigé très habilement les travaux de réfection des communications vers le redan et la première ligne de sorte que deux heures après l’attaque ennemie, celles-ci étaient complètement rétablies et couvertes, et il  ramena un prisonnier.

Le Commandant N

Le 10 septembre 18, Charles est cité à l’ordre de la Division pour le combat qu’il a mené  sur le lac Blanckaert le samedi 7 septembre 18

Le lieutenant van der Cruyssen du Génie se trouvait avec 5 hommes de son peloton de patrouilleurs en reconnaissance sur le lac Blanckaert quand il aperçoit au nord se dirigeant vers notre rive un convoi de plusieurs barques montées par les Allemands. L’ennemi évalué à 20 à 25 hommes avait sans doute pour mission, à preuve son armement, d’enlever un de nos postes aux environs  de la ferme Blanckaert. Malgré son infériorité numérique et l’insignifiance de son armement et de ses moyens de navigation, le lieutenant van der Cruyssen abandonnant son travail se porte à l’ennemi, l’attaque résolument à la grenade lui tuant et blessant du monde. Les Allemands surpris réembarquèrent, d’autres sautèrent à l’eau et le détachement van der Cruyssen captura une barque, une mitrailleuse modèle 1918 et du matériel.

Voici l’article paru dans le courrier de l’armée à propos de cet événement naval !

Un combat naval au front belge

Un combat naval sur le front belge ? Eh ! oui ! Et il nous fut conté par un des témoins de cet épisode peu banal dans les inondations de l’Yser. Voici les faits. Depuis un certain temps,il existe au sein d’une de nos D.A. un peloton de patrouilleurs du Génie chargé de manœuvrer dans des terrains difficiles et de vaincre des difficultés techniques du no man’s land de certains secteurs. Sur le lac Blanckaert et les inondations qui voisinent il a trouvé «un théâtre d’opération «remarquable. Au cours de nombreuses nuits, le petit peloton, à travers les inondations, battit les roseaux, la vase et la boue à la recherche des ennemis. Dans la nuit du 6 au 7 septembre, que vit-il ? Plusieurs embarcations se détachant de la rive allemande et se dirigeant vers nos positions. Les patrouilleurs du Génie ne disposaient que d’une seule barque qu’ils avaient d’ailleurs «empruntée» aux boches d’ en face. Et les voici bientôt nez à nez ! Les allemands, qui avaient gagné la rive belge dans l’intention de surprendre un de nos petits postes avancés, commençaient à débarquer. Nos vaillants «génie mannen» (ils étaient 6 contre 20 ennemis disséminés sur trois embarcations) décident d’attaquer sans répit et sur le champ. Et voilà les grenades qui éclatent, les coups de  révolvers et de fusils qui partent tout seuls. En quelques instants une barque allemande est éventrée par nos projectiles. Les boches effrayés se jettent dans les deux autres barques et disparaissent dans la nuit, nous abandonnant leurs morts et leurs blessés. Nos cinq hommes du Génie étaient conduits par un volontaire de 40 ans qui, à défaut de cheveux  a toujours du poil aux dents, le lieutenant van der Cruyssen, accompagné du caporal Gustave Vander Gucht, qui s’est distingué en diverses occasions, et des soldats Waermoes, Bayens, De Cock et Segers. Nos braves ont capturé, outre une embarcation, une mitrailleuse neuve dernier modèle, des caisses de munitions, du matériel et tout cela dans l’eau jusqu’au cou, car leur barque avait été retournée par une grenade allemande.

9 septembre 18 : Charles participe à l’attaque belge sur les positions allemandes au nord de Kippe. Il est cité à l’ordre du jour du  3ème régiment de ligne)

10 septembre : Charles s’offre comme volontaire pour une mission périlleuse.

Il est cité à l’ordre du jour de l’armée belge le 6 octobre 18 (décoré croix de guerre avec deuxième palme)

van der Cruyssen officier patrouilleur d’un allant remarquable et d’un dévouement sans pareil. Au front depuis 48 mois. Ayant été chargé de détruire un pont sur le Steenbeek au cours de l’attaque exécutée le 9 septembre 18 contre les positions allemandes au nord de Kippe, s’est spontanément et en plein jour reporté vers l’arrière pour y aller chercher des explosifs ; les a rapportés malgré le feu violent des mitrailleuses ennemies et a accompli sa mission avec plein succès.

29 septembre : Charles participe à l’ attaque générale du front allemand et à la  conquête de la forêt d’Houthulst

Le 4 octobre : il appuie l’attaque française du carrefour de et à Staden

Il sera cité à l’Ordre du jour de la 128ème division de l’armée française.

Le lieutenant van der Cruyssen, Commandant les patrouilleurs de la 1ère D.A. Belge, officier de liaison de la 1ère D.A. détaché de la 7ème D.I. Belge auprès de la 128ème division pour assurer la liaison entre ces deux unités, a fait preuve, en toutes circonstances d’un inlassable dévouement dans l’accomplissement de sa mission. S’est dépensé sans compter, de jour comme de nuit, dans un secteur difficile soumis à des tirs violents d’artillerie et des mitrailleuses ennemies. A réussi à maintenir entre les deux divisions une liaison étroite et constante. Signé le Général Ségonne.

Les 10-11-12 octobre 18, il participe à l’avancée au nord de Dixmude

Le 21 octobre, il participe à l’attaque belge du canal de Schipdonck à Somerghem. Charles avait décidé d’être un des premiers Belges à pénétrer dans Gand. Sur ordre du Général Mahieu, il roula jusqu’à Somerghem, descendit de la voiture dans la Kloefkapperstraat sous un terrible bombardement et se mit à courir dans les ruines du village jusqu’au canal pour essayer de voir où le Génie pourrait construire un pont. Tout à coup des Allemands l’entourèrent et lui sommèrent  de se rendre. Charles saisit son pistolet, tira et  courut se protéger derrière un wagon de tram. Les Allemands comprirent qu’ils avaient affaire à quelqu’un qui ne voulait pas se rendre. Ils l’encerclèrent et une balle l’atteignit et traversa sa poitrine ! Charles pensa  sa dernière heure venue. Les Allemands se saisirent de lui et le portèrent dans une auberge à moitié détruite. Il resta deux jours sur une table, son cas ayant été jugé trop grave pour qu’il puisse être transporté. Il survécut et fut alors transporté à Sleidinge dans un monastère transformé en poste de secours allemand. Le supérieur de ce monastère qui connaissait bien Charles fut averti  de sa présence et  vint en secret  lui donner  les derniers sacrements. Cela faisait 4 ans et demi que les deux  connaissances  ne s’étaient plus revus ! Après cinq jours, le médecin allemand décida  que Charles pouvait être évacué à Oostacker. Lorsqu’il y arriva, il dut  rester une heure à même le sol avant de pouvoir bénéficier d’un lit. Son repos fut de brève durée car il fut  évacué  vers Lokeren et de là vers Anvers.

A l’hôpital militaire d’Anvers, Albert tente d’échapper à l’ennemi. Une première tentative d’évasion se solde par un échec, une deuxième réussit grâce à l’aide d’un agent de police anversois. Il trouve alors abri dans la maison de son ami Damien Vanderheyden et cela jusqu’au  25 novembre 1919, date à laquelle le général Bernheim en personne le charge dans  sa propre voiture  pour le conduire à l’hôpital militaire de Gand. Peu après, sa blessure étant loin d’être guérie, Charles  est envoyé en convalescence sur la Côte d’Azur. A peine rétabli, en 1919, il participe à la mise sur pied de la base navale américaine d’Anvers.

 La balle qui avait traversé la poitrine de Charles aurait pu être meurtrière. Charles ne se remettra jamais complètement de cette blessure comme le montre le rapport médical établi quelques années plus tard pour obtenir le statut d’invalide de guerre (1)

Je soussigné Honoré Vernautern médecin chirurgien à Gand atteste avoir procédé le 21mars 1926 à l’examen du nommé van der Cruyssen Charles, lieutenant de génie domicilié à Soligny -- La - trappe après lui avoir demandé des renseignements utiles à cette fin et consignons le présent rapport le résumé de nos observations. En 1918, peu avant l’armistice, le lieutenant van der Cruyssen au cours d’une reconnaissance à Somerghem eut la poitrine perforée de part en part par une balle allemande. Ce projectile traversa le poumon droit et a laissé au thorax deux cicatrices aux points de pénétration et de sortie l’une au niveau du bord axillaire de l’omoplate vers l’angle inférieur de cet os, l’autre à hauteur de l’espace intercostal situé entre les 3 et 4ème côtes un peu en dehors du sein. Il est survenu une hémorragie de la toux etc. Les troubles des organes respiratoires  se sont amendés progressivement mais n’ont pas complètement disparus. Actuellement nous notons : une atrophie musculaire très accentuée de la moitié droite de la cage thoracique avec tendance à la scoliose, affaisement de l’épaule droite, diminution de la ventilation de l’organe pulmonaire. Des douleurs spontanées naissent à l’occasion des mouvements de l’inspiration profonde, de marche forcée et des variations de  températures .Tout effort provoque de la dyspnée et des palpitations au cœur.

L’ex-officier est sujet des catarrhes des voies respiratoires supérieures pendant toute la période hivernale alors qu’avant l’accident qui lui est survenu, ces organes étaient parfaitement sains .Quoique la guérison soit obtenue, Charles van der Cruyssen est frappé d’une invalidité permanente très appréciable mais dont nous laissons fixer le taux par nos confrères qui appartiennent à l’armée et qui seront certainement sollicités  de s’occuper de ce cas.

Gand Le 29 mars 26

 

Pour toute sa bravoure exceptionnelle, Charles est cité à l’ Ordre du jour de l’Armée Belge du 23 février 1919 et est fait  chevalier de l’Ordre de la Couronne

S’est signalé tout particulièrement au cours des multiples expéditions autour du lac Blanckaert qui prélude l’offensive du 28 septembre 18 pour le cran, la bravoure et l’ingéniosité avec lesquels il a conduit des patrouilles du Génie. Dès le début de l’offensive en forêt d’Houtlust a fait une reconnaissance d’importance et de résultats capitaux, puis a continué à se dépenser sans compter au cours des attaques successives dans le secteur Zanen-Hazenind et reçut de ce fait la croix de guerre Française. Enfin à Somergem a été très gravement atteint dans l’une des missions périlleuses pour lesquelles il s’offrait inlassablement pour le bien de tous sans soucis du danger. Les généraux Mahieu et Letor ainsi que le lieutenant général Bernheim qui est venu le prendre en auto peuvent témoigner de sa blessure.

Charles titulaire de  la Croix de guerre avec huit citations et quatre palmes, de la Croix de guerre française avec citation, de la Croix de feu, est démobilisé le 28 mai 1919. Il deviendra  membre du Comité de Patronage des XII, comité composé des 12 militaires les plus cités à l’ordre du jour de l’armée !

Nous ne pouvons quitter la période de guerre sans omettre de dire que l’officier héroïque trouva   l’énergie derrière l’Yser de continuer son combat social. A Rouen, il fonda un comité de soutien au profil des petits commerçants et artisans en fuite. Dès 1917 il publia un petit périodique pour les membres de son cercle qui se trouvaient sous les drapeaux. Il entretint aussi des contacts avec les réfugiés Gantois en Grande-Bretagne et en Hollande où il stimula la constitution d’une fédération des classes moyennes. Enfin, il se rendait souvent chez  Marie-Elisabeth Belpaire (surnommée la wijze vrouwe van Vlaanderen, la sage femme des Flandres) qui dans sa villa de La Panne  Swiss Cottage»)  entretenait une vie culturelle  pour de nombreux intellectuels et artistes flamands. A la fin de la guerre, Charles  constitua  grâce au réseau de  relations qu’il avait tissé au front  un «Belgish Steunfond der Ekonomish Werken ten Voordele van Slachtoffers der Oorlog» (Fonds Belge d’Appui des Travaux Economiques en Faveur des Victimes de Guerre) qui récolta de l’argent en vendant des cartes postales joliment  illustrées par  Joe English.    

Chapitre 5

Charles renonce encore une deuxième fois  à tout ce qu’il possède

Après sa démobilisation, Charles semblait reparti pour une nouvelle ère de travaux, d’initiatives hardies et de luttes politiques. Il reprit en mains le Cercle et réunit ses amis de la «Katholieke Middenstandsverband van België». Durant sa convalescence, il rédigea  un manifeste politique qui était une sorte de programme pour le mouvement des classes moyennes après la guerre. Ce manifeste fit beaucoup de bruit dans les milieux politiques. Son mouvement politique eut cependant à souffrir d’une concurrence de la part de l’abbé Lambrechts. En 1912,le cardinal Mercier en effet avait chargé ce religieux  de constituer une fédération des classes moyennes. Rapidement après l’armistice, Lambrechts ouvrit  un secrétariat soutenu financièrement par le Boerenbond et le  15 mai 1919  fonda la «Christen Landsbond van de Belgishe Middenstand » (Alliance Nationale des Classes Moyennes de Belgique). Il apparut alors clairement que le mouvement politique lancé par Charles, sa «Katholiek Middenstandsverbond van België» était supplanté. Quoiqu’il en soit, Charles continua activement son travail de propagande en faveur des Classes moyennes et rien ne laissait prévoir sa brutale et inimaginable disparition de la scène politique. Prétextant une mission aux Etats-Unis, il en profita  pour filer «à l’anglaise» et  se faire moine  à Soligny- La-Grande-Trappe. Avant de partir, Charles distribua ses biens  en achetant notamment trois vastes immeubles au profil du cercle «Dieu et Patrie». La décision  de Charles fut sans doute facilitée par le fait qu’il se retrouvait  libre  de tout devoir familial, sa maman étant décédée sans avoir revu son fils en 1916. L’abbaye de la Grande trappe lui était connue car pendant ses permissions en France, il y passait régulièrement des retraites. Avait-il décidé de son entrée dans les ordres durant la guerre au cours d’une de ces retraites ? Rien n’est moins sûr. Il est possible qu’il ait pris  en effet cette décision en 1914 lors d’un pèlerinage à Lourdes comme en témoigne cette lettre qu’il écrivit  à la fin de sa vie à une jeune fille hésitant sur sa vocation :

«C’est à Lourdes, un matin que je fis le chemin de croix, que le doute de ma vocation, que le fait de connaître où je devais me donner à Dieu, fut dissipé et éclairé, que ma vocation fut arrêtée et que j’embrassai avec amour et confiance ce qui répugnait le plus à ma nature –ce qui contrariait le plus mes aspirations naturelles, ce qui crucifiait davantage tout ce que je désirais, mené dans l’idéal religieux - et depuis 1914, il n’y a pas eu un instant que je l’aie regretté ou que j’aie trouvé la croix trop lourde et si je veux vous entraîner dans cette voie, c’est que Dieu m’y presse et que j’en connais le prix, car si j’avais une demande à faire, ce serait d’augmenter ma croix, mais aussi de recevoir la force de la porter avec joie.»

Charles on le voit, vénérait particulièrement la Vierge Marie. Comme nous l’indique la prière rédigée par lui le 15 décembre 1915, il s’était mis  sous la protection de Marie  à la manière d’un petit enfant.

Comme un petit enfant

Comme un petit enfant, bonne et Sainte Madone, sur tes bras maternels, j’accours tout simplement.

L’iniquité grandit, le péril m’environne !

Daigne me secourir

A toi je m’abandonne  comme un petit enfant!

Comme un petit enfant, cache moi, Vierge pure, près de l’Enfant Jésus

Sous ton beau voile blanc !

Prête des ailes d’ange à ma pauvre nature !

Que mon cœur soit de lys et mon corps sans souillure comme un petit enfant !

Comme un petit enfant, humble et douce Marie,

Que je sois simple et droit, docile, obéissant

En acceptant tout de Dieu, sagesse infinie.

Toujours le front joyeux je chante et  je souris comme un petit enfant !

 Comme un petit enfant, aimable et tendre mère,

Garde-moi sur ton cœur jusqu’au dernier instant

Alors ta douce main fermera mes paupières

En murmurant ton nom.. je quitterai la terre

Comme un petit enfant, Reine à jamais bénie,

Au ciel je chanterai ton amour enivrant,

Mère de Dieu ! Ma mère...O ma mère chérie,

Je veux rester pour toi dans l’éternelle vie

Comme un petit enfant

En route vers l ’abbaye de Soligny, Charles  avait envoyé à quelques amis son portrait dédicacé en officier accompagné d’une lettre faisant connaître sa décision .

Voici la lettre qu’il envoya à son fidèle (et meilleur sans doute) ami, Georges Rooms, qui fut le secrétaire du cercle Dieu et Patrie pendant de très nombreuses années et notamment pendant la guerre 14-18.  Georges Rooms fut  une «pierre»  très humble mais primordiale  dans l’œuvre accomplie par Charles van der Cruyssen.   

                                                                                                    En route 30/11/19

                                                                                        Hôtel du Saumon

                                                                                                                            Verneuil (Eure)

Mon cher Georges

Avant de dire définitivement adieu à toutes les choses matérielles, je tiens à vous dire, cher et fidèle ami, un dernier au revoir.

Vous qui avez également un idéal et des sentiments chrétiens, ne soyez pas surpris que j’aie dans un élan marché jusqu’au bout du sacrifice.

Je crois à la toute Puissance  et à la Bonté Divines. Je veux me donner entièrement pour le bonheur de mes semblables et pour la gloire de Dieu. Alors, il n’est que logique que je fasse l’offrande de tout ce que je possède pour le bien-être de vous tous.

Ne soyez pas découragé, ne croyez pas que je vous abandonne, mais, ce qui n’a pas réussi par le travail et le sacrifice, aura plus de chance de réussir, humainement parlant, par la prière et la pénitence.

Je pourrai donc faire beaucoup plus pour le bonheur de tous et pour la réussite de notre mouvement Classes moyennes que jadis.

Mes prières, aussi bien pour votre bonheur personnel que pour nos idées   ne vous manqueront pas. Mais tous, vous devez prendre avec courage notre mouvement Classes Moyennes en main, comme nous le faisions il y a 25 ans. Fondez dans tous les villages des sections même si elles ne comptent que cinq personnes. Voyez comme Monsieur van Ackere (3) a réussi dans sa région.  

Mon cher Georges, communiquez aux autres votre enthousiasme dont vous et vos lettres avez toujours témoigné et priez de temps en temps un peu pour moi, votre vieil ami, pour que je sois fort dans la lutte et la rude vie que je vais entreprendre. Devant Dieu vous serez toujours présent dans mes prières.

Les années de noviciat  passent alors  derrière les hauts murs du cloître.

Messe de minuit Noël 1920

Quel bonheur indescriptible j’eus au cours de cette nuit et comme je compris en un éclair qu’un instant de bonheur du ciel doit faire oublier et compense au centuple toutes les misères et la souffrance de cette vie. (…) Les peines de l’avent et toutes les mortifications ne valent pas une nuit de noël où l’on porte dans son cœur Jésus né pour venir nous sauver et nous combler de merveilles .Que je me souvienne, o enfant Jésus, de vos caresses en cette nuit chaque fois que je serai trop lâche pour supporter le froid, la maladie ou la souffrance

Charles affermit sa vocation dans la prière et l’étude. Ses cahiers de novice dans lesquels  il recopiait les textes qu’il avait lus et qui l’inspiraient particulièrement, renferment aussi   quelques prières provenant de sa composition. En voici une qui  nous éclaire sur la voie qu’il désirait suivre en devenant moine :

O Jésus, faites que la robe de mon baptême ne soit plus jamais ternie !

Prenez-moi, plutôt que de me laisser ici bas souiller mon âme en commettant la plus petite faute volontaire. Que je ne cherche et ne trouve jamais que vous seul !

Que les créatures ne soient rien pour moi, et moi rien pour elles.

Qu’aucune des choses de la terre ne trouble ma paix 

O Jésus, je ne vous demande que la paix !

La paix et surtout l’amour sans bornes, sans limites pour mes frères et pour moi

Faites que je remplisse dans toute leur perfection toutes mes obligations de religieux cistercien !

Que personne ne s’occupe de moi, que je sois foulé aux pieds comme un petit grain de sable.

Je m’offre à vous, mon Jésus, par les mains de la très Sainte Vierge Marie, notre mère, afin que

Vous accomplissiez parfaitement en moi votre Volonté Sainte sans que jamais les créatures y puissent mettre obstacle !

Je renonce au démon- au monde- et à moi-même et je m’abandonne à vous

Mon Jésus pour toujours !

Ainsi soit-il

Frère Marie-Albert

 

En 1925 après cinq années de vie monastique, le frère Marie-Albert reçut la prêtrise. La trajectoire de cet homme mûr devenu moine semblait alors fixée à jamais ! Dans l’assemblée qui fêtait  l’ordination, personne n’ imagina sans doute  un seul instant  la  mission extraordinaire que réservait  la Providence  à ce simple moine, la mission de ressusciter l’abbaye d’Orval détruite  depuis plus de cent ans dans le pays natal qu’il croyait avoir quitté à jamais!

Mais avant de raconter  l’histoire de cette nouvelle aventure, il est  nécessaire  de nous replonger quelques instants dans le passé de cette abbaye.

Chapitre 6

L’histoire de l’abbaye d’Orval depuis la révolution française

Le  23 juin 1793 après un pillage de plusieurs jours, l’abbaye d’Orval fut livrée aux flammes et aux canons.  Aucun moine ne fut  témoin du drame : les deux derniers moines restés sur place partirent quelques jours auparavant lorsque l’adjudant-général Loison leur signifia qu’il avait reçu l’ordre de faire enlever par ses 600 hommes  tout ce qui pouvait encore être récupéré dans l’abbaye. L’abbaye  réduite à l’état de ruines signa la dissolution de la communauté qui tentera sans succès de survivre  dans  le prieuré de Conques (5). Le 20 décembre 1796, le père abbé fut chassé de Conques soit un peu plus de 664 ans après la fondation en 1132 de la 53ème abbaye cistercienne.

La liquidation des biens d’Orval  suivit alors  la dissolution de la communauté et dès les premiers mois de 1797 le vaste domaine était  vendu aux enchères. Bernard Stevenotte en devint propriétaire mais ce métallurgiste,  criblé de dettes, vendra son bien en 1829 au comte de Geloës, chambellan de Guillaume 1er. Ce dernier retourna alors le sol de  toute l’abbaye pour tenter de trouver le «prétendu trésor d’Orval».  La révolution de 1830 mit un terme à cette chasse au trésor et le chambellan, ruiné, vit son  domaine d’Orval être saisi  par huissier. Finalement après avoir encore changé de mains plusieurs fois, le domaine trouva un acquéreur stable en la personne du comte de Loen d’Enschedé qui l’acheta en  1862 et le conserva 22 ans. Le comte mit enfin un terme au pillage des ruines qui peu à peu acquirent une notoriété puisque Victor Hugo vint trois fois de suite s’y promener avec ses fils et quelques amis. Le jeune curé d’Orval, l’abbé Tillière   essaya, quant à lui,  de rendre aux ruines leur vocation religieuse. Le 10 août 1882, jour de la fête de Saint Bernard, il organisa un rassemblement de dix mille personnes dans les ruines et l’on chanta une messe en mémoire des moines décédés. Le jeune curé exprima à cette occasion son pressentiment quant à l’avenir du site.

… débris, tressaillez d’espérance.

Le sang fécond du Christ sur vous coule aujourd’hui,

Et dans nos cœurs meurtris tarissant la souffrance

D’un meilleur avenir déjà l’aurore a lui.

L’abbé Tillière, passionné par l’abbaye d’Orval, rédigea une «Histoire de l’abbaye d’Orval» de 622 pages qui parut en 1897 à Namur. Grâce à ce livre, la Commission Royale des Monuments et Sites prit conscience de l’intérêt des ruines et s’efforça de mettre leur sauvetage définitif à l’ordre du jour. Ce ne fut qu’en juin 1914 que six ouvriers commencèrent des travaux de déblayage sur le site de l’église abbatiale, travaux qui furent  rapidement interrompus par l’invasion allemande. La guerre entraîna une autre conséquence très dommageable  pour l’ancienne abbaye. En 1904, l’abbé Tillière prit sa retraite chez son frère curé à Jamoigne et  continua pendant ses loisirs  à amasser une importante documentation sur l’abbaye en vue d’une nouvelle  publication. Hélas, le 17 août 1914, pendant la terrible bataille des frontières, tout son travail s’envola en fumée  dans l’incendie du presbytère. Les deux frères furent  même arrêtés et brutalisés par l’ennemi. L’abbé Nicolas Tillière ne survécut pas longtemps à cette agression  et il s’éteignit le 13 septembre 1916 juste un mois après que les travaux de déblaiement qui avaient  repris, aient  enfin dégagé le site de l’église abbatiale d’Orval. Au début de l’année 1917, les travaux furent  une nouvelle fois interrompus, cette fois à cause de la déportation d’une grande partie des ouvriers en Allemagne. Les  travaux  ne recommencèrent qu’en 1923 par le débroussaillage des ruines et le dégagement du sol de l’église.  Le destin d’Orval semblait alors de devoir rester  à jamais   le témoin  protégé d’une époque révolue! Il faut croire cependant que  les lieux ne voulurent pas se contenter de ce sort  modeste!  L’or n’est-il pas ce métal incorruptible que l’on dit éternel et le val d’or espérait donc certainement retrouver son éclat initial. Cet événement se fit  par une  mystérieuse alchimie qu’un  beau jour, le passage en  ces lieux de deux moines initia !  

Chapitre 7 : Charles devenu le père Albert est appelé à réaliser une œuvre exceptionnelle : la résurrection d’Orval

Cet événement se passa  exactement le 8 mai 1926 quand deux moines de la Grande Trappe,son  père abbé dom Jean-Marie Clerc  et son cellérier le père Albert, s’arrêtèrent  à Orval pour visiter les ruines. Les deux cisterciens étaient en route vers le  Grand-Duché de Luxembourg où ils espéraient trouver un endroit pour établir un refuge pour les moines de la Grande Trappe pour  le cas où le gouvernement  français établi en mai 1924 déciderait  une politique anti-religieuse, comme celle qui eut lieu en 1901, et qui avait contraint  la plupart des congrégations religieuses françaises à s’exiler hors de la France. Le père Albert connaissait bien Orval  puisqu’il était Belge et qu’il  gardait un souvenir empreint de nostalgie pour cet endroit qui avait marqué  sa jeunesse (2).  Les deux moines commencèrent leur visite en allant  saluer les régisseurs du lieu (Monsieur et Madame d’Otreppe de Bouvette qui occupaient le château construit par le comte de Loen sur l’emplacement de l’ actuelle  brasserie)  et c’est au cours de cette entrevue  qu’ils auraient  pour la première fois pensé à la possibilité de redonner vie aux ruines. Rentrés à la Grande-Trappe le 20 mai 1926, dom Jean-Marie Clerc  écrivit une lettre aux régisseurs  du lieu pour leur  demander d’interroger  les propriétaires sur un projet de résurrection d’Orval.  Rapidement  cette demande fut suivie d’effets puisque  les propriétaires, Monsieur et madame de Harenne invitèrent l’abbé de la Grande Trappe à se rendre en Belgique pour un entretien durant lequel ils lui confirmèrent  leur volonté d’offrir le val aux Cisterciens si ces derniers lui rendaient à nouveau sa vocation première.

Finalement, l’abbé général des Cisterciens, Dom Ollitraut de Kéryvallan,  n’attribua pas à l’abbaye de La Grande Trappe le site d’ Orval mais bien  à l’abbaye de Sept-Fons car l’abbé de cette abbaye,  Dom Chautard,  cherchait à cette époque  la possibilité de ramener  en Europe les moines qui occupaient le refuge  créé à Maristella au Brésil en 1904, à l’époque  où le gouvernement français dit du «Bloc des Gauches» renouait avec une politique anticléricale. Le père Albert, en raison de son passé d’entrepreneur,  fut alors «détaché» de l’abbaye de la Grande Trappe pour aménager  rapidement des  locaux capables de recevoir les premiers moines à Orval et cela un peu contre la volonté de dom Jean-Marie Clerc qui se montra  peu enthousiaste à l’idée de  se séparer de son cellérier dont il avait grand besoin pour redresser la situation matérielle de la Grande Trappe !

Au départ donc, Orval  reconstruit partiellement, devait demeurer non une abbaye mais  un simple refuge dépendant de l’abbaye de Sept-Fons . Cette interdiction à l’autonomie devint  évidemment un sujet de discussions âpres entre l’abbé de Sept-Fons et  le père Albert qui avait une idée bien plus ambitieuse   pour Orval.

L’abbé de Sept-Fons, dom Chautard, multiplia donc  les motifs pour faire repousser sans cesse le moment de solliciter à Rome un  titre abbatial pour ORVAL. Parmi les griefs retenus contre le prieur, il note que le Père Albert organise un pèlerinage à Lourdes, qu’il persécute les moines qui proclament leur obéissance à Sept-Fons, et qu’en 1930 qu’il n’a pas encore fait preuve qu’il pouvait gérer le temporel car ne réussissant pas à achever l’église abbatiale !  Ce dernier fait est assez surprenant quand on sait  toute l’imagination que dut mettre en oeuvre le père Albert pour financer les travaux. En août 32, il obtint même la promesse du Gouvernement belge d’attribuer à la restauration  10 millions de francs belges prélevés sur la recette de la vente des billets de loterie dans le cadre de l’Exposition universelle de1935 !  Il faut dire que Dom Chautard désapprouvait  le procédé des aides publiques. Enfin l’abbé de Sept-Fons, plus dur encore,  écrira que  le prieur d’Orval n’a pas les qualités indispensables pour guider ses frères dans la Règle : «Il faut obtenir qu’il se forme à être un vrai prieur et à commander à la façon de saint Benoît, et non comme on le fait à des gens de chantier ou de caserne, ce qui entretient agitations, souffrances, murmures et pis encore». Il faut avouer que les idées de  van der Cruyssen étaient souvent   trop  novatrices pour l’époque ! Celle d’installer un centre permanent pour laïcs à Orval avec des statuts qui s’inspirent du Tiers- Ordre fut très malvenue. Pressés de donner leur accord en 1930, le Chapitre Général refusa catégoriquement cette initiative.

Don Chautard était un homme possédant une personnalité  extraordinaire marquée par son engagement total comme moine à un âge très jeune (19 ans)  tandis que le père Albert avait connu une longue période séculière. Il n’est pas étonnant que ces deux personnalités très méritantes se soient affrontées. Le symbole de cet affrontement fut  sans doute le clocher à haute taille que le Père Albert voulait bâtir pour son abbatiale. Dom Chautard réagit vivement à l’annonce de la construction : «Cette tour  disproportionnée, sans parler surtout de l’éloignement de la tradition de Citeaux, écrase le paysage. C’est un non-sens dans ce vallon si étroit. Elle chante le bluff et fait cesser le chant monastique vrai de Citeaux et la définition cistercienne d’Orval» Il faut bien avouer que cette tour n’était pas dans la tradition de saint Bernard: les cisterciens refusèrent les tours que les bénédictins avaient multipliées et dès 1157, le chapitre général interdisait les clochers d’une certaine hauteur.

Le père Albert très indépendant et volontaire  construira cependant «sa tour» qui fut achevée en moins d’un an  et cela  bien avant le reste de l’église abbatiale.  Pour le père Albert, cette  tour-clocher était une nécessité car une fois réalisée, elle devait constituer  un signal fort  rendant   impossible l’abandon du chantier de l’église. Et que dire de son projet de faire surmonter la tour d’une statue géante de la vierge de 8 mètres de haut qui était prévue pour être  lumineuse le soir et la nuit ?  Dom Chautard s’opposera une nouvelle fois  au père Albert et écrivit  «Ce beau phare marial fera peut-être très bien dans une exposition, mais à Orval,  il est un péché». Le projet de  statue fut finalement abandonné en raison de l’opposition résolue du Chapitre et de l’Abbé général mais la vierge monumentale avait cependant  déjà obtenu pour sa construction de nombreux dons d’argent auxquels il fallait maintenant trouver une destination similaire.  Ce fut chose aisée pour le père Albert dont l’imagination  débordait d’idées : on installa  dans la façade de l’abbatiale en 1934 une  vierge de 17 mètres, sculptée par Lode Vleeshauwer. Manifestement dans ce combat de chefs, le père Albert avait remporté la victoire. Aujourd’hui, il faut bien l’avouer, cette vierge, qui protège l’entrée de l’église abbatiale et qui littéralement  contient cette dernière en son sein,  est devenue le symbole d’Orval. Si de façon furtive, quelqu’un  visite  l’abbaye, qu’il soit croyant ou non, on peut être certain que, s’il ne retient qu’une seule image de son excursion, celle-ci  sera  constituée par  la vision de cette Vierge !   Cette «intrusion» dans nos cœurs de la Vierge, nous pouvons en être persuadés, fut l’effet recherché  par le père Albert, l’héritage qu’il voulait nous léguer en dépit des traditions, en dépit de tout !        

 Longtemps des architectes ou des spécialistes critiqueront cette entorse à l’esprit cistercien : la sculpture que refusait Bernard de Clairvaux fut introduite à Orval  et des dizaines d’artistes développèrent à l’intérieur comme à l’extérieur sculptures, mosaïques, peintures et vitraux.  On pense notamment au chevet derrière le chœur percé d’un vaste oculus où prend place l’immense vitrail de la Vierge et qui remplaça les trois baies à l’ancienne prévues initialement. La Vierge du chœur des abbatiales cistercienne est présente à chaque fois  mais est discrète. Il n’en est  pas de même à Orval où sa  présence domine non seulement  le chœur mais toute l’église abbatiale.      

Mais revenons à l’histoire proprement dite de la résurrection d’Orval. Le 8 juillet 1926 fut  créée l’A. S. B. L. «Abbaye Notre-Dame d’Orval» par  le père van der Cruyssen et ses amis Gantois, le banquier Julien Fol et le parlementaire Fernand Van Ackere  et par les avocats Louis Léger et Valentin Bifaut. Une autre A. S. B. L.  «Le comité de patronage de l’abbaye d’Orval» présidée par le baron Delvaux de Fenffe soutient de l’extérieur le projet.  Le père Albert voulait bâtir grand et beau !  Accompagné de dom Jean-Marie Clerc et de son vieil ami de toujours l’architecte anversois Henry Vaes qui avait avec lui réalisé le palais de la Belgique à l’Exposition de 1902 à Paris, le père Albert se rendit à Fontenay pour s’inspirer de l’architecture d’une des plus belles et des plus anciennes abbayes cisterciennes ayant pu conserver ses murs debout malgré  guerres et révolution.

Henri Vaes accepta la mission ardue d’être l’architecte de la nouvelle abbaye. La correspondance d’Henry Vaes concernant le chantier s’étale sur plus de vingt ans ! Elle nous montre le travail titanesque réalisé par l’architecte mais aussi le fait que le père Albert voulait être au courant de tous les détails pour les approuver ! Souvent Henry Vaes doit fréquemment adapter  des travaux antérieurs pour suivre les désirs du père Albert. Tout cela n’aurait pas été possible sans la grande patience d’Henry Vaes mais aussi sans la grande complicité qui  régnait entre les deux hommes. Henry Vaes mourut le 8 janvier 1945 après avoir conçu l’ensemble de l’abbaye. Il  ne quittera plus jamais son œuvre car il repose à l’ombre de l’église abbatiale à quelques mètres de son ami Charles van der Cruyssen.


La pierre tombale de l’architecte Henry Vaes. (photo F. De Look)

Mais revenons à l’historique des travaux. Les travaux commencèrent par  la construction de l’hôtellerie de l’abbaye  située à l’entrée du site sur le lieu de l’ancienne porterie. L’hôtellerie fut achevée en un temps record : une seule année. Bien entendu, ces premiers bâtiments furent  conçus pour pouvoir servir d’abbaye provisoire pendant toute la durée du chantier nécessaire à la reconstruction du corps principal de l’abbaye. A l’aube de 1927, tout était prêt pour accueillir les premiers moines. Le 7 mars, les pères François-Régis Jammes et Sébastien Six quittaient l’abbaye de Sept-Fons avec le frère Benoît-Joseph et le 9 mars ils s’établissaient à Orval comme l’avaient déjà fait leurs prédécesseurs de Sept-fons 795 ans auparavant ! 

Le Père Albert dut user de toutes ses relations pour  récolter les fonds  destinés à  l’énorme chantier. L’amitié indéfectible à son égard de Henry Baels ministre des Travaux publics et de l’Agriculture puis gouverneur de la Flandre Occidentale lui fut très utile. Henri Baels obtint  l’autorisation de pouvoir faire émarger partiellement  la restauration d’Orval du  budget du Ministère des Sciences et de l’Art. Le montant exact de ce subside n’est pas connu. En 1928, pour soutenir le Comité de résurrection, une représentation théâtrale est donnée à la Monnaie au milieu d’un grand gala de bienfaisance «honoré de tout ce qui compte en Belgique» .Le spectacle consiste en 8 tableaux vivants qui évoquent l’histoire de la Belgique  et le dernier tableau évoque la victoire de1918 obtenue grâce à l’union profonde de Belges tandis que se déploie une bannière «Dieu et patrie». Sous l’impulsion du père Albert, la Poste émit aussi entre 1928 et 1943 cinq séries de timbres consacrés à Orval et dont les bénéfices furent  ristournés à l’A. S. B. L. Cette initiative reçut  le soutien  d’Henry Baels mais aussi celui du cabinet du Roi. Le père Albert associa le Roi à son projet de restauration  en lui demandant son patronage. Le Roi-Chevalier ne pouvait pas rester indifférent à l’entreprise d’un de ses soldats qui avait été parmi les 12 militaires les plus décorés,  d’autant plus que le père Albert lui «offrait» une chapelle royale au sein même de l’abbatiale! Il est à remarquer cependant que la reine Elisabeth  semble être restée très discrète dans son soutien au père Albert.

Les liens  avec la famille royale seront cependant  beaucoup plus intimes avec Léopold III  et sa deuxième épouse, ce qui est compréhensible quand on sait que la princesse de Rethy  n’était autre que la  fille d’un de ses meilleurs amis : Henry Baels !

Le 30 septembre 1928 c’est l’inauguration de l’aile des novices, tout de suite occupée par la communauté qui quitte alors l’hôtellerie. Le 19 août 1929, le prince Léopold rehausse la cérémonie de pose de la première pierre de l’abbatiale. Le six octobre 1935, au cours de l’ordination de six moines, l’on put contempler pour la première fois le grand vitrail de Notre-Dame qui domine le maître-autel de la nouvelle église abbatiale.

Un peu plus tard, le 2 mars 1936 le père Albert deviendra dom Albert, le 54ème abbé d’Orval succédant à dom Gabriel Siegnitz décédé en 1799 soit 137 ans auparavant ! Pour marquer la continuation le père Albert devenu dom Albert reprit le même blason que son prédécesseur. Seules l’ordonnance des motifs et les couleurs sont différentes.

Le 10 mai 1936 : cérémonie d’investiture de l’abbé dom Albert

A 9H30 : procession des prélats vers l’église et cérémonie de la bénédiction

A 12h30 : à la sortie de l’église chant des laudes sur le parvis suivant la liturgie du XI ème siècle ensuite remise de l’antique crosse abbatiale d’Orval par les croisés du pays d’Orval. Discours de Monseigneur Picard au nom des catholiques de Belgique.

A 5h : vêpres solennelles et bénédiction du Saint sacrement

A 8h30 : complies et Salve Regina

 L’église abbatiale est  achevée en 1939 et le 5 juin 1939 l’archevêque de Malines, le cardinal Van Roey l’ouvrait officiellement au culte. Quelques mois plus tard, le 2 mai 1940, le bref du pape Pie XII érigeant l’église en basilique mineure fut proclamé en grande pompe.

 Le 2  novembre 1947, dom Jean-Marie Clerc  (décédé à Orval le 6 février 1971 à l’âge de 88 ans) qui s’était retiré à Orval en 1945 bénissait le nouvel enclos du cimetière. Dans la première tombe d’Orval reposait le premier maître des novices, le père Hugues Poillot, tué par un train en gare de Longuyon alors qu’il gagnait Orval pour y prendre ses fonctions le 4 février 1928 !  

Enfin le 8 septembre 1948, le cardinal Micara, vicaire de Rome, entouré de nombreux évêques et prélats consacrait l’église abbatiale qui passait du statut de basilique mineure à celui de basilique.

Dom Albert ne fut pas seulement le bâtisseur  de l’abbaye d’Orval : l’infatigable abbé, dès les années 30, fonda à Cordemois, le long de la Semois, une nouvelle abbaye de trappistines qui portera le nom ce Claire-fontaine en souvenir de l’antique abbaye du même nom fondée aux environs d’Arlon par la comtesse Ermesinde de Luxembourg (4). C’est à l’époque de ce chantier qu’il eut l’idée de fonder une congrégation religieuse pour les jeunes filles attirées par la  vie cistercienne mais qui avaient une santé trop fragile pour suivre les observances : ce furent  les «bernardines réparatrices». Pour cette nouvelle congrégation, dom Albert construisit le prieuré Saint-Bernard à Sorée puis celui de N-D de Grâces à Saint-Gérard.  Ces derniers bâtiments furent aussi conçus par Henri Vaes mais dans un style beaucoup plus libre, beaucoup plus moderne.                               

Chapitre 8 : dom Albert et son abbaye dans la Deuxième guerre mondiale

Au mois de mai 1940, l’Allemagne attaquait une fois de plus la Belgique. Seuls un père et deux frères restèrent à Orval. Dom Albert abandonna sa chère Abbaye pour essayer de contribuer au gouvernement provisoire belge qui devait se constituer en France. Le lecteur trouvera ci-dessous, en annexe, le récit complet des pérégunations de Dom Albert en France.Quand la France signe l’arrêt des hostilités, Dom Albert n’a qu’une idée, celle de rejoindre le plus tôt possible son abbaye. En une seule journée, le 10 juillet, il parcourt 700 km, passe la frontière à 9 heures du soir et malgré le couvre-feu arrive tous phares allumés devant le monastère de Saint-Gérard à 11 heures dans le nuit.  Les Bernardines-Réparatrices l’hébergent et le rassurent sur l’état de l’abbaye. Dès le lendemain, dom Albert retrouvait son abbaye pillée mais intacte. Dom Albert se mit en chasse des œuvres d’art volées avec un jeune moine d’origine luxembourgeoise le frère Tarcisius Juchem à qui il faut rendre ici hommage.

Le frère Tarcisius Juchem avait pris l’habit monastique le premier novembre 1935. Il était en route vers le prieuré de Sorée lorsqu’il fut pris par un officier  Allemand en mai 40 et obligé de lui servir d’interprète. Tout le temps que lui laissait son service, frère Tarcisius le consacrait à soigner les blessés et à donner les sacrements aux mourants (plus de 1300 !). Le 28 mai, le jour de la capitulation de l’armée belge, il est le premier moine à rentrer à Orval. Tout a été pillé.  L’envahisseur a rempli 18 camions avec le butin enlevé à l’abbaye et dans les églises avoisinantes. Frère Tarcisius tance avec indignation le comandant allemand qui donne l’ordre de ramener le butin !  Un jour sur le chemin de Villers, il entend tirer deux coups de feu derrière une haie. Tout autre que lui se serait sauvé, mais lui au contraire se précipite sur place et découvre deux soldats Allemands en train de se battre par jalousie. Il arrivera à les faire changer d’attitude ! Frère Tarcisius en imposait à tous par sa candeur et l’ardeur de sa flamme intérieure mais à force de se dépenser il finit par ruiner sa santé ! Atteint par la tuberculose, il eut encore la joie de recevoir la prêtrise le 20 août 1942 mais il décéda peu de temps après, le 29 janvier 1944.   


La croix sur la tombe de frère Tarcisius. (photo F. De Look)

 Dom Albert participa lui-même à la récupération de certains objets volés. Parmi ceux-ci se trouvaient le grand tapis qui ornait, les jours de fête, le sanctuaire de la basilique.  Ce tapis avait une valeur très symbolique car il avait été tressé morceau par morceau  par des milliers de bénévoles partout en Belgique. Le tapis avait été découpé par les pillards et quelques-unes des bandes avaient été posées sur le parquet dans le bureau du chef de la Kommandantur. Ayant appris ce scandale, dom Albert se rendit la veille de Noël 1941 chez l’officier. Nous devons au Chanoine Cormier d’avoir raconté ce qui se passa alors :

Le père abbé sans perdre un instant son sang-froid se contenta de dire :

«Si le tapis n’est pas rendu avant l’office solennel, à la place laissée vide dans le sanctuaire de la basilique une grande inscription sera portée sur le dallage que tout le monde pourra lire : la partie manquante du tapis se trouve dans le bureau du Commandant à Arlon.»

-         vous oseriez faire cela ?

-         Pourquoi pas puisque c’est la vérité, répond tranquillement dom Albert

-         Eh bien n’en parlons plus. Vous pouvez le faire prendre.

Sans tarder l’Abbé d’Orval réquisitionne une brouette et accompagné d’un jeune garçon , le voici de nouveau dans le bureau de l’officier

-         Comment c’est déjà vous ! s’écrie celui-ci. Vous craignez donc que je revienne sur ma décision ? Vous n’avez pas confiance en ma parole ?

Et dom Albert de lui répondre avec suavité :

-         Je ne doute pas de votre parole, Commandant, mais comme vous pouvez être changé d’un moment à l’autre, il vaut mieux que je reprenne tout de suite mon bien.


Un des morceaux du tapis. (photo F. De Look)

Dom Albert avait décidément de la répartie comme le prouve aussi cette autre aventure. L’abbaye  cachait un moine recherché par les Allemands. Ces derniers à la suite d’une perquisition remarquèrent qu’au réfectoire sa place était toujours marquée. Dom Albert ne perdit pas le nord et expliqua que la coutume cistercienne voulait que même après la mort d’un moine, sa portion soit servie au réfectoire comme de son vivant !

Dom Albert rendit bien des services à l’Armée Secrète en établissant de faux papiers pour les maquisards, en  cachant réfractaires et personnes poursuivies par la Gestapo dans les fermes avoisinantes et en veillant au ravitaillement des  résistants  cachés au refuge  d’Orchimont.  

Bien entendu, tout cela eut un prix puisque des perquisitions furent menées à l’abbaye, l’une se terminant par l’arrestation du père Joseph (que le père abbé parvint à faire libérer le soir même). Dom Albert risqua gros d’autant plus que le  haut commandement allemand s’aperçut  qu’il  continuait des constructions malgré les restrictions  de certains matériaux tels que le fer. On pouvait s’attendre au pire pour l’abbé d’Orval  si la guerre avait duré quelques semaines de plus ! 

Dom Albert avait  dans sa communauté des  moines assez extraordinaires. Nous avons parlé de frère Tarcisius mais nous ne pouvons passer sous silence le frère Eugène Degives.

Ce frère était né en 1885 et il se destinait aux missions lorsqu’un accident de santé l’empêcha de réaliser son rêve. Contraint de reprendre du travail dans son village, il va s’engager comme ouvrier carrier tout en se dévouant sans limites au service des autres notamment  par la voie du syndicalisme chrétien. L’appel de Dieu n’était cependant pas éteint au fond de son cœur et quand sa vieille maman décède, il peut à 48 ans franchir définitivement le seuil de l’abbaye. Pendant 24 ans encore, dans la fonction très humble de porcher, il va gravir les degrés de la perfection. Il mourra le 17 août 1957 en disant au frère qui venait le veiller : «Tu viens participer à la joie». Le grand poète Maurice Carême séjourna souvent à l’abbaye entre 1954 et 1970. Il fut  impressionné par le frère Eugène dont la mort lui inspira cette admirable complainte du moine mourant»

Couché dans sa robe de bure,

Il a déjà sur la figure

Le sourire mystérieux

De ceux qui parlent à Dieu

Vaguement d’ailleurs il devine

Que ces coteaux couverts de blé

Ne faisaient que dissimuler

Les premières prairies divines

Il voit s’argenter le ruisseau

Où les génisses viennent boire

Chanter en chœur les eupatoires

Et se mettre en croix les roseaux.

Et, surpris d’être si heureux,

Il se laisse soudain glisser

Comme un fruit mûr et lumineux

Dans la paume ouverte de Dieu 

Chapitre 9 : dom Albert accepte la maladie

 Après la guerre, dom Albert reprit son incessante activité mais en  juillet 1948 sa santé commença à lui donner de sérieux soucis et lui imposa de prendre  un certain repos. Il put cependant participer à toutes les cérémonies du 8 septembre qui marquaient la consécration  de son église abbatiale en basilique. Malheureusement, un an après, il sera frappé coup sur coup de deux congestions très graves en juillet  49. En 1950, il abandonne sa charge d’abbé. Il va désormais passer les années qui lui restent dans sa retraite d’Orval. De temps en temps, il ira chercher auprès des religieuses Bernardines-Réparatrices un peu de repos. C’est là dans un clair parloir ou à l’extérieur si le temps le permettait, que dom Albert allongé dans un fauteuil roulant qui ne le quittait plus, recevait parfois ses amis sans jamais qu’une plainte ne sortit de ses lèvres. Quand on lui demandait comment il supportait ses maux, il se contentait de soulever ses mains comme pour dire «A quoi bon, laissons tout cela de côté».

Au terme de sa longue vie si remplie, dom Albert pouvait vivre enfin  dans l’humilité qu’il avait toujours désirée. Cependant, il  fut  encore une fois fêté de manière solennelle le 8 août 1953 lors des cérémonies d’Orval qui devaient marquer les 800 ans de la mort de Saint Bernard.

«A 12 h 30 parut dans le ciel un hélicoptère qui, après avoir survolé l’église et la cour d’honneur alla atterir dans la prairie, située devant l’entrée de l’abbaye.  Quelques minutes plus tard, Monsieur Van Houtte , Premier Ministre, qui retenu à Bruxelles avait pris ce moyen de transport pour arriver plus rapidement à Orval, se rendit accompagné de dom Vincent de Paul Sonthonnax (le nouvel abbé d’Orval) et du révérend Père Hubert vers le groupe qui entourait le R.P Dom Albert installé dans son fauteuil roulant. Au cours d’un discours tout vibrant d’émotion, il retraça la vie admirable de celui qui, avant d’avoir été le religieux à qui la Belgique et l’humanité doivent le miracle de la résurrection d’Orval, avait été le grand apôtre de la défense et de l’organisation des Classes Moyennes, le valeureux soldat de 1914-1918 et enfin malgré son grand âge et malgré les responsabilités qu’il assumait, le résistant de la seconde guerre mondiale. Sous  les applaudissements de l’assistance, Monsieur le Premier Ministre remit les insignes de Grand Croix de l’Ordre de la Couronne à notre cher Premier Président 

(Revue du cercle Dieu et Patrie)

Après cet évènement, la vie de Dom Albert s’enfonça de plus en plus dans la souffrance de la maladie comme en témoigne cette  lettre  émouvante

Au Chevalier Wily Coppens de Houthulst                   25 février 1954

Au colonel Michel van de Kerckhove

Chers et vaillants compagnons d’armes

Pour la troisième fois, je reviens des portes de l’éternité ; il y a quelques jours j’ai de nouveau reçu les derniers sacrements pendant que la communauté d’Orval récitait les prières des agonisants, mais comme dit la Sainte Ecriture, Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais qu’il vive et se convertisse et me voici de nouveau parmi les vivants. Pour combien de temps ?

Arrivé à ce stade je n’ai pas d’autres ambitions que celle de toute ma vie : être un bon serviteur de Dieu, de son église, de la Patrie. Aussi je suis à votre disposition pour autant que je puisse vous être encore utile. N’oubliez pas qu’il y a plus de trois mille ans le psalmiste chantait «la vie des hommes est de 70 ans, chez les plus forts elle va jusqu’à 80 ; au-delà il n’y a plus que labeur et douleur.» C’est à ce dernier stade que je suis arrivé et le bon Dieu m’a imposé la plus lourde des croix de ma vie, celle de l’inactivité : depuis 67 mois je suis cloué sur mon fauteuil que je ne quitte même plus la nuit, aussi il me semble que pour ne pas imiter le major Corvilain, c’est à titre honoraire, pour ne pas l’être à titre posthume, que vous devriez me donner rang parmi votre comité pour lequel je forme les meilleurs vœux. En vous remerciant de cette nouvelle marque de sympathie à laquelle j’ai été si sensible, je profite de cette occasion pour féliciter le cher chevalier Wily Coppens de Houthulst, dont la plume est devenue aujourd’hui son épée pour continuer le bon combat, comme aussi le cher colonel van de Kerckhove pour ce rappel du souvenir de la Kwaebeek vécu  ensemble. Ne vous contentant pas de vivre vos souvenirs glorieux, mais prenant conscience des devoirs qui en découlent, vous continuez à servir la Patrie et l’empêcher de perdre le bénéfice de tant d’héroïsme au cours de ces guerres douloureuses. Je vous en exprime à tous deux mes vives félicitations et vous assure, chers compagnons d’armes, de mon meilleur souvenir.

Dom Albert mourut le samedi 30 avril 1955 à 7 heures du soir dans le silence de l’abbaye. Le 3 mai 1955, jour de la fête de la Sainte Croix ; entourée des moines et de ses amis, la dépouille mortelle quitta la basilique pour être conduite au milieu des soldats rendant les honneurs dans le cimetière des moines.

Discours prononcé sur la tombe de l’abbé le 16/9/56 par le colonel van de Kerckhove de la  «Fédération .Nationale des Croix de Feu»

Le lieutenant du Génie van der Cruyssen, qui devint le premier abbé contemporain de cette abbaye qu’il releva de ses ruines séculaires foula jadis de ses bottes la lourde terre grasse de la plaine de l’Yser. A l’initiative du chevalier Willy Coppens de Houtlust, Président de notre comité de Patronage ; l’abbé Van de Kerckhove, curé de Stuyvenkenskerke, préleva un peu de terre, pour la répandre sur cette tombe.

Ainsi, les deux champs d’action sur lesquels van der Cruyssen s’illustra, l’Yser où il lutta pour la libération de la Patrie, Orval où il oeuvra à la gloire de Dieu, mêleront leur terre en un linceul commun.

      

Conclusion

 

Charles van der Cruyssen fut un homme d’action, un religieux et un bâtisseur. On peut admirer le travail effectué dans chacun de ces rôles mais fut-il une personne admirable ?

J’espère vous avoir convaincu qu’il le fut bien et cela pour au moins une seule raison : plusieurs fois dans une  vie, ce qui est exceptionnel dans une existence humaine, cet homme  eut le courage de renoncer volontairement  à tout ce qu’il avait accumulé de par son travail, son courage et son  esprit d’entreprise. Il fut vraiment parmi ceux qui osèrent risquer jusqu’à leur propre vie pour la poursuite d’un idéal. Nous ne pouvons que nous incliner devant Charles van der Cruyssen, entrepreneur, lieutenant de Génie et abbé d’Orval.

«J’ai toujours prié Marie et elle m’a toujours exaucé» a-t-il fait inscrire sur son épitaphe.

«Au cours de toute ma vie j’ai toujours invoqué Notre-Dame et je n’ai jamais été abandonné du ciel même lorsque tout semblait perdu. Je tiens à rendre ici ce dernier hommage à la Très Sainte Vierge en demandant à tous ceux  que j’ai aimés sur terre et que je continuerai à aimer dans l’éternité, d’avoir recours à Marie et d’aller par elle à Jésus.Phrase de Dom Albert vers 1955, retranscrite par Frère Alex.




C’en est fait ô mon Dieu ! Vers toi mon cœur s’élance

Tressaillant et joyeux pour te crier merci ! (…)

Vous qui savez aimer voyez mon impuissance

O mes frères du ciel chantez, chantez aussi

C’en est fait ô Seigneur, et mon âme (…)

A dit le dernier mot par qui tout est livré

Prière composée par Dom Albert et tirée de son cahier de novice.





Hannut, le 3/01/2007

Loodts Patrick    





Sources et Bibliographie

1) Archives de l’abbaye d’Orval
2) Gregoire, « Orval au fil des siècles », deux volumes, 1992, Abbaye d’Orval
3) Cl. Soetens, « Orval 1926-1948, Entre restauration et résurrection. »1998 Editions Arca (archives du monde catholique) 1348 Louvain-LA-Neuve.
4) Chanoine Aristide Cormier, « Dom Marie-Albert van der Cruyssen », Editions Abbaye d’Orval, 1956.
5) Dossier militaire de Charles van der Cruyssen au Centre de Documentation du Musée de l’Armée.





Notes   

(1)   Les anciens combattants fussent-ils illustres n’avaient pas très facile avec l’administration comme le montre la lettre suivante  écrite par le père Albert  et adressée à la commission provinciale de Liège le 21 janvier 1927.

                   A Monsieur le lieutenant…

                  Secrétaire de la commission provinciale de Liège

   

                  Suite à votre demande, dossier 3028, le soussigné van der Cruyssen Charles volontaire de guerre, ancien lieutenant de Génie a l’honneur de vous faire connaître que depuis une année, il a déjà fourni trois fois au département de la guerre les attestations médicales et enseignements suite à sa blessure. (…)

 

        2) le texte ci-dessous fut  écrit  à l’occasion de la remise de la décoration commandeur de l’ordre de la Couronne à dom Albert. Il  souligne le fait que dom Albert se rendit à Orval en 1902   

 

19/11/39 à l’occasion de sa décoration Commandeur de l’Ordre de la Couronne

 

C’était un belge dans toute l’acception du mot. Les deux plus grands amis de ce flamand de vielle race furent deux wallons : l’ancien ministre Gustave Francotte dont il fut le collaborateur et qui l’envoya en 1902 pour la première fois en province pour y ressusciter la sculpture sur bois qui florissait jadis à Orval . C’est alors aussi que, pour la première fois celui que la Providence réservait pour faire revivre Orval et pour en être, espérons le, le premier abbé de l’abbaye ressuscitée,visitant le Val d’Or, son âme d’artiste s’enthousiasma pour ces ruines incomparables. Et c’est ainsi que 25 ans plus tard il devait être l’auteur de toute cette vie intense intellectuelle et surnaturelle qui coule dans le val d’or. Avec le ministre Francotte, il organisa les premières écoles professionnelles libres patronales, les expositions  d’art, les syndicats d’achat et les  premières banques des classes moyennes. Il fut membre des deux conseils supérieurs des Métiers et négoces  et de l’enseignement technique où il était le porte-parole et le défenseur des idées catholiques et sociales.  En même temps avec un autre grand ami, le baron Maurice Pirmez, vice-président de la Chambre, il organisa, il y a quarante ans, toute la jeunesse catholique d’alors et se fit applaudir à Liège comme à Charleroi ainsi qu’à Gand où il était l’idole de la jeunesse flamande et le grand président de «Dieu et Patrie». Ceux qui l’ont entendu dans sa jeunesse parlant aisément, répondant victorieusement à l’attaque, dans des meetings contradictoires, même des grands ténors socialistes tel que Anseele dirigeant  un congrès international se rappellent toujours celui qui sut non seulement intéresser mais électriser son auditoire, leur communiquer la chaleur de son enthousiasme que rien ne pouvait abattre.

Sa foi chrétienne était profonde et il amena, en 1906, 1.000 jeunes pèlerins aux pieds du St Père et il eut le bonheur d’être reçu en audience privée par Pie X.

Les premières colonies scolaires catholiques à la mer et à la campagne furent fondées par lui et il y paya de son temps, de son argent et de sa personne

Le gouvernement l’envoya plusieurs fois pour le représenter à l’étranger, soit comme commissaire général à Milan, Paris et Amsterdam soit comme délégué pour missions d’études en Amérique et à travers l’Europe .Il fut en même temps un  grand industriel occupant des milliers d’ouvriers

Diplôme de Commandeur de Léopold 2 avec palmes.

Membre de l’armée secrète depuis 43. Bien qu’âgé de 72 ans et malgré la lourde responsabilité qu’il assumait par sa situation vis-à-vis de sa communauté, n’hésita pas à se mettre au service de la résistance. Ravitailla les maquisards du Luxembourg, hébergea des patriotes recherchés, notamment le chef de l’Armée Secrète (général Pire).  Assura l’évasion de patriotes vers l’Angleterre, ainsi que le passage de membres en mission. Fournit de fausses cartes d’identité à des illégaux. Menacé d’arrestation, poursuivit jusqu’à la libération du territoire la lutte opiniâtre contre l’ennemi malgré la surveillance dont il était l’objet.

 

3)  Les extraits de lettres ci-dessous montrent qu’à la fin de la vie de dom Albert, le cercle qu’il avait fondé à Gand était toujours bien vivant. Le président en était alors le baron van Ackere.

Lettre adressée par dom Albert le 11 janvier 53 au baron van Ackere, Président du cercle «Dieu et Patrie» à Gand

 

Je crois qu’aucun témoignage de sympathie ne pouvait m’aller plus droit au cœur que celui que vous m’avez envoyé à l’occasion du renouvellement de l’année (…)

Je suis si heureux de voir que, grâce à ceux qui se sont dévoués depuis des années au Comité Supérieur, le cercle Dieu et Patrie connaît une vitalité qu’il aurait été bien téméraire d’espérer en le fondant.

 

Lettre adressée le 28 avril 54 par dom Albert au baron van Ackere

 

J’ai été très sensible à l’aimable télégramme que vous avez bien voulu m’envoyer à l’occasion du 60ème anniversaire du cercle «Dieu et Patrie»

 

Lettre de dom Albert au baron van Ackere du 24 janvier 54

 

J’ai été particulièrement touché du télégramme que vous avez songé à m’envoyer à l’occasion de ce glorieux anniversaire (…). Si nous sommes heureux d’y avoir mis le feu à l’origine, nous sommes pleins d’admiration pour tous ceux qui continuent l’œuvre commencée avec tant d’ardeur.

 

 

4) Dans un site remarquable, entre Sainte-Cécile  et Herbeumont, la Vieille -Conques avait été donnée à Orval dès ses origines. Une équipe de frères convers y était installée avant 1178. La Nouvelle-Conques, peu après, s’est dotée d’une grange. Les moines s’occupaient pourtant moins d’agriculture que de forêts et de pêche. À la fin du 17ème siècle, Charles de Bentzeradt en fit un lieu de retraite pour  les moines. Sous ce remarquable Abbé, la Communauté à qui il avait insufflé une réforme d’austère ferveur, rayonna au-delà des frontières. Les vocations s’y multiplièrent au point que des moines de chœur vinrent rejoindre définitivement les frères convers à Conques ce qui y entraîna d’importantes constructions indispensables pour y rester à demeure : lieux réguliers, bibliothèque, chapelle, dortoir, accueil. L’endroit est devenu une hostellerie de renom

 

 

5) L’abbaye de Cordemois à quelques kilomètres de Bouillon est une communauté de 26 trappistines. Comme leurs frères d’Orval, elles portent robe blanche et scapulaire noir. L’ abbaye est située sur les bords de la Semois et à l’orée de la forêt. Les  religieuses  vivent d’une biscuiterie et d’un magasin. Le monastère tire son nom de l’antique abbaye à l’état de ruines qui se trouve près d’Arlon et dont on peut encore aujourd’hui visiter le site. C’est à cet endroit qu’en 1147, Saint Bernard y bénit une source qui existe toujours. Un peu plus tard au même endroit, la comtesse Ermesinde de Luxembourg eut une vision de la Vierge, entourée de brebis blanches avec une croix noire sur le dos. Un saint ermite qui habitait ces lieux interpréta  la vision. La Vierge demandait en ces lieux un monastère tenu par des cisterciennes dont l’habit rencontrait les couleurs de la vision. Ce monastère érigé en 1214, persista jusqu’à la révolution française. C’est là qu’aurait dû être relevé de ses ruines l’abbaye en 1935 si l’achat projeté du terrain  avait pu se réaliser. Il en fut autrement et c’est à Cordemois, sur les ruines d’une ancienne ferme qu dom Albert et son architecte Henri Vaes  élevèrent la  nouvelle abbaye de Notre-Dame de Clairefontaine.

 

       

6) Homélie de dom Albert pour les Anciens combattants prononcée le 10 novembre 1936

 

              Beati Mortui qui in domino Moriuntur (Apocalypse  St. Jean)

              Au nom du père et du fils et du saint Esprit, ainsi soit-il

 

                  Mes biens chers frères,

 

«Bienheureux les morts qui sont trépassés en Dieu» telles sont les paroles de l’apôtre St Jean, dans l’Apocalypse.

Bienheureux donc ceux qui ont été absous par la miséricorde divine et reposent en paix dans la béatitude éternelle.

La cérémonie qui nous réunit en ce jour trouve ses origines dans les temps les plus reculés de l’histoire. En effet, nous lisons dans les livres saints, qu’il y a plus de 3.000 ans, un «grand chef d’armée, Jude Machabbée en ayant combattu pour la défense de son pays, envoyait au temple de Jérusalem 12.000 drachmes d’argent pour qu’un sacrifice fut offert en faveur de ses soldats tombés au champ d’honneur pour la défense de leur patrie, et, ajoute l’auteur sacré, afin que leurs péchés leur fussent pardonnés». Ensuite il conclut : « il est bon de songer aux morts car nous espérons en la résurrection des trépassés, sans quoi, nos prières seraient vaines»

            C’est donc une œuvre bonne et salutaire, que celle que vous venez d’accomplir ce jour : de faire prier pour ceux qui sont morts. Depuis les nombreux siècles qui se sont écoulés, le souvenir des morts a toujours été honoré et la foi en leur résurrection, en leur survie dans l’au-delà, a existé chez tous les peuples à travers l’histoire de tous les âges.

C’est dans cette même pensée généreuse, loyale et fraternelle que les groupements d’anciens combattants, qui revivent les jours douloureux mais combien glorieux de l’Yser, font  célébrer tour à tour  un service religieux, honorent dans leur pèlerinage au Soldat inconnu tous les glorieux morts et iront demain matin en  rangs serrés à travers les rues  montrer leur toujours  ardent et vivant patriotisme.

En cette fin d’octobre, l’ anniversaire des jours si sombres de l’Yser est aussi l’anniversaire de la fin de la grande offensive libératrice.

C’est à cette même époque que, à 4 ans de distance, nos armées balayaient victorieusement tout sur leur passage et la débâcle, qui fut déclenchée en 18,  fut plus prompte  encore que l’attaque brusquée qui avait surpris la bonne foi de notre peuple le 4 août 1914.

On doit, en ce service, se remémorer l’héroïsme de nos morts. Quels jours que ces premiers jours ! Et qui ne se rappelle la vue de nos petits soldats revenant de Liège, épuisés, décimés, manquant de tout et qui allaient néanmoins unir leurs forces pour faire  cette vaillante sortie d’Anvers et qui, par après,  allaient à 1 contre 10 accrocher les troupes de von Boëhm et ainsi empêcher deux divisions allemandes d’atteindre la Marne.

Glorieuse sortie, à laquelle le correspondant du New-York Herald d’alors attachait la plus grande importance quant à l’issue de cette grande bataille qui, à cette époque, a été appelée, sans autre explication, «le miracle de la Marne».

Par après, chaque historien et chaque tacticien ont donné à cette victoire une explication de sympathie suivant ceux dont ils voulaient chanter la gloire, mais en ces temps passés, on a dit que les Belges avaient dans ce résultat une très grande part.

C’étaient encore ces mêmes soldats, renforcés de ceux revenus  de Namur par de bien longs détours, qui allaient, tous ensemble, après que leur pays avait étonné le monde par sa loyauté et son courage moral, étonner le monde par leur courage physique et leurs vertus militaires.

Acculés au dernier lambeau de notre cher pays coupé de tout appui, après la défaite de Charleroi, ils étaient là, couvrant de leurs corps cette ruée vers Calais que voulait à tout prix l’adversaire, car en sa course vers la mer, celui-ci connaissait l’importance du passage que les Belges lui disputaient. Le danger était grand pour nous et pour les armées alliées ; c’est pourquoi on ne pouvait plus céder la moindre parcelle du sol  de la parie. Il fallait rester sur place et notre grand roi d’alors donnait cette fière consigne :  «tenir à tout prix et jusqu’au bout».  L’histoire gardera, comme un monument de grandeur et de force morale cet ordre du jour du 15 octobre  qui commençait par ces mots : «soldats, voilà plus de deux mois  que vous combattez pour la plus juste des causes, pour vos foyers, pour l’indépendance nationale» et que notre vaillant roi terminait par cette description de ce qu’était pour nous l’Yser : «La ligne de l’Yser constitue notre dernière ligne de défense en Belgique et sa conservation est nécessaire pour le développement général des opérations. Cette ligne sera donc tenue à tout prix».

Nos alliés nous demandaient aussi de tenir car, disaient-ils,  « dans 24 heures nous viendrons». Ces 24 heures, on sait ce qu’elles ont duré, car ce fut du 12 au 20 octobre que  jours et nuits, nos soldats attendirent ce renfort.  Quelles ont dû être les angoisses de ces milliers d’enfants belges pressés dans d’étroits fossés, les pieds dans l’eau et où les abris, comme des tombes,  n’étaient faits que de boue !

Eux-mêmes,  en leurs uniformes décolorés, déchirés, semblaient être devenus de la boue, mais ces soldats de boue valaient des âmes de bronze !

Ah ! oui, priez pour ces glorieux morts, car de ceux-ci, combien dont le corps et les ossements ont été dispersés par les obus même après qu’on les eut enterrés !

Quand, aux premiers jours de la guerre, la bataille faisait rage, le long de la route, le même trou d’obus recevait les corps des hommes et les débris des  chevaux et, durant de longs mois, on a vu ces cimetières improvisés mélangés aux tranchées. Qui n’a pas été ému en voyant ces tranchées de l’Yser, où l’on se terrait aussi profond dans la terre que les corps couchés de face et où les morts à tout moment avoisinaient les vivants. Plus tard, oui, il y a eu des cimetières organisés, plus tard, on rechercha et on releva les ossements de ceux qui étaient étendus le long de la ligne de feu, mais combien n’ont jamais été retrouvés et sont encore là dans ce sol saturé d’eau où la verte toison actuelle est devenue le seul linceul de leur courage ?Car les deux petits morceaux de bois, qui jadis marquaient en croix l’emplacement de leurs tombes, ont à leur tour été projetés dans l’eau du fleuve ou de ses inondations.

Ceux-la oubliés, perdus, dans les eaux de  l’Yser ou dans les boues avoisinantes, sont aussi les nôtres et nous pouvons affirmer qu’il y a là encore beaucoup de soldats inconnus !

Souvenons-nous en  tous, car il faut que le souvenir de ces sacrifices reste dans le cœur des patriotes, car,  hélas, en ce monde,  «les morts vont vite» ! Leurs familles s’éteignent ou ont été dispersées : ils sont oubliés ! La terre elle-même qui les couvre a jeté par ses fleurs et ses frondaisons nouvelles l’oubli sur les horreurs du passé !

Il y a quelques mois, il m’a été donné d’aller reconnaître le pays où, jadis, on avait, entre deux lignes, tant de fois exposé sa vie, et quoique ma mémoire fût fidèle et que j’y eusse vécu de longs mois, j’avais grand peine à m’y reconnaître, à identifier la position et à revivre en esprit les dangers passés ! La vie nouvelle, la sève jeune qui s’alimente aux choses mortes du passé et l’homme à son tour pour les besoins nouveaux de la vie, ont transformé et bouleversé ce sol, qui bientôt,  ne sera plus pour tous qu’un vague souvenir : Raemscappelle qui fut  pris et repris si héroïquement, Oudstuyvekenskerke, Lettenburg, Le Cavalier, le boyau de la mort, la maison de garde à Dixmude et tant d’autres postes, de la mer jusqu’à Boesinge, qui ont coûté tant de vies ; tout cela disparaîtra de la mémoire des hommes mais,  l’Yser, cette appellation qui symbolise tout, restera !

L’Yser restera pour nos petits enfants, le titre d’une épopée et, ce petit fleuve, le dernier de notre pays, où s’arrêta la défaite et où commença la victoire sera, je l’espère, en honneur durant bien des siècles. Mais hélas, le nombre de morts de l’Yser augmente encore  chaque jour car les victimes de la guerre ne sont pas seulement ceux tombés sur le champ de bataille pour ne plus jamais se relever, mais sont également ces mutilés, ces gazés, même ces éclopés par rhumatismes ou ceux ébranlés par les secousses nerveuses produites par le pilonnage des canons. Et ce sont tous ceux qui ont vu leurs forces diminuer peu à peu, avant l’âge normal,  qui payent aujourd’hui   leur tribut à la mort.

Ceux-là aussi doivent être unis à nos prières, parce qu’ils furent les vaillants combattants de cette époque, parce qu’ils étaient aux côtés de nos glorieux morts, et ont affronté les dangers au même titre que ceux que nous pleurons. De ceux là donc, la mort en prend presque chaque jour et ils sont plus nombreux d’année en année.

Parmi ces morts-là, il y en a un en cette année qui plus que d’autres a droit à notre souvenir : c’est le père des soldats, le plus passionné défenseur de la patrie, celui qui ne cessa d’espérer en la justice de notre cause et fut notre grand et bien aimé Roi : Albert 1.

Plus que son devoir le demandait, mais moins que ce que son cœur le désirait, il est allé aux tranchées de l’Yser et,  cet homme, car ce roi était un homme, dans toute l’acception du terme, osait regarder la mort en face. Il était pour ses anciens soldats un modèle de vertu évangélique. Demain,  pour la première fois, il ne sera pas là au défilé de ses chers soldats !

Ah que ne puis-je vous dire tous les bons sentiments dont son cœur était rempli à déborder et qu’il épanchait dans l’intimité en confidences, qui n’appartiennent pas encore à l’histoire de notre temps. Mais ses vertus publiques peuvent et doivent être connues, celles du bon père de famille si attaché à inculquer à ses enfants la droiture et le dévouement , celles du chef d’état si soucieux de la justice et du bonheur de tous et surtout celles du grand chrétien qui pouvait chaque jour se dire : «je ne crains pas la mort, je suis prêt». Si d’aucuns  étaient étonnés que sur le masque de celui qui était mort si tragiquement accidenté, il y avait une telle paix, car, il n’était, Dieu m’est témoin ayant eu la suprême consolation de donner à ce roi et ami la dernière bénédiction avant que pour toujours le cercueil de plomb se referma sur son auguste face, il n’était, dis-je, ni défiguré, ni maquillé, il était grand, calme et beau dans la mort, c’est qu’il avait été grand et beau dans sa vie !

Ce roi qui savait donner à  Dieu  la place à laquelle il avait droit, s’inquiétait du bonheur de son peuple  et disait avec sa voix calme et son sens profond des réalités : «Chaque fois que l’on s’est éloigné de l’évangile, qui prêchait l’humilité, la fraternité et la paix, le peuple a été malheureux, car la civilisation païenne de l’ancienne Rome qu’on voulait lui substituer, n’est basée que sur l’orgueil et l’abus de la force.

Il s’inquiétait de la justice pour tous. Il s’inquiétait des pauvres et des petits et par-dessus tous de ses anciens soldats et  ceux-là étaient les plus chers à son cœur.

Qu’a nous tous, sa mémoire soit bénie, que nous, ses anciens compagnons d’arme, restions en ce moment ses plus fidèles amis en priant pour son âme et en joignant son souvenir à tous ceux pour lesquels ce service est célébré.

Vous qui êtes rassemblés ici dans un esprit de généreuse fraternité et qui même non croyants êtes venus par votre présence montrer  et votre tolérance et votre sympathie, élevez vos cœurs et vos âmes, car tous vous avez une âme, même les plus incroyants et athées et c’est, croyez-le, la partie la plus belle de ce composé humain, qui s’appelle l’homme !

Elevez vos âmes vers celui que prêcha saint Paul à Athènes au milieu des dieux les plus divers, vers ce Dieu, pour vous le Dieu inconnu qui est notre Dieu et votre Dieu, qui est notre sauveur et votre sauveur, afin que vous soyez tous de cœur et d’âme avec ces morts, car, un jour, vous serez aussi de ces morts  qui ne formeront plus tard dans le sein du Christ qu’une seule divine fraternité : celle du passé, celle du présent  qui tient si étroitement à celle de demain !

Prions, donnons des sacrifices en hommage à nos chers morts de l’Yser, en consolation pour leurs enfants, en exemple aux générations qui suivront, afin qu’ils reposent en paix dans la gloire éternelle et le bonheur divin et que leur sacrifice nous soit toujours une leçon et leur mort un avertissement !





Annexe



Les pérégrinations en France de l’Abbé d’Orval

(d’après le récit dactylographié du frère Edouard conservé dans les Archives de l’abbaye d’Orval )



Avertissement :

Frère Edouard de l’abbaye d’Orval a raconté au jour le jour les pérégrinations de Charles van der Cruyssen au cours de la « drôle de guerre » de mai 40. Ce témoignage est particulièrement intéressant car il nous révèle les traits de caractère de Charles. On y apprend aussi la très grande pugnacité qui l’animait en mai 1940 afin de faire partie d’un gouvernement belge en exil copié sur celui qui avait fait ses preuves à Sainte-Adresse (Le Havre) durant la première guerre mondiale. Parmi les sept voitures qui composèrent la petite colonne ministérielle fuyant la Belgique le 18 mai 40 se trouvait donc celle de l’Abbé d’Orval! On ne peut à nouveau que rester pantois devant l’énergie et l’esprit de résistance déployée par Charles van der Cruyssen !

Le lecteur trouvera ci-dessous l’histoire de Charles van der Cruyssen en mai et juin 1940 reconstituée à partir du témoignage écrit de frère Edouard conservé dans les archives de l’abbaye d’Orval.



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Dr Loodts Patrick et De Look Francis.





Le 11 mai 40



Le 11 mai, frère Edouard est désigné chauffeur du camion de la brasserie pour conduire des religieux et les objets de valeur au couvent des Bernardines à Saint-Gérard. Le père Abbé suit dans une voiture. Aussitôt le chargement du camion débarqué à Sorée, dom Albert décide de retourner à Orval avec comme chauffeur le frère Edouard. Sur le chemin, on s’arrête au couvent de Sorée pour y conduire deux sœurs puis la voiture arrive à un pont barricadé se trouvant à Rochefort. Frère Edouard sort de la voiture et dégage les branches qui forment la barricade. Prudemment, l’ouvrier Camus, un des passagers de la voiture, propose alors à dom Albert de descendre de la voiture afin de ne pas mettre la vie de tous en danger dans le cas où le pont viendrait à sauter lors de son franchissement. Dom Albert refuse en disant qu’il vaut mieux « sauter » que de rester en panne sur la route ! Heureusement le véhicule et ses trois hommes passent sans encombre ! Quand Frère Edouard atteint Bouillon, il découvre un terrible embouteillage car les soldats français et les habitants essaient de fuir par les bois. Des avions ennemis survolent le terrain et mitraillent la route. Camus tremble pour sa vie à l’arrière du véhicule et compte les avions à haute voix ! Le véhicule parvient cependant à quitter la ville mais à 1 km de Florenville, une mitrailleuse tirant sur la route bloque le passage. Le véhicule fait demi- tour et dom Albert décide de retourner à Saint-Gérard. Cette fois, il n’y a plus moyen de traverser Bouillon car les soldats français font dévier le véhicule vers Sedan. Sedan est une ville morte mais dom Albert parvient à acheter de l’essence militaire française pour continuer son voyage. Le véhicule doit rouler dans l’obscurité la plus complète sur une route terriblement encombrée par des réfugiés qui transportent un bric à brac impressionnant : des cages à perroquet, des matelas, une trompette, des pendules, des chats, des brouettes et….des vaches ! Finalement, le véhicule atteint Mezières et les trois hommes trouvent à se restaurer au buffet de la gare et à se loger dans un hôtel.



Le 12 mai



Après une courte nuit durant laquelle les alertes se succèdent, le 12 mai à 5 heures du matin, on reprend la route vers Saint-Gérard. Quand le véhicule arrive à la frontière, dom Albert doit discuter avec force pour qu’on laisse passer le véhicule jusqu’au moment où un sous-lieutenant le reconnaît et arrange la situation ! Finalement Saint-Gérard est atteint vers 8 heures ! Après la messe et un déjeuner avec pain à volonté, Frère Edouard est enfin autorisé à aller se reposer ! Le repos du chauffeur est très bref car, une heure après, on le réveille pour conduire des religieux à Namur. Sur le chemin du retour, il charge des civils indifférents et fatigués. Frère Edouard se souvient d’une grosse dame de 40 ans qui voulait emmener son chien à tout prix même s’il fallait laisser en plan sa maman ! La solution est vite trouvée : aucun membre de ce groupe ne montera dans le véhicule ! Un pneu crève mais on ne sait pas s’arrêter et il faut continuer cahin-caha ! Ouf voilà Saint-Gérard mais cela n’est pas fini pour Frère Edouard prié une nouvelle fois de reprendre le volant cette fois pour conduire dom Albert à Bruxelles ! On loge chez monsieur Roelandts, avenue Louise chez qui dom Albert rencontre Marcel Henri Jaspard (1). Ce dernier propose à l’abbé d’Orval la fonction officielle de représentant du gouvernement auprès des réfugiés. Dom Albert désire connaître l’avis de sa hiérarchie avant d’accepter ce poste. Comme l’abbé général est hors d’atteinte, il décide d’en parler à l’évêque de Namur, Mgr Heylen.



Le 13 mai



On retourne donc à Saint-Gérard pour aider les religieuses Bernardines en passant par l’évêché de Namur mais avant de quitter Bruxelles, dom Albert décide de dire la messe dans une église proche. Le véhicule se fait arrêter par cinq gendarmes qui soupçonnent ses occupants d’être une avant-garde ennemie composée de parachutistes. La méprise va vite être excusée mais en attendant quelle émotion !
A Namur, un silence lugubre règne sur la ville et l’évêque est introuvable. Sur la route on bombarde et quand frère Edouard demande à dom Albert s’il faut se mettre à l’abri, ce dernier répond :
« Perdons la vie s’il le faut mais ne perdons pas notre temps ! »

Quand finalement Saint-Gérard est atteint, c’est pour apprendre que les Bernardines ont fui vers Beaumont. Dom Albert veut les retrouver à tout prix et voilà à nouveau les qualités de chauffeur de frère Edouard mises à rude épreuve sur des routes encombrées de réfugiés ! Il faut déployer une grande adresse pour avancer mais à coups de chapelets et de volant, le véhicule parvint à se faufiler sans trop de mal entre les voitures. Un peu plus tard, la route se dégage complètement car une alerte oblige les véhicules à stopper sur les bas-côtés de la route ! Dom Albert en profite au maximum : il n’obéit pas aux consignes et au contraire donne l’ordre d’accélérer son chauffeur sur une route dégagée comme par miracle !
A Beaumont, personne n’a vu les fuyardes et le dom Albert décide de retourner à Bruxelles. Peu avant Philippeville, un zinc allemand survole la route et donne des sueurs froides à frère Edouard. Envisageant le mitraillage probable du véhicule, frère Edouard s’empresse d’expliquer à dom Albert comment arrêter le véhicule si par malheur il lui arrivait d’être touché au volant par une balle ennemie! Dom Albert réplique par « Ne dites pas de bêtises mon petit » mais il faut croire qu’il n’est pas si à l’aise qu’il veut d’abord le faire croire, car, quelques secondes, il donne à frère Edouard l’instruction d’emporter son portefeuille contenant des papiers importants dans le cas où il lui arriverait malheur ! Juste après cette recommandation, un déplacement d’air arrête net le véhicule et des éclats traversent la voiture : l’avion a canardé la voiture ! Dom Albert aussitôt s’écrie « doeft er oep », ce qui signifie en patois gantois « pousse dessus » et frère Edouard d’obéir ! Les occupants de la voiture ont évité le pire malgré que le visage de dom Albert ensanglanté par des éclats de verre ! A Philippeville, on stoppe devant un passage à niveau et les passants veulent offrir des fruits ou du café au blessé dont ils aperçoivent les blessures malgré le fait que dom Albert ait prit grand soin de relever sa capuche. On arrive finalement à Bruxelles où dom Albert se fait soigner et panser d’un bandeau sur un oeil Le souper est pris chez Monsieur Roelandts. Dom Albert décide alors de veiller à la protection de sa nièce.



Le 14 mai



Le lendemain 14 mai, le véhicule charge madame Carlo van der Cruyssen (la nièce de dom Albert ), son fils Bicot et leur employée de maison pour les conduire à Courtrai. La sortie de Bruxelles est mouvementée et dom Albert arrive à dépasse une file de trois kilomètres de véhicules tout simplement en criant par la vitre ouverte « Grand Quartier Général, Général Head Quarters » !
A Courtrai la famille de l’abbé est déposée puis le véhicule se remet en marche pour Bruges où dom Albert reçoit l’hospitalité du gouverneur Baels, futur beau-père du Roi Léopold.



Le 15 mai



Le lendemain mercredi 15 mai, frère Edouard conduit dom Albert à Ostende pour s’entretenir avec les ministres belges puis retourne à Bruxelles.



Le 16 mai



Le jeudi 16, dom Albert se rend à La Panne en mission pour examiner les conditions de passage vers la France (Comme si le même scénario qu’en 1914 pouvait se reproduire !).
Sur le chemin de retour, dom Albert décide d’aller avec frère Edouard se recueillir à Gistel dans le santuaire consacré à Ste Godelieve. Mais à peine dans celui-ci le vicaire de l’endroit suivi de deux soldats, un sergent et deux hommes à brassard tricolore veulent les arrêter, les prenant sans doute pour des espions ! Nouvelle méprise donc ! A la décharge de l’escouade armée, il faut dire que dom Albert paraissait particulièrement louche avec son bandeau lui cachant un œil. Après Gistel, on rejoint Ostende, où dom Albert revoit les ministres belges décidés de s’exiler en France dès le lendemain matin. Le soir, vers 9heures, le véhicule repasse à Cortrai reprendre la nièce de dom Albert accompagnée de son fils et de sa gouvernante pour les ramener aux alentours de cinq heures du matin, le vendredi 17 mai, chez Baels à Bruges !



Le 17 mai



Après un rapide déjeuner chez Baels, tout ce monde fait route vers Ostende pour retrouver les ministres belges qui doivent normalement entreprendre le jour même leur voyage d’exil vers la France. Mais arrivé à Ostende, dom Albert constate que tout le monde dort encore et que le départ des ministres a été remis au lendemain. On cherche alors un logement pour Madame van der Cruyssen et c’est le pauvre frère Edouard qui monte les cinq valises dans leur chambre ! Les religieux trouvent quant à eux l’hospitalité chez les dominicains d’Ostende. Notre courageux chauffeur peut alors se reposer quelques heures après avoir passé quasi les dernières 24 heures au volant de la voiture ! Le soir cependant, frère Edouard repart pour une nouvelle mission ; il s’agit de conduire dom Albert auprès de la Reine Mère Elisabeth qui se trouve à la villa royale à La Panne. Retour dans la soirée à Ostende où les bombardements font rage toute la nuit.



Le 18 mai



Le lendemain avec les ministres, dom Albert et frère Edouard se mettent en colonne automobile pour rejoindre la France .Il y a sept véhicules et … frère Edouard est obligé de rouler sans freins ! Au Tréport tout le monde couche dans les voitures sauf Madame van der Cruyssen son fils et leur gouvernante qui bénéficient d’une chambre. Le frère Edouard loge à l’arrière de la Buick avec 12 bidons d’essence, deux grandes sacoches, cinq paquets et…le grand chapeau du père Abbé !



Le 19 mai



Le lendemain, dimanche 19, après la messe départ pour le Havre. Les freins ont été réparés par frère Edouard . C’est le Doyen de Saint-Adresse qui offre l’hospitalité.



Le 20 mai



Le lundi 20, dom Albert se rend à Paris pour envoyer un message radiophonique. De là il se rend à Cahors où il retrouvera le vendredi 25, frère Edouard qui fait maintenant officiellement partie du « ministère de la santé » belge qui s’installe dans cette ville. La nièce de dom Albert quitte Cahors en train pour la Boule.



Du 25 mai au 20 juin



Pour quelques semaines, une certaine routine va pouvoir se mettre en place au grand soulagement de frère Edouard. Le matin, frère Edouard sert la Messe dite par dom Albert à l’évêché puis il se rend dans son bureau situé 1, rue du Château du Roy pour aider les réfugiés. Seule une visite aux enfants royaux effectuée par dom albert accompagné de son chauffeur viendra rompre la monotonie de cette vie de bureau.



Du 20 juin au 6 juillet



Le 20 juin, dom Albert quitte Cahors pour l’abbaye Ste Marie du Désert. Durant le séjour dans l’abbaye, il entreprend une collecte de fonds pour le clergé belge ce qui exige un voyage jusqu’à Montastruc afin de rencontrer monsieur Pierlot. Dom Albert se rend aussi trois ou quatre fois à Toulouse. Malgré ces voyages, le séjour à l’abbaye Sainte Marie fait du bien à frère Edouard dont la vie écrira-t-il depuis le 10 mai était faite de « vacarme et de coureries»



Le 6 juillet



Le 6 juillet, c’est le retour à l’abbaye d’Orval décidé en deux étapes : Cahors et Sept-Fons. Après la messe, la voiture est chargée : devant dans la voiture prennent place l’abbé d’Orval, et Frère Edouard comme chauffeur. A l’arrière P. Michel, P. Raphaël, Fr.Gabriel et Fr.Léon, un bidon d’essence, une grande boîte en carton contenant des vivres et sur le porte bagage un fût à essence. Sur le marche-pied gauche, dix bidons d’essence et quatre valises dans les ailes à côté du capot !
A Toulouse, on rempli les bidons de160 litres d’essence et à Cahors dom Albert trouve encore des bons pour 160 litres. Le samedi 7, départ pour Sept-Fons à 5 heures après la messe. Le massif central est traversé « à coups de chapelets » pense frère Edouard surpris que le moteur tient bon avec une charge de 1350 kg. Dom Albert encourage son chauffeur, qui a mal aux bras tant la direction de la voiture est dure, par de fréquents « Allez tiens le coup, courage mon petit, plus que 20 km, on y est presque ». Evidemment, frère Edouard n’est pas dupe : les 20 km de dom Albert ne signifient pas la halte reposante mais simplement le village suivant ! Quand ce n’est pas au chauffeur qu’il s’adresse, c’est « au noviciat » de l’arrière de la voiture qu’il le fait ! Cette fois c’est un autre type de commandement plus religieux mais tout aussi ferme : « dites encore un chapelet ». Frère Edouard croit que le P.Michel lui a signalé avoir ce jour là récité 12 chapelets ! A quatre, à l’arrière, les moines ne sont pas à l’aise : il y en a un sur un bidon d’essence, calé entre les jambes des autres, et il semble que ce soit le P. Raphaël qui soit resté le plus longtemps dans cette position inconfortable ! Heureusement il y a l’idée réjouissante et encourageante de rentrer à Orval. A 25 km de Vichy , la courroie du ventilateur saute et le véhicule est obligé de rouler au ralenti. A Vichy, dom Albert a une entrevue avec les ministres pour pouvoir sortir de la zone libre. Pendant ce temps, on recherche une courroie qui est finalement trouvée dans une espèce de grand bazar dans une des rues principales. Pour placer la courroie, frère Edouard est obligé de se coucher sous la voiture. Il décrit ce travail comme «chose désagréable pour un religieux dans une rue pleine de monde ».
A une dizaine de kilomètres de la ligne de démarcation, une voiture sort d’un chemin creux et frère Edouard se flanque dessus. Le résultat est que le câble du frein avant droit s’est défait et qu’il faut repartir avec seulement le frein gauche en état de fonctionnement. Une fois la ligne de démarcation atteinte, il n’y a pas de problèmes pour quitter la zone libre grâce aux papiers obtenus par dom Albert mais bien des problèmes pour entrer dans la zone occupée ! Dom Albert va sillonner Dampierre pour finalement trouver des officiers allemands occupés à souper. Ceux-ci lui accordent finalement un laisser passer. Dom Albert raconta plus tard que les officiers lui avaient demandé la signification du mot trappiste et si ce mot provenait du mot allemand « trappen » (marcher) ! Dom Albert leur avait parlé alors de leur mode de vie comprenant notamment un lever matinal et l’abstinence …Un des officiers lui avait alors dit « mais Hitler fait aussi cela !». A ce commentaire surprenant, dom Albert avait alors répliqué : « Oui mais il ne prie pas ! »

A Sept-Fons dom Marie reçoit les Belges tout heureux de retrouver certains de leurs confrères arrivés là d’Orval depuis le début de la guerre. Le mardi 10 juillet, on se remet en route pour la dernière étape. Il faut effectuer de nombreux détours car certaines routes sont hors service et les chapelets battent leur plein dans le véhicule ! A Troyes, on fait halte chez les Ursulines durant une heure. Ces religieuses viennent de rentrer récemment dans leur couvent complètement épargné malgré la destruction des maisons voisines.
A la tombée de la nuit, la frontière belge est enfin passée! Il faut conduire sans phares et cela nécessite de rouler lentement à 30 à l’heure. Frère Edouard, épuisé, a envie de s’arrêter pour dormir mais dom Albert lui redonne du courage. Frère Edouard se risque à contrevenir aux instructions du couvre-feu et à allumer les phares. La route éclairée lui permet de retrouver suffisamment de ressources pour continue le voyage ! A minuit, après s’être trompé de chemin, on arrive finalement à Saint-Gérard.
Sur la grille des Bernardines, dom Albert découvre avec une certaine stupéfaction un papier signalant « couvent occupé par des religieuses cloîtrées ». C’est évidemment une ruse pour éloigner certains visiteurs indésirables de ce temps de guerre mais dom Albert n’apprécie pas et soulignera que « les Bernardines ne sont pas des religieuses cloîtrées ». Dom Albert demande qui est là à trois reprises avant finalement de reconnaître la voix de Mère Julienne qui lui répond « c’est moi » !
Enfin, la porte s’ouvre et vite on sert du café ! La nuit se passe sans repos pour frère Edouard qui souffre d’insomnie. Malgré sa grande fatigue, les pensées se succèdent aux pensées. Il sait qu’il est maintenant tout près de son papa qu’il a quitté en mauvaise santé et se demande avec angoisse s’il va bientôt le retrouver ; il revoit ensuite la mitraille explosant à l’avant du véhicule et qui manqua de tuer dom Albert alors qu’il recherchait les bernardines ; il revoit même les vaches d’Orval et la fromagerie dans laquelle il travaillait il y a deux mois !

Le lendemain, il est 9 heures quand on quitte les bernardines pour l’ultime trajet avant de retrouver Orval. Le premier moine aperçu dans l’abbaye est frère Louis cuisinier malgré lui depuis la guerre. Après une visite dans l’abbatiale, on retrouve dans l’hôtellerie, les pères Alexandre, Prieur, Jean-Baptiste, Victor ! Durant le dîner le père Jean et le frère François rejoignent la communauté retrouvée. Le père Jean annonce à frère Edouard la nouvelle qu’il redoutait d’entendre : son papa est mort aux débuts des hostilités. Dom Albert consolera frère Edouard le mieux qu’il pourra et lui accordera neuf jours de repos pour rejoindre sa famille !

L’abbaye n’a pas été fort endommagée mais vidée de ses biens. Il y faisait très sale. Frère Eugène retrouva deux ou trois cochons sur les 300 que comptaient la ferme de l’abbaye. Les moines allaient avoir du travail avant de pouvoir reprendre une vie monastique normale !



La croix sur la tombe de frère Edouard. (photo F. De Look)

(1) Jaspar Marcel Henri : homme politique libéral (schaerbeel 1901-Bruxelles 1982). Ce docteur en droit fut conseiller communal d’Uccle. Il représenta l’arrondissement de Bruxelles de 1932 à 1944. Au gouvernement, il fut ministre des Transports (1936-1937) et ministre de la Santé Publique (1939-1940). Il rejoignit Londres dès juin 1940, sans l’accord de ses collègues. Ayant tenté de constituer un comité national sur le modèle de De Gaulle, il fut destitué de ses fonctions ministérielles. Il servit par la suite dans la diplomatie. Il termina sa carrière comme ambassadeur à Paris.



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